The Raging Moon / Une lueur d’espoir, Bryan Forbes (1971)

Note : 4 sur 5.

Une lueur d’espoir

Titre original : The Raging Moon

Année : 1971

Réalisation : Bryan Forbes

Avec : Malcolm McDowell, Nanette Newman

C’est dans les yeux de celle qu’on aime qu’on trouve son chez-soi. Illustration avec le regard à double foyer de la plus belle des nénettes, Nanette Newman.

Parmi les acteurs, il y a ceux qui savent écouter et les autres. Mais il y a aussi ceux qui savent regarder, ou plutôt, qui savent reproduire ce type de regards mouillés, aux pupilles dilatées, tendus vers l’être supposé chéri : le partenaire de jeu.

On appelle ça l’effet puits. À ne pas confondre avec les yeux de merlans frits : ceux-là ne sont tendus que vers le vide. Ceux de Nanette (ou de ses comparses illusionnistes qui en un clin d’œil vous mettent la main sur le cœur et les yeux en émoi) glissent avec tendresse sur la margelle mouillée du partenaire (aussi appelée « blanc des yeux », mais c’est un abus de langage : on se regarde bien dans le noir dilaté de la pupille, voyons !).

Ça glisse autour de la margelle, ça se demande si ça va plonger tout entier dans le creux vertigineux de l’amour, ça se balade, un coup sur la bouche, sur les cheveux… et le puits a beau être profond, s’y reflète de l’autre côté le même jeu de sidération amoureux.

Les anglophones parlent de eye contact ou de flirt. Moi je parle d’une actrice formidable qui m’a laissé l’aimer le temps qu’elle a aimé, elle, cet idiot de Malcom McDowell.

C’était en 1971, et la magie du cinéma, elle s’opère aussi là. Nanette et Malcom jouent des handicapés, et ils ne le sont pas. Ils jouent à s’aimer, mais pendant qu’elle regardait son Malcom en prétendant l’aimer, je n’avais d’yeux que pour elle. Et ça, ce n’est plus du cinéma, c’est de la magie. Ce n’est pas non plus de la réalité, parce que pendant les contrechamps sur cet idiot de Malcom McDowell, je pouvais me demander si un jour une femme me regardera ainsi ou si par hasard c’était déjà arrivé.

Embrasse-la Malcom, c’est du cinéma. Vous vous aimez, moi non plus.

Attention toutefois, le film propose des renversements brutaux capables de choquer certaines âmes sensibles. The Raging Moon, A Love Story.


The Raging Moon, Une lueur d’espoir, Bryan Forbes 1971 | EMI Films


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The Company, Robert Altman (2003)

Note : 2 sur 5.

The Company

Titre original : Company

Année : 2003

Réalisation : Robert Altman

Avec : Malcom MacDowel, Neve Campbell

Chronique du vide reprenant le principe (entre autres) de Footlight Parade en en rognant tous les enjeux et l’épice. Dramatiquement pauvre et sans tenue.

Malcom MacDowell a certes un petit côté James Cagney en maître de cérémonie hautain, mais il n’est pas crédible une seconde en chorégraphe tyrannique. Le duo Neve Campbell (productrice et à qui on doit le projet) James Franco ne marche pas plus.

C’est pas donné de s’insérer dans la méthode Altman, et le boss ne semble manifestement pas très impliqué pour forcer un réalisme qui ne cesse de nous échapper tout au long du film.

Les séquences dialoguées sont lentes. Tous les rapports forcés sans la moindre nuance. Les scènes de danse sont longues et chiantes : même quand on aime la danse — ce qui est mon cas —, c’est un supplice : non seulement à force de danser sans lien avec la musique et en ajoutant les bruits des pas, on ne se laisse jamais porter par des gesticulations acrobatiques où la poésie n’est que trop absente (il faudrait manger un peu de Martha Graham pour se laver les yeux) ; et en plus de ça les dialogues qui sont censés illustrer ce qu’on y voit semble là encore forcés, peut-être techniques mais… pas forcément en rapport avec ce qu’on vient de voir et surtout de gros clichés ramassés sans la moindre nuance.

Company, Robert Altman (2003) | Sony Pictures Classics, Capitol Films, CP Medien AG

Le problème dans le style Altman, c’est souvent son intérêt pour la composition naturaliste des rapports humains, en particulier dans des milieux à la fois fermés ou bien définis, mais aussi avec de nombreux éléments ou personnages. Une troupe, ça devrait coller effectivement parfaitement avec son style. Sauf qu’à force de diluer la dramatisation dans une forme qu’on ne maîtrise plus, on perd les deux : le sens dramatique (la tension) et la saveur du réalisme. Dès qu’on assiste à un tournant dramatique, là où un Altman en forme se serait attaché à rendre le naturel de la chose sans l’éclipser, ici c’est au fond comme s’il s’en détournait de peur de tomber dans des excès « hollywoodiens ». Il y a un juste milieu entre le refus des conventions « classiques » dans le traitement des événements, et l’attachement à une forme naturaliste. Une forme d’alchimie : quand on croit plus à ce qu’on voit, même en se détournant assez des passages obligés pour augmenter la tension, le spectateur peut encore s’y identifier en adhérant aux enjeux qui sont encore là, rien que par le jeu des acteurs. C’est un peu comme quand on décide de jouer la carte de la distanciation (en opposition toujours à l’identification) : on prend toujours le risque de perdre son public.

Un exemple assez désastreux de rehearsal movie.



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Anna Karénine, Aleksandr Zarkhi (1967)

Note : 3 sur 5.

Anna Karénine

Titre original : Anna Karenina

Année : 1967

Réalisation : Aleksandr Zarkhi

Avec : Tatyana Samoylova, Nikolai Gritsenko, Vasiliy Lanovoy

Aucune tension ne naît sans silences. Le bavardage rend tout vain et sans relief. À vouloir honorer Tolstoï, on oublie de faire du cinéma.

C’est l’écueil éternel de l’adaptation, qu’elle soit littéraire ou théâtrale. Comment aménager les pauses, provoquer des moments forts, laisser certaines situations prendre forme visuellement ou à travers quelques plans, sinon tableaux, qui allégeront le recours systématique aux dialogues pour faire avancer l’action ? Comment ne pas tomber dans le piège des répétitions et du « sur place » une fois qu’une situation est comprise par le spectateur (c’est qu’on n’a que deux heures) ? Bref, faire des choix à l’intérieur des directions suggérées ou imposées dans un roman, et le trahir suffisamment pour rendre son adaptation plus cinématographique, c’est ce que doit faire toute adaptation. Traduire un roman en images, c’est trahir.

Certains passages obligés, qui sont des marques distinctives de l’écriture cinématographique comme les connecteurs logiques dans un récit, des signes telles que les transitions, les séquences dans les lieux publics, les scènes « d’action » plus que de dialogues (il suffit parfois de montrer un personnage « faire » pour le mettre en situation), facilitent ce passage délicat du roman au cinéma. On en trouve quelques-unes de ces marques proprement cinématographiques ici, mais jamais elles ne sont correctement sélectionnées ou suffisantes pour rendre le tout plus cinématographique, moins lourd, moins étriqué, bavard ou désincarné.

Quand on ne maîtrise pas cet exercice d’appropriation ou d’adaptation, passant inévitablement par des trahisons plus ou moins minces (c’est souvent un défaut qu’on remarque dans des téléfilms, quel que soit l’argent dépensé pour reconstituer ces romans), on pourra faire tous les efforts du monde, on n’assure pas l’essentiel. Un silence, une pause, un regard fixe, un mouvement qui tout à coup prend la pose, bref, si tout ça ne saisit pas un instant, celui qu’il faut, notre attention, pour nous tirer vers les personnages, avec leurs motivations et leurs conflits, tout le reste est vain.

C’est bien pourquoi la meilleure histoire possible, avec les meilleurs scénarios, ne fait pas un bon film. La spécificité du cinéma, c’est que son maître d’œuvre en est le réalisateur. Celui-ci doit avoir une qualité principale : rendre au mieux des situations fictives, les mettre en place, pour nous illusionner qu’on « y est » le temps du visionnage. Aucun autre art n’a un tel rapport au réel et à l’imagination puisqu’il nous mâche une bonne partie du travail. Mais pour que le spectateur accepte l’illusion, ces pauses, ces respirations lui sont nécessaires pour qu’il ait l’impression qu’on ne lui force pas la main. Si en littérature le fait, le verbe, remplissent le vide de la page blanche, et par leur pouvoir d’évocation « illusionnent » le lecteur, au cinéma, c’est le champ, autrement dit le plan, le mouvement, l’instant, ainsi que la situation. Un peu comme si le spectateur était transporté quelques secondes sur une scène de théâtre où on y jouerait précisément un bout de scène, puis transporté à nouveau quelques secondes sur une autre : le cinéma, c’est des fragments de théâtre plus que des fragments de chefs-d’œuvre de la littérature.


Anna Karénine, Aleksandr Zarkhi 1967 | Mosfilm


 

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Un jour, Zsófia Szilágyi (2018)

Anna, un jour

Note : 4 sur 5.

Un jour

Titre original : Egy nap

Année : 2018

Réalisation : Zsófia Szilágyi

Avec : Zsófia Szamosi, Leó Füredi, Ambrus Barcza

Un jour… quand on cherchera à savoir ce qu’était une femme typique de 40 ans dans la société occidentale en 2018, on dira : Un jour

Ou pas.

L’atout majeur du film, c’est son absence totale de discours. Zsófia Szilágyi ne juge pas, n’appuie aucun effet. On se situe entre Asghar Farhadi et Cristian Mungiu pour ce qui est de la méthode de direction d’acteurs ou de rendu naturaliste (sans doute basée sur de l’improvisation dirigée), mais c’est finalement moins démonstratif, et par conséquent aussi malgré tout, moins prenant. Une séparation et 4 mois 3 semaines 2 jours évoquaient des sujets lourds et parvenaient à nous rendre plus intelligents, peut-être plus humbles, en tout cas changés, bouleversés, après leur visionnage. L’ambition est peut-être plus prosaïque dans Un jour : le récit du drame commun, quotidien, d’une femme comme une autre de notre époque.

La volonté de ne pas trop en faire, c’est paradoxalement l’atout majeur du film et son principal défaut. Mais ce qui est déjà proposé vaut largement le coup d’œil. Arriver à nous mettre à la place d’une femme élevant ses trois enfants, travaillant, et s’interrogeant sur sa vie de couple, ce n’est pas une mince affaire. Il n’y a que le cinéma capable de proposer à des spectateurs un tel niveau d’empathie avec des personnages aussi étrangers qu’ils peuvent nous être, ou nous sembler le temps d’un film, familiers. Ils sont là, on les croise tous les jours, on sait qu’ils existent, mais cette évidence-là, on ne nous la montre jamais comme ça, avec autant de justesse.


Un jour, Zsófia Szilágyi (2018) | Filmpartners, Sparks


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Woman at War, Benedikt Erlingsson (2018)

Woman at War

7/10 IMDb

Réalisation : Benedikt Erlingsson

aka Kona fer í stríð

Un film écoresponsable avec une actrice principale formidable pleine d’autorité et d’assurance. La mise en scène est efficace, notamment grâce au montage, on ne s’ennuie pas une seconde.

Le seul hic, c’est la facilité un peu niaise du propos qui aurait pu faire l’économie d’une histoire d’adoption, hors sujet ou mal exploitée c’est selon.

Le thriller d’espionnage éco-loufoque et la partie ukrainienne se marient mal. Dommage, on serait resté sur toute la partie thriller, le film fonctionnait et avait une tonalité originale.


Woman at War, Benedikt Erlingsson (2018) | Slot Machine, Gulldrengurinn, Solar Media Entertainment


Les Fusils, Ruy Guerra (1964)

Os Fuzis

Os Fuzis Année : 1964

6/10 iCM IMDb

Réalisation :

Ruy Guerra


Cent ans de cinéma Télérama

Les Indispensables du cinéma 1964

Western révolutionnaire (ou qui incite à l’être) qui commence comme du Glauber Rocha et qui s’achève en Sam Peckinpah.

À ma grande honte, je dois avouer que quand un fusil manque à l’appel, on s’ennuie un peu. Tous les passages poético-symboliques à la Rocha me laissent de marbre, jusqu’à l’étrange séquence finale, et probablement allégorique, du bœuf sacré vite charcuté par la population affamée. Tandis qu’une séquence avec un fusil, c’est simple à comprendre comme dans un film de cow-boys. L’allégorie y est alors plus simple : la lutte de pouvoir selon de quel côté du canon du fusil on se trouve.

Un fusil = la loi. Pas de fusil = pas de chocolat. (Si j’ai tout compris.)

Trois séquences de “fusils” sortent du lot. Celle dans le bar où les soldats font la leçon aux paysans avant que le camionneur n’arrive et fasse la leçon aux soldats. Celle du meurtre par accident mais à l’insu de son plein gré rappelant la violence niaise de la chasse au kangourou dans Réveil dans la terreur. Et celle du retournement final quand le camionneur lance la révolution à son échelle, et son suicide, en s’emparant d’un fusil et s’attaquant aux soldats après avoir vu un paysan résigné à la mort de sa gamine affamée… Tout le film, et le rapport au titre, se trouve dans ces trois séquences. Le reste est soit accessoire, soit pénible et long à se mettre en place.


Os Fuzis / Les Fusils, Ruy Guerra (1964) | Copacabana Filmes, Daga Filmes, Inbracine Filmes


Le Vandale, William Wyler, Howard Hawks (1936)

Le Vandale

Come and Get It
Année : 1936

Réalisation :

William Wyler
&
Howard Hawks

Avec :

Edward Arnold
Joel McCrea
Frances Farmer

8/10 IMDb iCM

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Les Indispensables du cinéma 1936

On n’est peut-être pas habitué à voir Edward Arnold dans un tout premier rôle, surtout quand on trouve également à l’affiche Joel McCrea, et le film manque peut-être un peu d’ampleur, comme un clou sur lequel on n’aurait frappé qu’un coup de marteau, mais c’est peut-être aussi la qualité du film : le finale arrive vite, et il est tranchant, sans surprises et sans concessions.

L’ellipse achevant le premier acte et peut-être aussi un peu grosse, et on aurait gagné à partir sur de nouvelles pistes afin de voir par exemple les enfants grandir et devenir adultes, avant de nous recentrer sur le cœur du sujet : l’amourette contrariée du père qu’il tentera laborieusement de faire revivre avant de se faire traiter comme il se doit de vieux chnoque… Une fin, à la fois cruelle et juste, qui sonne comme une remarque d’enfant… à l’oreille des vieux.

On n’est pas sérieux quand on n’a… quand on n’a… que l’amour.


Le Vandale, William Wyler & Howard Hawks Come and Get It (1936) | The Samuel Goldwyn Company


Ils étaient trois, William Wyler (1936)

These Three

These Three
Année : 1936

Réalisation :

William Wyler

Avec :

Miriam Hopkins
Merle Oberon
Joel McCrea

8/10 IMDb

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Les Indispensables du cinéma 1936

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Première version de La Rumeur du même William Wyler et déjà un grand film. Un trio rêvé et une Bonita Granville exceptionnelle dans le rôle de la petite peste, sorte de Vincent Price de 13 ans (non pas que Vincent Price soit réellement flippant, mais c’est bien le fait de voir Vincent Price dans ce regard d’une jeune fille de 13 ans qui produit une étrange sidération) jouant tour à tour les rôles de Pierre et du Loup sans jamais cesser de crier à la figure de qui lui tient tête qu’elle « a vu le loup » (ou presque) tout en sachant pertinemment la confusion que cette expression produira dans la tête des adultes… Seul peut-être l’enfant insupportable de Fallen Idol peut rivaliser (les deux sachant très bien surjouer l’innocence qu’on prête généralement aux enfants de leur âge).

Seuls l’introduction (raccourcie) et deux éléments du finale seront modifiés dans le remake, et pas des moindres.

Miriam Hopkins reprendra le rôle de la grand-mère qui portera un écho dramatique aux dires de sa protégée. Facétie de casting, vingt-cinq ans après, le dilemme pour son personnage étant de démêler le vrai du faux… : les vieux spectateurs se seront rappelés que si un personnage devait savoir, c’était bien le sien.


These Three / Ils étaient trois, William Wyler (1936) | The Samuel Goldwyn Company


Senses / Happy Hour, Ryūsuke Hamaguchi (2015)

Note : 3 sur 5.

Senses / Happy Hour

Titre original : Happî awâ

Année : 2015

Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi

Gentille petite chronique qui vaut surtout pour sa peinture nuancée de personnages essentiellement féminins.

Tout repose en fait sur le scénario, c’est d’ailleurs foutrement bavard malgré la lenteur et les… longueurs (d’un film de plus de cinq heures). Son auteur doit apprécier ce qui en a été fait de la part de ses promoteurs français qui, certes peuvent avoir le mérite de programmer (à l’aveugle…, apprend-on) une œuvre sans grande originalité ni réel génie, mais qui s’autorisent surtout son massacre en en faisant une publicité ridicule en rien conforme au film. Quoi qu’il en soit, nouvelle preuve que le cinéma japonais n’a pas grand-chose à proposer depuis des années. C’est en effet très télévisuel (les cinq heures en question sont proposées sous forme d’épisodes), et ç’aurait mérité de ne pas de sortir de ce cadre. Il n’y a rien de particulièrement cinématographique là-dedans.

Le pire des massacres du film étant ce découpage idiot et artificiel qui ne le sert absolument pas. En plus de sortir un slogan débile pour promouvoir le film d’étrange manière (quelque chose comme « le premier serial au cinéma »), les producteurs/distributeurs se permettent de scinder le film en morceaux en leur attribuant des titres gadgets qui n’ont rien à voir avec le sujet et dont on cherche le lien pendant des heures durant (à tort donc). Un poison, on appelle ça. Distillé au choix, soit par des incompétents, soit par des gens malhonnêtes (les mêmes qui en début de programmation nous susurrent à l’oreille que le film est très émouvant et a même fait pleurer le public de divers festivals… ah).

Le jeu est robotique et lourd. Ce n’est pas forcément, et toujours, négatif, en tout cas pour tous les acteurs et toutes les situations. Et ça n’a rien à voir avec la “justesse” des acteurs. Celui qui a le jeu le plus robotique, c’est sans doute celui également qui est le plus juste, le mari biologiste. Malheureusement, son interprétation, et/ou consignes du directeur, vient assez peu nuancer l’écriture du personnage lui-même assez rigide, or la nuance dans l’écriture des personnages c’est ce que j’ai trouvé particulièrement bien réussi dans le film (il y a tout un jeu pour apporter des contradictions entre la manière dont les personnages se définissent eux-mêmes, comment ils sont perçus par les autres, et celle dont ils vont agir ; ça c’est fascinant et bien écrit, apportant donc du relief aux personnages mais aussi en permanence une forme de suspense et d’incertitude quant aux agissements de ces mêmes personnages). Il y a des cinéastes qui réclament à leurs acteurs de jouer de manière robotique, dans le sens inexpressif, parfois pour le meilleur : Antonioni, Bresson, Ozu, parfois Kubrick, ou pour le pire comme chez Rohmer (chez qui on confond incompétence et absence de direction d’acteurs). Ce qui pose surtout problème dans cette gestion des acteurs, c’est le manque d’homogénéité. Quand on a un texte et des personnages aussi bien nuancés, le plus dur c’est de proposer, un style homogène, un même tempo, une même logique, au lieu de donner l’impression de jouer à la lettre tels qu’ils sont définis par l’auteur. Il y a une trop grande différence entre les coups de mou dans l’interprétation (difficile d’être juste avec autant de situations et probablement peu de prises et de possibilités de recommencer) et les réels moments où dans la simplicité les acteurs sont impeccables. (Impression pas mal laissée aussi par les nombreuses séquences dialoguées et mises en scène dans des “cafés” qui font parfois plus penser à des réfectoires d’hôpital. On peut avoir les meilleurs acteurs au monde, si on les met autour d’une table et qu’ils ont tous un maintien de petite fille sage, ça paraîtra toujours froid et sans vie. Peut-être une volonté maladroite du cinéaste à chercher, comme son contemporain Koreeda — sauf quand il dirigeait des mômes —, à faire comme Ozu…) Mais à la différence du jeu chez Ozu, là ça fait ton sur ton : les personnages froids tendent à être interprétés pour souligner cette distance et cette rigidité, tandis que l’infirmière par exemple est sur une tout autre tonalité (par exemple le biologiste, dans les séquences de café, ça ne marche pas parce que ça fait trop : situation statique pour personnage froid et interprétation qui en rajoute… alors que quand il vient dans l’appartement de sa femme et qu’elle lui renverse du thé sur la tête, là, c’est réussi parce qu’il est à contre-jour, assis sur le rebord de la fenêtre dans une position de vulnérabilité ; sa femme elle aussi est à ce moment tout en nuances : toujours aussi aimable, avec ce sourire permanent et doux, mais menteuse).

Dans une chronique, c’est mal foutu d’avoir affaire à tant de situations et de personnages secondaires abandonnés en route (et pas que secondaires, le devenir de l’amie disparue et dont on ne sait rien, laissant ainsi une fin plus qu’ouverte, ça déconcerte un peu trop). Il y aurait eu matière à un bien meilleur film avec un montage plus resserré sur les personnages principaux et une meilleure exécution, ne serait-ce seulement que dans la direction d’acteurs.


Senses / Happy Hour, Ryūsuke Hamaguchi 2015 Happî awâ | Fictive, Kobe Workshop, Cinema Project, NEOPA

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Dillinger est mort, Marco Ferreri (1969)

In attesa della morte

Note : 3.5 sur 5.

Dillinger est mort

Titre original : Dillinger è morto

Année : 1969

Réalisation : Marco Ferreri

Avec : Michel Piccoli

L’impro dirigée s’applique en général aux acteurs seuls. Mais Marco Ferreri est en roue libre et décide d’écrire au fur et à mesure ou presque son film. Le résultat est plutôt étonnant, et souvent réussi.

Le film-concept pourrait tourner court, sauf que Ferreri tient notre attention grâce à un principe vieux comme le cinéma : qu’importe le pourquoi (les causes diraient Bresson), seul compte le quoi (l’effet, ou les faits), autrement dit l’action. Jamais d’explications, juste des pistes, et des interprétations laissées au spectateur (ou les critiques, toujours habiles à nous faire croire que ce qu’ils pensent voir dans les films est précisément ce que l’auteur, ou l’auteur présumé, aurait voulu dire). Il ne se passe rien, Piccoli fait joujou, et pourtant tout se passe : pas de dialogue (Piccoli est de tous les plans, seul, bricole, s’active, cuisine, s’amuse, rêvasse, teste ce qui pourrait animer son ennui ou tuer son insomnie), pas d’enjeux définis donc pas de scénario ou à proprement parler d’histoire, c’est une longue situation et une nuit qui s’improvise sous nos yeux. Pourtant à chaque instant, il y a bien quelque chose qui se produit : on regarde un personnage s’activer à « faire quelque chose », du plus naturel au plus absurde, mais c’est bien ce “faire” qui attire le regard. Le cinéma n’est pas discours, il est action. Cela laisse la vague impression, à la fois d’arriver en plein milieu d’un film, mais aussi que ce film est toujours le même comme un rêve qui tourne en boucle. On ne comprend rien, et il n’y a sans doute rien à comprendre (sauf pour ces inconditionnels de l’analyse toujours habiles à interpréter des intentions auxquels les auteurs ne pensent jamais), mais on regarde, parce que les voyeurs que nous sommes, de la même espèce que les petits vieux assis à la terrasse des cafés regardant défiler le monde devant leurs yeux, espèrent toujours que dans cette grande improvisation de la vie quelque chose se passe, de grave, d’inattendu, de cocasse. Et c’est peut-être ce qui finit par se passer.

Il y a un cinéma dans lequel la tension naît de la peur de ce qui pourrait se passer, c’est le suspense ; et il y a un cinéma où la tension naît de l’espoir au contraire que quelque chose se passe. Pour reprendre, et transformer, la formule d’Otto Frank (dans Le Journal… de George Stevens) parfois attribuée à Tristan Bernard (peu importe) : « Avant nous vivions dans la terreur, maintenant nous vivrons dans l’espoir. »

Malgré ce qu’on y trouve (et sans spoiler ça peut être brutal), c’est un cinéma plutôt réjouissant et lumineux. Un peu nihiliste aussi. Il y a peut-être déjà dans l’enfant qui joue un peu de l’assassin en devenir… (Suggestion de présentation.)


Dillinger est mort, Marco Ferreri (1969) | Pegaso Cinematografica, Italnoleggio Cinematografico

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Les Indispensables du cinéma 1969

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