Heimat – L’exode, Edgar Reitz (2013)

Échec, Heimat

Note : 2.5 sur 5.

Heimat – L’exode

Année : 2013

Réalisation : Edgar Reitz

Le passage de la télévision au cinéma et à un format plus condensé passe mal. Pour faire cinéma, on utilise une photo absolument immonde (c’est quoi ? un noir et blanc torché en numérique ?!) et un format suppositoire pour nous le mettre bien profond. Sauf que rien fait cinéma, et même si on considère, que c’est tourné pour la télévision, toutes ces ambitions de grandeur et ces moyens cachent mal ce qui reste à Reitz pour être un véritable cinéaste. Parmi les qualités du cinéma, du bon, et ce n’est pas seulement une qualité propre au 7ᵉ art, on trouve l’exigence de la concision, l’évidence du ton juste, du rythme idéal ou la maîtrise dramaturgique (objectifs, équilibre des proportions, procédés narratifs…). Or, Reitz maîtrise rien de tout ça.

L’un des problèmes majeurs du film, c’est que Reitz hésite en permanence entre chronique et trame plus classique avec un objectif parfaitement défini. La série était une chronique, plutôt bien menée et, à mon sens, il n’y avait guère que l’utilisation du personnage de Paul qui faisait un peu tache. L’ironie, c’est bien que si Paul avait émigré à la fin du premier épisode (introduisant donc une sorte de mystère dont on se fout, heureusement, pas mal le reste de la série), on retrouve exactement la même thématique ici, et le problème, c’est bien qu’elle prenne un peu trop de place dans le film. Ou pas assez. C’est trop, si on est dans la chronique, et pas assez, si on veut condenser tout ça autour d’un sujet principal ou unique. Si Reitz ne sait même pas où il va, ça paraît compliqué d’accepter de le suivre. Du coup, on se demande bien pourquoi faire un film aussi long, ou pourquoi ne pas en avoir fait quelque chose pour la télévision.

Et oui, tout est toujours question de choix. Si par exemple, le récit se focalisait sur un thème principal, il aurait mieux valu achever le premier acte avec la décision du frangin de partir pour le Brésil, alors même que c’est Jakob qui nous vendait du rêve depuis le début. À l’image de la fin du premier épisode de la série, on termine une introduction sur une « catastrophe » pour le personnage principal : départ manqué, essaie encore. On peut alors dans le développement, créer une relation conflictuelle entre les frangins. Là, Jakob voit sa copine se faire niquer par son frérot (étrange hasard : on bourre la gueule des personnages et on regarde ce qui se passe, sorte de Bacchus ex machina), donc Jakob joue les rebelles et finit en taule… Le lien aurait pu être fait avec le Brésil, comme une entrave à ses jolis espoirs, sauf qu’à ce moment, Reitz préfère traiter les événements sous la forme de la chronique, avec distance, sans faire le lien forcément avec la quête émigrationiste, si bien que les enjeux, bah, on s’en moque un peu, d’autant plus qu’on passe rapidement d’un personnage à un autre (on est toujours dans la chronique). Pour s’attacher, comprendre, à un objectif, il faut pouvoir s’identifier à un personnage, ne jamais perdre de vue ses désirs, ses contrariétés, et la chronique ne permet pas du tout ça, ou sur le long terme, avec le format de la série…

L’autre aspect qui m’a perso bien agacé, c’est le son. On pourrait presque entendre les acteurs péter. Foutez des micros « high deafinition » partout et ça fera joli… Eh ben non. Pouvoir entendre tout en gros plan n’a aucun intérêt. Pire, pour mes petites oreilles sensibles, c’est foutrement pénible. Les fréquences basses ont tendance à me déclencher des micro-angoisses, j’ai les yeux qui sortent de leur orbite et je cherche le coupable, j’ai la sueur qui s’invite en bas de l’échine, et on viendrait poser un micro tout près de mon cul qu’on l’entendrait certainement lui aussi raconter sa vie. Les bruits de sabots sur les planches du parquet, le tonnerre, et cette saloperie de musique, ça ne passe pas. Comme l’impression d’être dérangé dans ma tombe par des vilaines bêtes nécrophages. Que cela se sache, mon cercueil, je le veux isolé avec de la laine de verre, tapissé, moquetté, baigné dans la ouate naphtalinée. Mort, enterré, et sourd.


Heimat – L’exode, Edgar Reitz 2013 | Edgar Reitz Film (ERF), Les Films du Losange, ARD Degeto Film 


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Camille Claudel 1915, Bruno Dumont (2013)

P’tite Camille

Note : 4 sur 5.

Camille Claudel 1915

Réalisation : Bruno Dumont

Année : 2013

Avec : Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent

Une bonne surprise, mais un sentiment mitigé au final. D’abord une évidence, Dumont saisit parfaitement ces petits “riens” qui font le cinéma. Dans cet exercice, on peut difficilement imaginer mieux que Juliette Binoche parmi les acteurs professionnels. Un excellent directeur d’acteurs (ce qu’est sans doute Dumont malgré tout) aurait pu aller plus loin avec acteurs totalement amateurs, mais le film étant basé sur des lettres, ça aurait été impossible à faire. Si la langue de Camille passe encore à l’oral, celle de son frère Paul est un supplice, au moins il nous fait la politesse de ne pas nous l’imposer pendant douze heures.

Là où ça cloche, ou là où ça manque d’audace, c’est le traitement du sujet, voire les interrogations que le film finit par soulever quant au traitement et à l’interprétation d’événements historiques mais encore plus encore ici, personnels et familiaux. Dumont ne dit finalement pas grand-chose d’autre de ce qu’on attend d’un tel film, et dès les premières minutes on comprend qu’il sera question d’entrer en empathie avec Camille. Un acteur aura probablement toujours tendance à rendre sympathique son personnage, en le rendant victime injuste de la vie, de la société ou de la cruauté d’un frère… C’est là que l’auteur, le cinéaste, devrait lui, au contraire, tempérer cet élan en ajoutant à tout ça une dose d’incertitude et des nuances semant le doute. Le caractère difficile de Camille est souvent évoqué, mais il est toujours interprété pour en faire une faiblesse, une folie douce… Or il pourrait y avoir là des pistes et des interprétations qui sont trop rapidement balayées pour ne rester que sur la même ligne empathique, voire accusatrice à l’égard du frère. D’abord Camille est présentée comme orgueilleuse, puis on rappelle qu’elle a, même vingt ans après, du ressentiment pour Rodin, qu’elle méprise son prochain, etc. Qu’importe si une partie de tout ça est relayée par son frère, parce que ça expliquerait au moins pourquoi il laisse cette femme indésirable dans un asile, mais surtout ça justifierait d’une certaine manière son enfermement. Peut-être pas selon des critères psychiatriques d’aujourd’hui, mais montrer au moins à l’image une Camille bien moins sympathique s’en prenant violemment aux autres, et là on se trouverait peut-être dans la position de celle de son frère, à nous dire « enfermez-la, cette conne ! ». La présenter comme une dépressive, souffrant de l’injustice et du mépris des autres, est sans doute une manière facile et malhonnête de présenter la situation. On prend pour fait acquis qu’une personne qui se plaint d’être enfermée sans motif l’est forcément, surtout quand celle-ci a vécu dans l’ombre de deux hommes illustres… La femme bafouée, injustement oubliée… Belle révision de l’histoire où finalement après deux films très largement en faveur de l’artiste, celle-ci en finit par être bien plus connue que son frère. Nous placer en tout cas dans la position du frère et de millions d’autres personnes dans la même situation, à savoir pouvoir décider de laisser croupir une personne de son entourage dans un asile, aurait été bien plus intéressant. La vérité historique, personnelle, nulle ne la connaît parce que les lettres ou les rares témoignages ou documents ne diront jamais ce que nous pourrions voir, et même ce qu’on peut voir pour juger d’une telle situation, souvent on ne le ferait qu’en fonction d’éléments épars nous donnant une mauvaise idée de la réalité… Montrer différentes facettes de cette réalité, bien contradictoires, voilà qui aurait sans doute plus fait honneur à la “grande réalité”, celle qui nous échappe à tous, qu’on prétend tous pouvoir capter en une seconde, et qui nous reviendrait à la tronche « si on savait ». On ne sait rien, et on ne fait que croire. On ne vaut pas mieux que Paul Claudel avec ses délires mystiques justifiés par du blabla habile. Présenter une évidence (l’injustice de l’internement de Camille Claudel) et ne jamais lui tordre le cou, c’est un peu comme enfoncer les portes ouvertes et ça ne fait rien avancer du tout. Face à la question posée, historique et quelque peu biaisée, « est-ce juste qu’on ait pu ainsi laisser enfermer des gens ? » (et des gens bien parce qu’ils étaient connus !) , d’autres auraient été plus pertinentes : « que ferions-nous si nous pouvions laisser enfermer une personne de notre entourage qu’on aime plus ou moins mais qui serait surtout encombrant, voire nous serait dangereux ? » ou « ce qu’on croit savoir des gens, des faits, à travers ce qu’on nous en dit ou ce qu’on voit ou vit de l’intérieur, n’est-ce pas une image fausse de ce qui est vraiment ? ».

Reste l’exécution, donc. Belle ironie sachant que le prof de philo me convainc assez peu ici dans son traitement du sujet alors qu’il y réussit beaucoup plus dans sa mise en scène, à sa capacité de reproduire une ambiance, une réalité, à diriger des acteurs, à concevoir des instants suggestifs ou poétiques. Enfin, ironie…, c’est peut-être là encore une vue biaisée de la réalité. Combien de temps Dumont a-t-il passé à “philosopher” dans sa vie et combien de temps a-t-il passé à réfléchir à ces situations, à ses images, hautement cinématographiques ? Si je ne savais rien de lui, je dirais sans doute que le message est un peu creux, paresseux, mais heureusement un artisan de l’image, un directeur d’acteurs, était là pour donner à voir malgré tout. C’est sans doute ce qu’il y a encore de plus juste à dire…


Camille Claudel 1915, Bruno Dumont 2013 3B Productions, Arte France Cinéma (1)Camille Claudel 1915, Bruno Dumont 2013 3B Productions, Arte France Cinéma (2)

Camille Claudel 1915, Bruno Dumont 2013 | 3B Productions, Arte France Cinéma


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Illégal, Olivier Masset-Depasse (2010)

Illégalera pas Ceylan

IllégalAnnée : 2010

Réalisation :

Olivier Masset-Depasse

2/10  IMDb

Quelle horreur… Il est bon de temps en temps de voir d’énormes navets. Non, un navet, ce n’est pas un film avec Christian Clavier ou Gérard Depardieu, ces deux-là auront au moins le mérite de ne pas prétendre faire autre chose qu’annoncé. Un navet, une bonne grosse horreur, c’est un film qui prétend être politique, qui prétend avoir un message, qui est plein de bonnes intentions, et qui… forcément tombe dans tous les écueils possibles de la grossièreté. Que les deux acteurs cités plus haut soient grossiers, ils ne diraient pas le contraire, mais quand on tend à passer pour plus malin qu’on l’est, c’est là que ça pue. Non, on ne fait pas de bons films avec de bonnes intentions. Le message est toujours accessoire, parce qu’il est presque toujours personnel. Une œuvre universelle sait être assez subtile pour rendre toutes les interprétations possibles. C’est pourquoi quand j’entends, par exemple, ce midi sur France Info, un Olivier Py dire que l’art est politique, je ne peux m’empêcher de penser que certains artistes sont de complets escrocs. Non, l’art n’est pas politique, il ne peut pas l’être. Et je dirais même qu’il ne doit pas l’être. Parce que l’art touche le sensible, le personnel, et la politique, si on en a au moins une haute opinion, touche à la raison. On ne fait pas passer ses idées avec sa capacité à raconter des histoires. D’ailleurs, comme déjà dit, n’importe quel cinéaste cherchant à faire passer un message aussi clair et grossier que dans ce Illégal aurait forcément des capacités très restreintes… Qu’on me cite un cinéaste politique et j’applaudis. D’ailleurs, ces gens-là auraient tort de penser que l’art peut être politique, parce qu’ils se rendraient compte que neuf fois sur dix le message passe mal (même étant annoncé avec tambours et trompettes — c’est que les spectateurs capables de s’émouvoir de tels messages sont des idiots, s’ils sont idiots, tout est possible, y compris comprendre de travers) ; or ça, ils s’en foutent, l’efficacité n’est pas au répertoire de ces fabuleux « artistes » aux idées lumineuses, puisque l’essentiel, c’est la posture, toujours la posture. Je dénonce, je m’indigne… Et oui, il faut être tellement perspicace et courageux pour dénoncer la misère du monde. À quand la fiction dénonçant la faim dans le monde ?…

Manque de chance (pour ce film), je sors de l’excellent Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan. La comparaison fait mal. Le pire, et le meilleur, du film dit « glauque ». Les centres de détention, c’est glauque, personne dira le contraire ; l’Anatolie, c’est glauque aussi. Mais à partir de ce point de correspondance, tout diffère. D’abord, un cinéaste qui se trouve face à un sujet, disons, plutôt réaliste doit réussir à passer le premier écueil. Comment arriver à être crédible avec un sujet lugubre, très attaché au réel, à la misère, à la psychologie, bref, au « vrai », quoi ? Ceylan fait le choix d’une certaine distanciation. La technique de la distanciation est plutôt compliquée à maîtriser parce qu’il faut être capable de créer un intérêt pour des événements qu’on ne peut détacher par petits bouts, la mise en place est complexe, et surtout, on sait qu’on fait « un peu chier son monde ». Quand on regarde un Antonioni, on n’a pas franchement envie de se mettre à danser : on ne prend pas son pied. Non, la marque et l’intérêt principal de la distanciation, c’est bien l’attention. Il faut se concentrer pour suivre, il faut accepter de voir un grand nombre d’événements non essentiels à l’écran, et accepter de faire soi-même le tri, sachant que les plans, au mieux, ne feront que suggérer ; tout est dans l’évocation, parfois le mystère, l’impalpable, etc. Si on rate son coup, ou si on en est incapable, on prend le risque à la fois de faire chier le spectateur qui demande qu’il se passe quelque chose de nouveau (ne serait-ce qu’un mouvement) à chaque plan, mais aussi le spectateur capable ou habitué à apprécier ce genre d’exercice. Là, il faut avouer que le cinéaste belge (dont je n’ai même pas envie de relever le nom) n’a pas choisi de prétendre jouer le jeu compliqué de la distanciation (il en aurait été incapable). Mais le choix qu’il fait à la place ne le sauve pas pour autant. Que lui reste-t-il pour présenter son sujet bien réaliste ? Heu, le tape-à-l’œil, oui c’est bien. Voyons, mais c’est bien sûr, pour traiter un sujet réaliste, politique (selon les prétentions de monsieur), il faut réaliser ça comme si c’était une fiction commerciale américaine. Évident, il fallait y penser. Le résultat, c’était à prévoir, est une horreur de médiocrité, un summum du mauvais goût.

Il y a des mélanges des genres qui sont des coups de génie, et il y a des mélanges qui sont des coups dans l’eau. Et ça commence dès l’écriture. Dans le choix des scènes (tous les passages obligés y passent alors que l’art, un peu, de l’écriture, c’est surtout de les contourner : la grossièreté, ça commence par donner à voir… ce qu’on penserait voir ; c’est un peu la définition du cliché). Tout y passe : rencontre avec l’avocat, la scène d’expulsion, le regard pensif de la mère éloignée de son môme vers les mères du centre accompagnées du leur, la remise des faux papiers, le contrôle d’identité (grand moment de subtilité, parce que les flics osent la contrôler alors qu’elle rentre de l’école avec son fils !…), la rencontre avec la codétenue, les scènes de queue devant le téléphone, la scène de douche, la promenade, etc. Est-ce que le réel, le réalisme, c’est montrer ces personnages dans des situations attendues ? Imaginons un centre de détention, voilà, maintenant regardons le film… La différence ? Aucune, c’est la même chose. Génial, tous nos préjugés sont confirmés ! Ça, c’est de la politique, c’est vrai. La meilleure, capable de nous brosser dans le sens du poil. Si on raconte que l’évidence, au moins, on est sûr de convaincre le plus de monde. C’est de la politique ou on appelle ça autrement ?… Bon, passons la politique, l’art n’est pas politique. Mais pour les artistes qui enfoncent les portes ouvertes, j’en ai un autre. Des escrocs. Si t’as pas de talent, t’as de bons sentiments.

Je vais revenir sur l’écriture, des dialogues cette fois, mais parlons d’abord d’un élément qui en est directement lié : le jeu d’acteurs, ou direction d’acteurs (parfois la même chose). Les acteurs sont plutôt bons. Ma foi, avec un cinéaste aussi peu doué, c’est même très étonnant. Malheureusement, sans direction d’acteur, sans direction de ton et de rythme, commun à chaque acteur, ce sera toujours peine perdue. Les acteurs sont donc bons, globalement. Là, c’est un peu comme si on se débrouillait pour hériter chaque fois de la pire des prises. On voit qu’il y a quelque chose, mais des petits détails font que ce n’est pas parfait, pas juste, trop ou pas assez… Or ça, on le fait disparaître avec une direction d’acteurs digne de ce nom, et on fait le tri quoiqu’il arrive avec les rushes. Malheur à tous les bons acteurs qui n’auront jamais eu la chance dans leur carrière de travailler avec de véritables directeurs d’acteurs, capables de les mener là où il faut, ne négligeant aucun détail, jamais victime de la moindre faute de goût, du moindre écart… Et il y en a, parce que les grands acteurs sont nombreux, les grands directeurs d’acteurs, plutôt rares. Celyan, pour en revenir à lui, est de toute évidence… un putain de directeur d’acteurs. Pas besoin de parler turc pour le comprendre.

Les dialogues donc. À l’image du découpage et du parti pris « commercial » (je précise que commercial est ce qui donne au spectateur ce qu’il s’attend à voir, en satisfaisant ses petits plaisirs immédiats — c’est ce que fait le film ici en tombant dans tous ces pièges « d’effets » ; pour comparer, dans un space opera on s’attend à voir un vaisseau spatial, si on en voit un, on n’est pas surpris, on se dit « cool, un vaisseau spatial », et avant que le goût sucré de ce petit plaisir tourne à l’acide ou à la lassitude, on est déjà passé au cliché suivant : « un bon film commercial, c’est comme une boîte de chocolats : on sait toujours sur quoi on va tomber ; on en mange un, c’est bon, alors on en reprend un autre, et encore un autre… »). Ceylan prend le temps de composer des dialogues sur la durée. C’est à la fois plus écrit et plus réaliste (c’est curieux, on dirait plutôt le contraire, mais le talent, c’est justement d’arriver à dépasser ce qui semble être une évidence). Plus écrit, parce que Ceylan, s’il propose bien des scènes classiques (la recherche de cadavre, le papotage en voiture sur les hamburgers, pardon, les yaourts, l’échouage au milieu de la nuit, l’autopsie, etc.), et se garde bien d’utiliser tous les clichés. Si un écrivain s’évertue à inventer des formes nouvelles, des images nouvelles, au lieu de répéter les expressions communes, eh bien le cinéaste fait la même chose : avec le même matériel, il est capable de proposer une pièce qui semblera toujours différente, qui apportera toujours quelque chose de nouveau. Parce que si on n’échappe pas à certains « passages obligés » dans une histoire, le but c’est tout de même de trouver un angle qui apportera le style propre d’un film. Et concernant le réalisme des dialogues, comment l’être quand les scènes sont comme formatées d’une durée de trente secondes (c’est vrai aussi que quand on n’a rien à dire, mieux vaut la fermer). Un cinéma qui cherche à satisfaire le spectateur dans l’immédiat, il va droit à l’essentiel. C’est une qualité remarquable de le faire, si les pires bouses commerciales se servent de ce principe, il faut surtout signaler que les plus grands chefs-d’œuvre procèdent toujours avec la même concision. Sauf que là, ça ne peut pas passer. Parce que quand on voit une de ces « fâcheuses scènes obligées », aller droit à l’essentiel, c’est aller droit dans le mur ; parce que l’essentiel, c’est justement ce à quoi on s’attend. Les scènes n’apportent rien sinon à reproduire des séquences de l’imaginaire collectif avec des dialogues qui ne font que souligner encore plus le manque d’intérêt de ces situations. Il y a l’histoire qu’on se fait, et celle qui doit nous être donnée. Il y a le champ de l’histoire évidente, et le hors-champ qu’il faut suggérer. S’il faut de l’imagination, elle doit être là, pas plein champ. La rendre possible pour le spectateur, pas lui imposer la sienne. Un acteur, son imagination, il la garde pour lui, mais on en voit les effets. Un écrivain opère de la même manière, en tournant autour du pot ; pourquoi ressasser ce que la situation dit déjà quand il est beaucoup plus intéressant de suggérer derrière cette même situation, d’autres choses, qu’on laissera au lecteur d’interpréter ? Si on ne laisse pas de hors-champ, le spectateur se voit dans l’impossibilité d’accéder à cette ère si particulière de notre esprit qui est l’imagination et qui est source de plaisir, et, de réflexion. Les auteurs y ont tout à gagner : tout ce que le spectateur se fera comme film, il le mettra au crédit de l’auteur. Alors, bien sûr…, quand la moindre réplique est comme un copeau de chocolat dans une boîte de muesli choco… « Oh, un morceau de chocolat. Hum, c’est bon. C’est tout à fait ce à quoi je m’attendais. Hum, c’est bon… » Exemple : « Les nouvelles ne sont pas bonnes ». Ah… Ne le dis pas, fais-le comprendre…

Et je ne compte pas les situations où le personnage principal passe pour une petite-bourgeoise enfermée à tort dans une prison immonde… Télérama (toujours aussi pertinent dans ces conseils cinéma contemporain…) laisse penser que c’était une volonté de l’auteur de mettre en scène une blanche (Russe) pour « faciliter l’identification ». Oh putain… Donc, en gros, un spectateur occidental est incapable de s’identifier à des Roms, des Chinois ou des Africains ? Il y en a qui se positionnent sans cesse pour la défense des causes importantes, et ce faisant, ne fait que desservir les causes qu’ils défendent en s’y prenant comme des manches. Eh ben, j’ai comme l’impression que pour le film c’est pareil : prendre une blanche parce qu’on croit que le téléspectateur sera plus touché bah…, c’est raciste. Il y a aucune raison rationnelle de croire qu’un spectateur est plus touché par un personnage de même couleur ou de même milieu social… D’ailleurs, le cinéma ne manque pas de contre-exemples. Fallait oser… Du coup, le personnage féminin (blanche ou pas) devient très vite antipathique en réclamant des petites faveurs, alors qu’elle est en centre de détention. Le coup de la carte téléphonique où elle fait un caprice pour pouvoir appeler tout de suite avant d’aller emprunter la carte d’autres miséreux ; le coup du « mais, vous êtes avocat, c’est votre boulot ! » ; le coup de la grande sœur avec la miséreuse qui fait pipi au lit (les femmes des colonies ne font pas pipi et sont surtout très intéressées par les problèmes de plomberie de leurs esclaves, n’oublions pas la valeur essentielle de la colonisation : élever les petits nègres à une plus haute condition…) ; le coup du « madame qui fait la queue au téléphone et quand elle y arrive… rêvasse ». Aie, aie, aie. On pourra toujours lire que l’auteur du film a fait son travail en allant sur place, etc. Que dalle, si on remplit le film d’horreurs pareilles. « Si, si, mais c’est vraiment comme ça que ça se passe !… » Oui, bah, fallait faire un doc parce que tu ne sais clairement pas retranscrire le réel à l’écran.

Bref, on ne rappellera jamais assez de l’intérêt de voir des horreurs pour apprécier les merveilles à leur juste valeur.


Laurence Anyways, Xavier Dolan (2012)

Laurence l’Hallali

Laurence AnywaysLaurence Anyways, Xavier Dolan (2012)Année : 2012

  4/10 IMDb iCM 

Réalisateur :

Xavier Dolan

 

 

Avec  :

Melvil Poupaud Emmanuel Schwartz Suzanne Clément

Eh ben, en voilà un champion du bon goût et de la subtilité… Le monde tourne décidément mal si on est capable de voir dans cette chose hideuse et puante un film de qualité. Je vois rarement des films contemporains, et voilà encore un film qui me rappelle pourquoi il n’y a pas grand intérêt à en voir tant la nouvelle génération semble incapable de produire un langage, des sujets, un ton, qui lui soit propre. Ce n’est pas tant le sujet, stupide et racoleur au possible, dans le genre film à thèse gonflant qui enfonce les portes ouvertes, mais l’extrême nullité de sa mise en scène qui me laisse un peu stupéfait. Techniquement, esthétiquement, c’est à gerber. La facilité des moyens de tournage, et cela sans doute depuis Lars van Trier, rend l’espace, les mouvements et la captation de la lumière, d’une laideur sans nom. Le Danois avait un génie à la fois pour l’improvisation à quoi il avait le bon ton d’y adjoindre des jump cuts. Il réinventait un espace bien avant de se perdre dans son dogme il avait su y adjoindre dans Breaking the Waves, une belle photo et une certaine unité d’atmosphère qui avait alors quelque chose de rafraîchissant, un peu comme si les réalisateurs anglais des années 80 se mettaient tout à coup à filmer en cinémascope… C’était à mon sens probablement la dernière trouvaille esthétique d’intérêt, tout le reste ça vaut les jeans taille basse, délavés ou usés à l’achat, avec des coutures tronquées, etc. Ce n’est pas parce qu’on utilise des gadgets qu’on croit originaux que ça en devient plus intéressant. « Hé, tu l’as vue ma caméra ? » Oui, le petit Dolan filme comme Poupaud se maquille. On nous demande de ne pas tenir compte des apparences et pour ce faire on fait du « show off ». Ça ne tient pas la route. Tu veux qu’on te respecte, tu évites de chercher déjà à en mettre plein la vue. Parce que ce qui dégoûte, ce n’est ni la jupe ni les boucles, mais l’insolence et la prétention avec laquelle on veut montrer sa bite, son cul ou ses nibards en gros plan. Remarque que Poulpaud s’y prend bien mieux que son réal et qu’au moins ça, le fait de prendre un acteur français de l’école de la véritude plutôt qu’un boulet de l’Actors studio, c’est peut-être la seule bonne, et modeste, idée du film. Tout le reste est vulgaire et bien consensuel comme une page pour le dépistage du cancer du sein avec de la jet set les nibards tout sourire dans Elle. Le plus inattendu dans tout ça, c’est que le film, malgré tout, le plus subtil sur un sujet aussi enclin aux poncifs et au mauvais goût, ça reste Glen or Glenda d’Ed Wood. Justement parce qu’il jouait sur l’étrangeté, parce que dans sa nullité, sa naïveté, au moins Wood, échappait aux convenances de la bonne conscience. Au début du film, le personnage joué par Poupaud lance un clin d’œil à un élève, on a l’impression que Dolan fait la même chose avec nous. Son intention n’est pas de nous faire réfléchir, de nous questionner sur nos propres limites, nos propres acceptations des différences, toutes les différences… « Ah ouais ? est-ce que tu es sûr que tu es aussi tolérant ? » Non, Dolan filme avec la même subtilité qu’une publicité pour une banque ou pour une crème hygiénique, et il traite son sujet avec la même profondeur, les mêmes certitudes, et la même connivence avec son public. C’est peut-être ce qu’il y a de plus puant dans ce film. Il est entendu qu’on vient jouer avec la bonne conscience du spectateur, et qu’on lui fait comme un chantage : si tu n’aimes pas mon film, c’est parce que tu es intolérant. Non, ton film, mon petit Xavier, c’est de la merde parce que ça schlingue la suffisance, parce que c’est filmé avec une caméra endoscopique, parce que tu ne sais pas raconter une histoire, parce que ton sujet ne veau pas grand-chose, et grosso modo, parce que tu n’as rien à dire ou à montrer. Signe d’une époque où parce que tout est permis, prétendre qu’on peut encore défoncer des portes closes relève de l’idiotie et de la prétention. Heureusement que le film est un peu sauvé par Melville Poupaud et Nathalie Baye qui, mêmes dirigés par une queue de pelle, prouvent leur talent, eux. Je retourne à de vrais films ; ciao 2012.


(Mes pâtés, je les structure comme Dolan structure son montage : du grand n’importe quoi ; si ça emmerde quelqu’un, il est intolérant, et je le dénonce à la police de la bonne conscience.)


Tabou, Miguel Gomes (2012)

Tarzan et Jane en peau de croco, ou le film des parties en vrille

Tabou

Note : 3 sur 5.

Titre original : Tabu

Année : 2012

Réalisation : Miguel Gomes

Avec : Isabel Cardoso, Laura Soveral, Telmo Churro, Miguel Gomes

Un film estampillé “Cahier”. Comme c’est étonnant.

Quand on prend des mannequins à la place de vrais acteurs, quand on chie une image toute caca, quand on pallie le vide sidéral d’une histoire sans intérêt et le manque d’unité affolant du film par une couche de titres et de sous-titres pour prétendre à une structure grossière, il y a tout à parier qu’on est en face d’un film qui se la raconte plus qu’il ne nous raconte.

Formellement, c’est excessivement grossier et impersonnel. Au-delà de toutes ces prétentions formelles et superficielles que reste-t-il au film ? Rien. Comme un film brouillon sans queue ni tête, sans intention, sans direction et sans rigueur. Un film, ça s’écrit avant que ça ne se réalise. On commence à s’interroger sur la couleur des meubles, les références, le style joli à donner à ses compositions, avant de chercher à raconter une histoire avec un début, un milieu et une fin.

Parce que pour s’émouvoir d’autant de prétentions molles et d’un savoir-faire plus que suspect, c’est s’attacher un peu facilement à vouloir y reconnaître des hommages à un cinéma vaguement lointain et qui parce que lointain, parce qu’en noir et blanc, parce que muet, aurait forcément une valeur supérieure à ce qui se fait aujourd’hui. Les intentions, au moins, formelles, seraient louables avec un propos cohérent, mais on ne juge pas les intentions, ou les prétentions de mise en scène, avant celles du sujet qui, ici, n’existent pas. Il y a même à parier que si on est aussi prompt à vanter l’intention de se rapporter à ce cinéma disparu, c’est qu’on s’y connaît soi-même assez peu, mais qu’on y adhère parce que, merde, les vieux films en noir et blanc, muet, ça peut n’être que trop cool. À l’image de The Artist. Les bonnes intentions, ce n’est pas le talent. Et du talent, il en manque furieusement ici. Donc, pour un jeune cinéaste, c’est bon à savoir : la rigueur et le savoir-faire sont accessoires ; honore les anciens, et comme on ne crache pas sur les vieux (qui puent), tout le monde se précipitera pour t’applaudir. Tout est question de posture. Un peu à la « Indignez-vous ! » dans un autre registre. Mais oui bordel, les jeunes, indignez-vous, révoltez-vous ! « Hein ? contre quoi ? Bah… » Donc honore les vieilleries, jeune cinéaste, on y gagne toujours. Les bonnes intentions ne font pas de films. Mais elles donnent du grain à moudre à la presse. Leur offrir un angle tout trouvé sur un plateau, vous pensez bien qu’elle adore ça et vous le rendra bien. C’est la grande différence entre un mauvais film sur quoi on aurait pas mal de (bonnes) choses à dire ; et des bons films qu’on est incapable de défendre.

Tabou, Miguel Gomes 2012 Tabu RTP, O Som e a Fúria, Komplizen Film, Gullan,e Ibermedia, ZDF Arte (4)_

Tabou, Miguel Gomes 2012 Tabu | RTP, O Som e a Fúria, Komplizen Film, Gullane, Ibermedia, ZDF/Arte

Tabou, Miguel Gomes 2012 Tabu RTP, O Som e a Fúria, Komplizen Film, Gullan,e Ibermedia, ZDF Arte (5)_

Les personnages ont l’épaisseur d’une feuille de papier toilette ; et on abandonne ceux développés au début du récit donnant au film une sévère impression d’improvisation. Certaines scènes au début du film sont ce que j’ai pu voir de pire en matière de direction d’acteurs ; et je ne sais pas quoi penser au fait que se sachant piètre directeur, Michel Gomes fasse tout d’un coup le choix, comme ça sans raison, de limiter justement le jeu des acteurs dans toute sa seconde partie en flashback (déjà une horreur dramatique en soi) en les rendant muets… Ma foi, si tu es si piètre directeur d’acteurs mon bon Michel, ça aurait été plus cohérent de focaliser ton film sur la seconde partie. Seulement, il est probable qu’à l’écriture, te rendant compte de la faiblesse du sujet, que tu te sois évertué à l’améliorer en lui adjoignant une imposante et inutile introduction. Et puisque trop imposante…, tu maquilles le monstre en scindant artificiellement le film en deux. « Si, si, amigo, je t’assoure, c’était prévou ! » L’errance structurelle du récit, cherchant sur le tard à se trouver une cohérence, ça me laisse sur le cou… Quand le sujet de départ est bidon, il n’y a rien à améliorer. On ne fait pas de clafoutis avec de la boue et quelques trognons de pommes. Et ce n’est pas en s’interrogeant sur la disposition ou la température de cuisson qu’on y changera quelque chose.

Que dire ensuite de la photographie… À l’image des deux protagonistes de la seconde partie : trop beaux pour être crédibles. On sent trop la volonté de faire “esthétique”. Seul compte, toujours, la forme, la prétention. Et au final, la tonalité générale du film donne l’impression de voir la vie depuis l’intérieur d’un sac-poubelle. Contraste me direz-vous entre la laideur de l’image et la beauté des acteurs… Heu oui, d’accord, c’est comme déposer un gros caca place de la Concorde, y planter une belle marguerite, et dire : « voilà, le contraste saisissant du monde ; tout est résumé en une image ». Woah… hé, mais, hé, chères amibes, l’art, ce n’est pas le ton juste, la proportion juste ?

Reste une qualité au film. Rayon « équipe technique ». Sa capacité à passer rapidement d’une scène à une autre, d’une époque à une autre. Paradoxalement, c’est plus réussi dans la première partie avec une certaine réussite dans l’usage des ellipses. Seulement, là encore, on se rend très vite compte du manque de cohérence, et que ça ne nous mène nulle part — difficile dans ces conditions de pouvoir accepter de laisser son imagination jouer son rôle. Quant à la seconde partie, il n’y a pas à se fouler puisque tout est monté autour d’une pénible voix off. Les images ne font qu’illustrer, et n’apportent pas grand-chose de plus à une histoire déjà profondément insipide. Mais oui, le côté image publicitaire marche très bien. Foutre un crocodile dans son film, ça ne sert pas à grand-chose, mais ça fait cool. L’Afrique sauvage domestiquée quoi, l’aventure ! La supériorité de l’homme (blanc) sur la nature ! Oué… trop profond. Ah, et pis tiens, ça fera une jolie affiche de film. Qui résume très bien à elle seule le sujet. Nada.

Faut éviter d’écrire des scénarios bourrés, Michel. Tu t’es vu quand Tabou ?… (Ah, tiens, je me disais bien qu’elle devait avoir été déjà faite… Quel Artist.)


L’Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello (2011)

Ça bande mou

L’Apollonide

Note : 3 sur 5.

Année : 2011

Réalisation : Bertrand Bonello

Avec : Noémie Lvovsky, Hafsia Herzi, Céline Sallette, Jasmine Trinca, Adèle Haenel, Alice Barnole

Techniquement, en dehors des actrices, c’est tout de même très faible. Suffit pas de foutre des dorures, des lumières tamisées et des filles à poil qui tirent la tronche comme dans un défilé de mode pour que visuellement ce soit réussi. C’est pompeux, oui, mais que c’est pauvre et vide… Au moins, le titre ne ment pas. Il est bien question de « souvenirs ». Parce que le scénario est en carton et ne mène nulle part. Il prétend, il simule, comme dans un rêve, comme ces putains. Des éléments épars, des thèmes récurrents, une pseudo-vengeance en toile de fond pour faire tapisserie, mais ça ne ressemble à rien. Le sens de tout ça ? de cette fin ridicule ? On ne sait pas, et on s’en fout. C’est juste beau. Oui, non, c’est vide comme le cœur d’une pute. Sous les apparences d’un message, il y a la prétention d’un grand vide qui demande qu’on s’y engouffre. On demande juste au spectateur de payer avant.

Il y a deux intérêts au film, toutefois. L’aspect documentaire. En dehors du langage qui est typique des petites Parisiennes du XXIᵉ siècle, j’imagine que les détails sont justes. C’est informatif. Ensuite, il y a les comédiennes. En général, si on a Noémie Lvovsky, c’est que l’on comprend qu’elle, elle a la technique. Toutes les filles sont justes, à quelques détails prêts qui auraient pu être gommés avec une direction d’acteurs digne de ce nom.

Parce que là encore, la mise en place est très pauvre. On sent une volonté de ralentir l’action, d’instaurer une ambiance lourde, seulement le réal n’y parvient jamais. Les acteurs, quand ils sont bons, il arrive aussi qu’ils gesticulent, c’est le revers de la médaille. Le rôle du metteur en scène est d’aller contre ça, surtout quand on veut créer une pesanteur, une lenteur, une certaine artificialité. Alors, il leur fout des masques pour essayer de les déshumaniser, et ça rappelle Fellini ou Kubrick. C’est lourd de sens, oui… Bienvenue dans le monde merveilleux du poncif. Une pute, c’est un pantin. Merci de bien écarter les jambes, je n’étais pas sûr d’avoir bien vu. Contre la futilité, il y a la technique, la rigueur, la suggestion, le non-dit. On gomme le superflu. Pauline disparaît, c’est très bien, on n’explique pas. Tout le reste est trop explicatif et souligné. Tu as vu, tu as compris le message ? Non, je n’ai rien vu. Je vois une pesanteur qui s’aplatit plus qu’elle n’envoûte. Il ne faudrait pas se laisser prendre par les apparences, et la futilité du vide.

Il y a un (non)sens de l’esthétisme ou de l’ambiance, de nos jours, qui me laisse assez dubitatif. Ah, on pouvait bien se foutre de certains réalisateurs à l’époque de l’âge d’or d’Hollywood (ou… de la « qualité française ») qui n’étaient que des décorateurs pour des films sans auteur, des produits de studio… Eh bien, ça manque. Entre une publicité pour un parfum et un grand film, on dépense la même chose, et le résultat est identique. Ah, et, on retrouve des « auteurs » appelés pour « réaliser » ces mêmes films (Godard, l’auteur, ne faisait pas autre chose d’ailleurs, forcément schick). Il y a plus de vie et de magie dans un vieux film de la MGM que dans ce machin.

L'Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello 2011 Les Films du Lendemain, My New Picture, Arte France Cinéma (1)_

L’Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello 2011 | Les Films du Lendemain, My New Picture, Arte France Cinéma

L'Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello 2011 Les Films du Lendemain, My New Picture, Arte France Cinéma (2)_L'Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello 2011 Les Films du Lendemain, My New Picture, Arte France Cinéma (3)_


Réponse à un commentaire :

La dramaturgie ? Elle est réduite à néant. Parce que Bonello ne maîtrise pas les codes, les techniques, qui permettent de raconter une histoire.

Les références ? C’est bien pour moi le problème de ce type de cinéma. Raconter une histoire, ce n’est pas balancer des références, jouer des symboles ou faire de citation. Faut laisser ça aux petits-bourgeois qui s’écoutent parler dans un dîner en ville. Faire une citation, il n’y a rien de plus facile. En faire, deux, en faire trois, ce n’est pas plus dur. Et les enfiler comme des perles, pardon, des boules puantes, ça ne prouve en rien une quelconque capacité à « produire du drame ». Puisqu’on est bien dans une maison close, au mieux, c’est un amoncellement de cons qui demandent qu’ils soient payés quand on les tripote. Une référence, il ne suffit pas de l’agiter comme en grelot pour qu’elle vise juste.

On peut parfaitement rester dans une évocation, la chronique. Et c’est probablement l’intention du réalisateur. Le récit est par conséquent a-dramatique (si tant est qu’on puisse s’entendre sur ce que ça pourrait dire). C’est le concept de « production dramatique » rapporté au film qui me paraît être une étrangeté. Je n’en ferais pas un argument contre Bonello. L’intention de « produire » un récit « a-dramatique » me paraît évidente ; c’est l’exécution qui à mon sens poserait plus problème.

On adhère ou pas, c’est certain. Mais ça me paraît un peu facile de juger un film à travers ses intentions (supposées, qui plus est). Si on est dans l’évocation, reste à juger la maîtrise formelle, technique, ce qu’on pourrait appeler « savoir-faire ». Ce n’est plus un travail de scénariste, mais de metteur en scène. Il ne suffit pas d’écarter les jambes et d’évoquer un tableau pour pouvoir qualifier l’image produite de picturale. Encore faut-il mettre en scène cette citation, référence ou évocation. Je citerai de mon côté Kubrick et Fellini. On voit très bien la différence dans la maîtrise formelle entre deux génies de la mise en ambiance, capables de proposer des évocations sans doute pleines de références, mais la poésie émanant des images se suffit à elle-même sans avoir à passer par autre chose. C’est par exemple notable dans la scène du bain au champagne : Bonello ne maîtrise rien de ce qui se déroule devant sa caméra, tout intimidé sans doute qu’il est à devoir mettre en place des corps, des décors, des accessoires ou des angles de caméra.

Chacun sa vision du cinéma, ce n’est qu’une question d’adhésion. Quand on parle pour ce film de « définition de la prostitution », on fait le choix de ne plus être dans l’évocation (ce qui relève pour beaucoup du cinéma), et il n’y a plus de définition à donner… pour le spectateur. Dès qu’on veut forcer le sens et trouver une logique aux images, on tombe dans l’explication (ce qui relève plus de l’exégèse que du cinéma). Toute œuvre, si elle peut user de figures de style pour mettre en scène des idées, pour illustrer une action, n’a pas, à mon sens, à définir quoi que ce soit. Simplement parce qu’on ne trouverait pire moyen pour se faire entendre qu’une « production artistique ». Un auteur à travers elle ne dit pas, il montre. On ne peut pas être à la fois celui qui interpelle et celui qui interprète. L’auteur et le spectateur.

Dans l’interprétation de ce genre de films, il y a donc pour moi non seulement un problème dans l’exécution des « évocations » (un manque de maîtrise, de poésie…), mais une prostitution même du rôle des évocations dans une œuvre quand on veut leur donner un sens. Si l’on prend Eyes Wide Shot par exemple, les interprétations peuvent être multiples, mais la mise en scène reste dans l’évocation, le rêve, et ne force jamais une interprétation ; Kubrick laisse juge le spectateur, qui même sans chercher une « explication » à ce « salmigondis d’évocations » peut se contenter des images présentées avec maîtrise comme un voyage nocturne. Il est certain qu’il faudrait un autre savoir-faire que celui de Bonello pour arriver à nous faire voyager dans le huis clos d’une maison close (à deux occasions d’ailleurs, il est question de l’enfermement dont sont victimes les prostituées, chaque fois, c’est amené par les dialogues ; et jamais la mise en scène ne pense à évoquer justement cette thématique ; plus qu’en enfermement, ce qui ressort de la mise en scène, c’est l’ennui des prostituées ; et quand elles viennent à sortir ensemble, c’est présenté comme une simple sortie au bord de l’eau en référence sans doute à Manet et à Renoir père et fils ; le thème de la prostitution est déjà loin).


L'Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello 2011 Les Films du Lendemain, My New Picture, Arte France Cinéma (4)_L'Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello 2011 Les Films du Lendemain, My New Picture, Arte France Cinéma (5)_L'Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello 2011 Les Films du Lendemain, My New Picture, Arte France Cinéma (6)_


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The Tree of Life, Terrence Malick (2011)

Je suis une pomme… Non, ce n’est pas ça.

The Tree of Life

Note : 3 sur 5.

Année : 2011

Réalisation : Terrence Malick

Avec : Brad Pitt, Sean Penn, Jessica Chastain

2011 : Odyssée de l’espèce

Autant Kubrick, je peux rentrer dans son trip, je vois la cohérence ; autant là, Malick, c’est une espèce d’ennui cosmique… Poème de la destinée humaine à travers le cycle de la vie, la nécessité de suivre la grâce des éléments (je n’ai pas capté la différence entre la « nature » et la « grâce », mais c’est un philosophe Malick, attention…, si on est largué, c’est parce qu’on n’a pas été attentif en cours de philo…), et essentiellement le rude apprentissage d’un père plus exigeant avec ses gosses qu’avec lui-même. Un homme donc, un vrai. Un con. Parfaitement antipathique ce personnage de Brad Pitt. Difficile à suivre quand un personnage est aussi lourd tout au long du film, avec ses leçons de morale à deux balles. Eh oui ! C’est ça la destinée de l’homme : prétendre qu’on vaut mieux que ses paires, exiger de ses gosses qu’ils fassent mieux que nous. C’est le progrès… Malick voudrait au contraire qu’on pose notre cul sur l’herbe et qu’on compte les étoiles. C’est beau la grâce…, mais qu’est-ce que c’est chiant. Un film personnel, oui. Wako, I guess, c’est là qu’il a passé son enfance… Bien gentil tout ça, c’est un poème qu’il s’adresse à lui-même. Ça ne nous concerne pas. En quoi ai-je besoin d’un mec qui me dise que la nature, c’est beau ? Je le sais déjà. Ode à la niaiserie, au gnangnan. Ah ça, des portes ouvertes sur les jolies plages au coucher du soleil, il sait faire. C’est beau, ça n’en reste pas moins un cliché. Il n’y a rien derrière sinon du pipi de chat. C’est qu’il faut se les farcir les déclarations pompeuses à la vie, à la grâce, à je ne sais quoi. Sauf que Malick avec ses leçons perpétue la tradition familiale du paternel donneur de leçons. Les leçons, c’est bien quand il faut tout un film pour nous y amener. La morale chez La Fontaine, elle est à la fin. Il faut tout un cheminement pour nous ouvrir les yeux. Là, il commence direct avec les leçons. Il ne faut pas le dire, il faut le montrer. Ah, ça parle peu dans un Malick, mais dès qu’il l’ouvre, c’est pour enfoncer des gros poncifs dans la pierre.

Sur le fond donc, zéro. Beaucoup d’efforts pour un message niais et simpliste, qui ne se donne même pas la peine de faire la démonstration de ce qui est avancé.

Reste la forme. Je passe vite fait sur les images. OK, c’est beau. Malick prend le temps de filmer tout ce qui l’entoure en attendant que quelque chose se passe, au crépuscule de préférence ou en faisait mumuse avec l’eau, les feuilles. Ce n’est toujours pas ça l’essentiel. Car il y a quelque chose qui sauve le film dans la forme narrative. Dans la forme générale, vu qu’il faut raconter une histoire et qu’il n’y en a pas (c’est un poème qui est une suite d’évocation de vie, de tranches d’éducation, de sensations vécues durant l’enfance, etc.). Mais au niveau du récit à l’échelle des séquences, c’est là que c’est plus intéressant. Malick use à plein des leçons de déconstruction de Godard ou de Lars von Trier. Pas de continuité chronologique. Des cuts partout. Des inserts avec des plans d’une autre scène d’une autre époque. Tout se mélange. Bref, c’est un peu comme tout était écrit avec des phrases nominales. Il y a des chapitres (séquences), mais s’il y a des phrases, elles n’ont pas forcément de verbe. Il n’y a pas de paragraphe. La phrase nominale permet à un mot, un verbe, de n’être qu’une évocation. Ça permet surtout un mode de récit plus rapide, plus intuitif, mais aussi du coup, — et c’est là où ça devient un peu gavant — totalement incompréhensible. Ça l’arrange bien le Malick, vu que c’est de la poësie. Ce n’est pas fait pour être compris… C’est sa vision des choses. Il montre plus qu’il ne raconte. Il ne prend pas le risque d’être contredit puisqu’il ne parle une langue que lui seul peut comprendre. Alors certains vont s’extasier devant la beauté de sa langue comme on s’émeut devant un Opéra chinois, devant un cantique, un morceau de Bach. « On ne comprend rien mais c’est beau. » On voit ça au théâtre, tu peux dire « passe-moi le sel » comme on dit « je t’aime » et tout le monde trouve ça formidable. Aucun sens, mais tellement poignant. Ce qui compte, c’est l’émotion…, le sel de la vie.

De bons moments sympas, mais creux. Probablement plein de sens pour Malick. Des images qui lui sont tout à fait personnelles. Mais il se fout pas mal de partager ce qu’il ressent. Évoquer c’est bien, en général. Quand on peut déceler où on nous mène. Là, on n’aura jamais le fin mot de l’histoire. On a fait un joli voyage sur la grande roue. On a pris un peu de hauteur. Mais au final, on n’a rien vu de plus que ce qu’on connaissait déjà. Il ne nous révèle rien sur la vie, le monde ou nous-mêmes. « La vie, c’est beau. » Comme dit le personnage de Brad Pitt à un de ses gamins : « Essaye cinq minutes de ne dire que quelque chose qui te paraîtra essentiel pour voir ». Pari perdu, Terrence. Tu as de la chance que je ne me sois pas levé de table : j’ai écouté ton chinois jusqu’à la fin, je peux partir maintenant ?


The Tree of Life, Terrence Malick 2011 | Cottonwood Pictures, River Road Entertainment, Fox Searchlight Pictures

 


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Une séparation, Asghar Farhadi (2011)

Juste la vérité

Une séparation

Note : 5 sur 5.

Titre original : Jodaeiye Nader az Simin

Année : 2011

Réalisation : Asghar Farhadi

Avec : Peyman Moaadi, Leila Hatami, Sareh Bayat

TOP FILMS

Quel film ! Quand on voit : film iranien, on pourrait se dire, d’accord, ça va être du Guédiguian en Iran… ultra naturaliste, rien à se mettre sous la dent… on va se faire ****. Eh ben, c’est naturaliste, c’est sûr. Mais alors… quelle densité ! Un rebondissement toutes les deux minutes. C’est justement le naturalisme qui permet tous ces revirements. Parce qu’autant de péripéties dans un seul film, ce serait en temps normal difficile à croire. Sauf qu’on le sait, la réalité dépasse souvent la fiction. On le sait, et pourtant, je n’ai jamais vu un film arriver aussi bien à montrer ça.

Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Tout le monde a des problèmes, mais c’est une autre histoire d’arriver à en faire un film. Tout est ordinaire ici. Un divorce, des motifs de divorce assez flous. Un homme qui doit prendre une femme pour se faire aider à la maison. Parce que son père est atteint d’Alzheimer. Tout se met en place, ça devient un énorme sac de nœuds, tout s’enchaîne, on n’a pas le temps de réfléchir, et tout d’un coup, on comprend qu’il y avait là comme une sorte de préparation qui va être la base de toute une histoire judiciaire. Jusque-là, c’est déjà magistral, ensuite, c’est parti pour le grand huit des apparences et des mises en danger involontaires. Un personnage dit quelque chose, n’en mesure pas les conséquences, et c’est l’engrenage.

Dans tout conflit qui termine devant la justice, il faut trouver qui a tort, qui ment. Sauf que parfois, on peut mentir sans être coupable. Et les personnages mêmes doutent de leur propre culpabilité. Et d’abord, les deux concernés. Ce sont ceux qui devraient savoir qui ont le plus de doutes. La fille finit par comprendre que son père a menti, elle lui demande d’aller dire la vérité, son père lui dit qu’il peut y aller si c’est ce qu’elle veut, et au final, c’est elle qui va mentir pour lui… Si c’est crédible, c’est que ça sonne chaque fois juste. Tous les autres sont prisonniers des apparences et croient déceler la vérité, donc la culpabilité de l’un ou de l’autre, en fonction de ces mêmes apparences. Mais comment pourraient-ils avoir des convictions alors que les deux concernés ont eux-mêmes des doutes ?! Il n’y a pas de vérité. En justice, le père le dit très bien, si telle ou telle chose s’avère être vraie, ça vous identifiera définitivement comme un coupable… La demi-culpabilité n’existe pas, elle sonnera toujours faux. Ainsi, tout n’est qu’apparences, et l’on en est totalement esclave parce qu’on en arrive même à les préserver pour cacher une autre vérité.

Sauver les apparences, toujours. Celles qui nous préservent du pire. Parce que ce qui se révèle plus important que la vérité, ce sont elles… On ne se compromet jamais par vice, mais pour sauver son honneur, sa réputation, son rang. Le mensonge, quand on le regarde à l’extérieur de soi, il est toujours dégradant ; quand c’est nous qu’il égratigne, on le pare d’excuses, d’explications, de circonstances atténuantes…

Voilà tout le côté judiciaire qui vous retourne le cerveau. Il y a ensuite une énorme qualité dans le film, c’est la sensibilité, la complexité non plus du jeu des apparences, mais des non-dits, des actions qui appellent une réaction, toutes les infimes subtilités de la vie qui font de nous des êtres complexes, souvent contradictoires, ne sachant pas précisément ce que nous voulons ; nous faisons des choses tout en espérant en être empêchés. Tout cela, c’est l’histoire intime de ce couple de divorcés. Avec, au milieu, leur fille. Ça ne peut être aussi simple que « je ne t’aime plus, je te quitte ». Pourtant, la première scène, du divorce, c’est presque ça. On est en Iran, passé le commentaire du juge, le divorce à l’amiable, ils l’ont. Au revoir les clichés. Surtout, on comprend vite, par des petites phrases, des aveux, qu’elle voulait que son mari la retienne. La fille était au courant mais ne l’a pas dit à son père… Et sa mère finit par douter de ça… Toujours la quête impossible de la vérité… Quand il est question un instant de revenir, c’est la même chose, ça se joue à rien pour que ça se fasse ou non. Le mot nécessaire à ce que tout rentre dans l’ordre et qui ne vient pas, alors tout dérape… Le même principe, rien n’est acquis, les choses ne sont jamais telles qu’elles paraissent être. L’ex-femme paie la caution de son mari, l’aide, pourtant…, elle le croit coupable… Parce qu’elle voudrait que son mari la rappelle, lui prouve son amour en exprimant son refus de la voir partir…, quand lui accepte la séparation parce qu’il la respecte. Plus on communique, moins on se comprend. Rencontrer l’autre, c’est prendre le risque de le brusquer. Un sac de nœuds, un imbroglio familier, parce que la vie est remplie de ça, de malentendus, de non-dits, de choix contradictoires, de revirements irréfléchis. Et qui, là, est montré avec une intensité et une justesse inédites.

Difficile de trouver des références à ce style de cinéma. On pense naturellement à Bresson pour le naturalisme, ou d’une manière générale, tout le cinéma français des rapports humains. Sauf qu’il faut bien l’avouer, c’est souvent lent et ils nous racontent en deux heures ce qu’il se passe en trois minutes ici… Le rythme s’affole. Pas le temps de s’appesantir, pas une pause, pas d’instant poétique pour respirer. Non, on est pris à la gorge, tout s’enchaîne rapidement, mais dans un même élan, dans la même continuité, donc on n’a aucun mal à suivre. Là encore, pour arriver à ça, soit c’est une belle chance, une alchimie trouvée par hasard, soit il y a derrière tout ça, un vrai savoir-faire. S’il fallait une référence, ce serait peut-être Cassavetes (il faut bien passer par là au moins au début pour situer une forme). C’est vrai que chez Cassavetes, tout s’enchaîne aussi vite, avec intensité et réalisme. Les thèmes diffèrent, même si l’on retrouve le couple au milieu de tout.

Certains parlent du manque de lumière, ou d’élévation, je n’ai vu que ça. Montrer les hommes tels qu’ils sont, c’est-à-dire avec leurs faiblesses, mais aussi la complexité de leurs rapports, pour moi, c’est une élévation. Glorifier les valeurs supérieures de l’être humain, c’est bien, mais c’est un peu facile et pas très productif (et c’est souvent lourd à voir).

La force du film, c’est justement de ne pas proposer de jugement sur ses personnages. Le film constate. Il nous présente tels que nous sommes, et c’est ensuite la réflexion du spectateur qui provoque cette « élévation » ou cette lumière. Après le constat, les conclusions paraissent évidentes. Mais elles sont posées à l’intention du spectateur, non imposées. Oui, le sujet est en quelque sorte l’incommunicabilité des êtres, l’impossibilité d’établir un jugement en rapport avec la réalité. Noir tableau, sans doute, mais éclairer un problème pour envisager une élévation, un meilleur, c’est mieux que de rester dans ses illusions, esclave de ces apparences.

On peut aussi voir le film comme un exercice de style. Chaque scène apportant son lot de révélations, contredisant ou précisant un élément antérieur pour en montrer la complexité. Au début, tout est simple, on se laisse prendre par le jeu des petits conflits qui prennent forme. On a la possibilité de disposer de tous les points de vue, si bien que l’on comprend tous les enjeux de chacun, sans les juger. Parce qu’à chaque rebondissement, ils sont obligés de s’adapter. Peu importent les faiblesses : on condamne les faiblesses humaines quand elles sont gratuites ou cruelles, quand quelqu’un agit en conscience de cause contre les autres et pour son seul profit. Mais les faiblesses qui s’expriment au milieu d’un grand dédale de confusions et d’incompréhension, sans volonté de nuire à autrui, quand elles sont l’expression non pas de faiblesses individuelles, mais quand elles sont propres à des situations inextricables, on peut les excuser (au contraire des personnages qui continuent de s’opposer). Parce qu’on a sans doute tous vécu ce même genre d’expériences dans lesquelles les apparences semblent nous trahir et dans lesquelles notre bonne foi demeure invariablement vaine ; ou au contraire, dans lesquelles on se laisse aller à des petites bassesses, par facilité, par méconnaissance, par bêtise, et par peur des conséquences…

Ces personnages n’apparaissent jamais antipathiques. Quand ils s’opposent, ils sont dans leurs illusions, esclaves et ignorants, à travers le prisme étroit de leur seul point de vue. Aucune agressivité ne se manifeste en eux, même quand ils s’emportent les uns contre les autres. Ce n’est pas de la haine qui est montrée (ce qui les rendrait antipathiques), mais de l’incompréhension. Tous réclament justice. « Comment avez-vous pu lui faire ça ? » Ces personnages possèdent leur propre lumière. Ils se refusent toujours à cette facilité du mépris de l’autre. Leur véhémence naît de l’incompréhension. Et ils ne font ainsi que mettre en lumière, un peu plus, pour nous, cette incapacité qu’ont les hommes à adopter un même point de vue ou à imaginer celui de son voisin. C’est d’autant plus réussi que Farhadi prend deux familles aux mœurs différentes qui auraient tout pour s’opposer. Plus il les oppose, plus on comprend leur trouble, plus on prend les deux camps en sympathie. Qu’importent leurs différences, ils se ressemblent, non pas par leur origine ou leur rang, mais par leur vulnérabilité. Si deux familles que tout oppose peuvent être si semblables, c’est que nous sommes vulnérables aux mêmes pièges des apparences, à la même justice aveugle, et à la même incompréhension.

Élever les hommes avec des injonctions simples et toutes faites, du genre « il faut être heureux » ou « il faut être entreprenant », ce n’est pas bien compliqué et ça ne mène nulle part. On n’a pas besoin de films pour nous rappeler ce qu’on sait déjà et qui est facile à exprimer. Enfoncer des portes ouvertes, c’est en général assez pénible à voir, alors qu’être dans le constat, la démonstration de situations peu évidentes, qui nous sont toutes familières mais que l’on peut difficilement exprimer, c’est déjà plus enrichissant et plus stimulant. Comment faire entendre à quelqu’un que les choses sont compliquées, qu’on n’a pas voulu agir mal ou que les choses sont différentes de ce qu’elles semblent être ? On se retrouve, comme dans le film, à ne pas pouvoir en faire la démonstration. Au moins ici, en deux heures de film, la plupart des spectateurs ressortiront avec ce même constat que les choses sont compliquées à juger, à interpréter, à voir. La lumière, elle est là : au moins pour une fois, tout ce petit monde sera sur la même longueur d’onde, et pourra, par la suite, bénéficier de cette expérience pour regarder autrement les choses. Se garder de tomber, par facilité, ignorance ou intérêt, dans un jeu qu’on pourrait tout aussi bien perdre. Croire aux apparences, c’est s’en rendre esclave et avoir déjà perdu. Une leçon de vie, ça élève toujours plus qu’une prière béate faite de poncifs à la gloire de la grandeur humaine.

« Soyez heureux (et cons) ! Gavez-vous ou un autre le fera pour vous ! » Hum, oui. Préférons rester béats d’admiration devant un film (un mensonge) qui illustre l’idée de vérités partielles, et qui rappelle que la vérité qui prétend se montrer toute nue n’est parfois rien d’autre qu’une pute.

Un mot sur la mise en scène. Un réalisateur qui arrive à faire deux scènes de tribunal (une à la fin et une au début) sans montrer la gueule du juge tout en nous laissant croire que c’est la plus évidente des choses, est un génie. D’accord, il y a peut-être une volonté de rappeler que la justice n’a pas de visage…, un de ces symboles quelconques… Je veux y voir surtout l’expression la plus élémentaire de ce qu’est la mise en scène : faire des choix, montrer ou ne pas montrer, se focaliser sur certains éléments et pas d’autres. Ce sont deux scènes de tribunal, pourtant c’est déjà un tête-à-tête entre les deux personnages. Le reste, on s’en moque. Le sujet, ce n’est pas qu’ils divorcent, c’est qu’ils s’étripent au milieu d’une dernière salade de malentendus. On montre ce qui est significatif à la loupe ; les personnages secondaires, hop, hors-champ !


Une séparation, Asghar Farhadi 2011 Jodaeiye Nader az Simin | Asghar Farhadi Productions, Dreamlab Films, MPA APSA Academy Film Fund


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Persepolis, Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi (2007)

Persepolis

PersepolisPersepolis, Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi (2007) Année : 2007

8/10  IMDb  iCM

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Films français préférés

Réalisation :

Vincent Paronnaud & Marjane Satrapi

Le récit autobiographique est à la mode. Souvent désespérant, là c’est enrichissant, parce qu’on a quelque chose à nous raconter. Et que la forme adoptée est plutôt intéressante.

On y apprend surtout comment un pays s’est appauvri culturellement et intellectuellement au rythme des révolutions et des purges. C’est surtout ce premier volet qui personnellement m’a plu… Voir les Iraniens croire en un système meilleur en se disant que ça ne peut pas être pire que le précédent. ─ Et c’est pire… Le tout montré avec le regard d’une enfant, qui permet au récit d’avancer avec détachement et humour.

Ça commence un peu comme le Journal d’Anne Frank, ça continue en Autriche, et là on pense à Princesse Sarah (quoi ?) puis elle revient en Iran, et là, ce serait plutôt Un bon Allemand (parfois à la limite, c’est aussi lyrique et romantique que Docteur Jivago, mais le ton tombe toujours très vite dans l’humour). Le récit unique, concentré sur plusieurs années, d’un même personnage, face à des démons qu’il ne contrôle pas, des événements sur lesquels il n’a aucune prise, et dans lesquels il ne veut surtout pas s’impliquer. Il ne cherche finalement qu’à survivre. Son récit est le témoignage d’une victime des folies des hommes.

En passant, on peut remercier les lycées français du monde, qui, même si ça coûte cher, permettent à certains francophiles de se créer un lien social et de trouver des portes de sortie le jour où l’exil se révèle être nécessaire. Comme quoi, il y a d’autres méthodes que la bougonnade bien française pour développer sa pensée, sa culture à travers le monde. Mêler politique, humour, histoires sentimentales, familiales, en un seul film riche et concis, c’est tout ce dont a besoin un film pour devenir au fil du temps, peut-être, un chef-d’œuvre. Déjà un film unique, et utile.


Persepolis, Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi 2007 | 2.4.7. Films, France 3 Cinéma, The Kennedy Marshall Company