Je pensais que je serais parti, pourtant tu étais là.
Quand le froid finit de me traverser le corps comme une ombre gloutonne, l’homme vint me proposer son aide. Il avait le tin blafard, des yeux petits et mornes, et l’ongle de son index avait quelque chose, comme une faux, qui serpentait dans le vide à chercher à gratter de la chair.
— Me suivez-vous, monsieur ?
— En effet, répondit en souriant l’homme au chapeau. Je crois savoir que vous êtes peintre : j’ai une galerie dans le centre de Paris.
Je connaissais tous les galeristes de capitale et pour cause, ils m’avaient tous refusé. Aussi, je pouvais assurer qu’il n’était pas de ceux-là.
Je claquais des dents, et sans réfléchir, je prétendis le reconnaître.
En jetant un regard faussement inquiet sur son ongle long et tordu, je l’interrogeai sur cet appendice étrange.
— C’est pour me gratter l’oreille ! s’amusa-t-il manifestement gêné. Un tic que j’ai quand j’évalue le travail d’un artiste. Auriez-vous quelques tableaux à me montrer que je puisse me gratter pour vous ?
Savait-il ce qu’il faisait celui-là… Il me prenait par les sentiments et je l’invitai voir mes tableaux pour le lendemain.
J’habitais alors la rue *** chez des amis de mon père. Leur fille était adorable, avec des yeux bleus et les sourcils broussailleux. Elle s’appelait Camille, et je n’avais pas encore osé lui parler des sentiments que j’avais pour elle. Sa mère, Mme de ***, était la femme de l’ambassadeur du Panama ; quant à son père, je ne le voyais jamais sinon tôt le matin en revenant la tête défaite après quelques nuits passées à jouer dans les casinos de la côte normande. Madame m’aimait beaucoup, et je crois que si je lui demandais un jour, elle m’autoriserait à demander la main de sa fille.
Camille ouvrit la porte, et fit entrer l’inconnu qui en retour la remercia d’un air lugubre. Elle quitta aussitôt ma chambre.
L’homme avait le même chapeau que la veille et j’aurais juré qu’il ne s’était pas changé. Il me salua et me dévisagea quelques secondes de tout son long visage lisse et blanc comme s’il ne reconnaissait pas le jeune homme qu’il avait lui-même interpellé la veille dans la rue. Il me tendit alors sa veste, car il avait chaud et me présenta sa carte, aimablement, tout en me la lisant comme si je ne savais pas lire :
— Je me présente, Monsieur Amphigor, critique d’art moderne et contemporain, possesseur des Galeries S***, rue de la Mijaurée. Sont-ce là vos toiles ?
Il tira de son gilet une paire de lunettes, posa distraitement son chapeau sur la table où je préparais mes couleurs et regarda attentivement les quelques tableaux que j’avais déployés pour lui.
— Je vois, je vois… répétait-il pour lui-même.
Puis il se retourna vers moi et déclara avec satisfaction et emphase :
— Vous n’avez aucun talent !
Je restai coi. Il pouvait être critique ou galeriste son humour ne me revenait pas.
« Vous n’avez aucun talent. C’est pour cela que je vais vous les prendre. »
Mon sang ne fit qu’un tour. Je me sentais tout à coup échaudé par quelque chose qui me tiraillait à l’intérieur du plus profond de mon être. Cet homme me donnait l’impression qu’il savait ce qu’il faisait. Je fis tomber ma veste et ouvrit ma chemise. La chaleur me parut un peu moins suffocante, et pour ne pas laisser paraître mon trouble, j’eus l’idée de lui demander son nom, car je ne l’avais pas très bien compris. Il n’y vit que du feu et me répondit, troublé mais d’un air quelque peu inquisiteur : « Monsieur Amphigor, vous dis-je ! » dit-il en répondant.
On tapa à la porte. C’était comme je m’y attendais Camille qui ne m’aurait laissé pour rien au monde avec un tel inconnu dans ma chambre.
« Voulez-vous un peu de thé, vous et monsieur votre visiteur ? »
Que sa voix était douce à entendre. Je me pris à rêver de la prendre tout contre moi. Mais non, pas maintenant, me dis-je. Je devais régler cette affaire avec ce monsieur Amphigor, comme il prétendait s’appeler.
« Bien sûr, Camille. »
C’était, je crois, la première fois que je l’appelais par son nom. Mais à ma grande surprise, elle ne sembla pas apprécier cette marque de sympathie, fronça ses sourcils broussailleux et partit.
L’homme eut un rictus méprisant.
« À combien estimez-vous mes tableaux ? » interrogeais-je avec aplomb pour changer de sujet.
L’homme resta indécis et s’épouilla la moustache (car il avait une moustache longue et frisée qui, étant toute noire, contrastait avec sa face de lune livide) en y faisant tourner les bouclettes sur son ongle gratteur.
« Eh bien, comme je vous ai dit… vous n’avez pas beaucoup de talent. Je vous propose quarante livres pour chacune d’entre elles.
— Quarante livres ?! fis-je. »
L’homme avait tout de l’arnaqueur de luxe, mais je ne m’y laissais pas prendre. Dévaluer la marchandise pour mieux se l’approprier, c’était une technique aussi prévisible que sa moustache au milieu de la figure !
— Vingt !
— Affaire conclue.
Il faisait une bonne affaire. Je les aurais montrées à n’importe quel galeriste de la capitale, j’en aurais tiré bien plus. Mais je sentais que derrière toute cette histoire se faufilait quelque étrange affaire dont je voulais avoir le cœur net.
L’homme partit l’air satisfait de son fait, et en partant il croisa Camille dans l’escalier qui venait apporter le thé.
« Vous lui avez vendu ? » questionna-t-elle intéressée.
Je lui contai toute l’histoire tandis que nous bûmes à une table toute petite où j’avais l’habitude de manger tout seul en pensant à elle, et de nous… Elle semblait comprendre mon désarroi et semblait, tout autant que moi, à la fois fascinée et terrifiée par cet homme.
« Quarante livres ! s’exclama-t-elle en hochant de la tête. Je vous en aurais donné autant et nous les aurions accrochées au salon… »
La belle enfant qui ne connaissait rien à l’art. Il ne fallait pas seulement vendre ses toiles, mais qu’elles soient exposées. J’avais quelques fois vendu quelques toiles fort misérables, car j’avais à une époque comme habitude de reproduire le style des grands peintres connus et disparus avant de trouver mon propre style. Mais ce n’était pas l’argent tiré de ces ventes qui pouvait satisfaire un artiste : il fallait avant tout se faire connaître. Et quitte à perdre de l’argent, il fallait se faire montrer dans des galeries.
Je lui expliquai ces petites subtilités seules connues des artistes, mais tout à coup son œil fut attiré par un objet qui se trouvait non loin, posé sur une chaise (car j’avais en fait deux chaises dans ma petite chambre).
C’était un chapeau. Le chapeau de l’homme. Le galeriste.
Tout à coup, Camille s’en saisit et voulu l’essayer :
« Votre monsieur a oublié son chapeau, dit-elle en plaisantant.
— Il aura vite fait d’un trouver un autre. »
Et alors, pleine d’une frénésie étonnante, comme possédée d’une folie qui semblait provenir de l’étrange objet, elle se mit à sauter, à plaisanter, à jouer avec lui comme si elle eut été un clown.
« Vous n’avez pas été gentil tout à l’heure, en me prenant pour une servante, dit-elle en ricanant. Je suis la fille de l’ambassadeur du Panama ! »
Et elle tourna, tourna… Elle dansait en remuant frénétiquement ses jupons, elle déboutonna les boutons de sa veste… Elle dansait comme sur un air de musique tzigane, et elle me prit avec elle. Elle me fit tourner et encore tourner. Et elle me souriait, et me regardait de cet air vorace qu’ont les filles quand elles ont trop bu. J’avais chaud. Très chaud. Dieu qu’il faisait chaud dans cette chambre. Et qu’il faisait moite !
Qu’y avait-il donc sous ce chapeau ! Qui étiez-vous Monsieur Amphigor ?!!!
***
J’ai souvent raconté cette histoire, et ceux à qui je la contais peinaient à me croire.
L’homme, cet inconnu, était parti et je ne le revis jamais. J’avais reçu quelques jours suivants sa rencontre une lettre où il me laissait 480 livres. Je me suis toujours interdit de les utiliser et ils sont toujours aujourd’hui cachés dans le chapeau qu’il avait oublié dans ma chambre. Je n’avais pas eu besoin de lui pour me faire connaître. Un jour où l’ambassadeur d’Espagne, un ami du père de Camille (avec qui j’étais désormais très proche) vint dîner chez Mme de ***, il était accompagné d’un homme que je connaissais déjà de réputation et qui était un des galeristes les plus renommés de la place parisienne. Monsieur Gougehleim. J’avais reconnu la marque de ses pas lourds dans les escaliers quand il monta vers ma chambre, et j’avais su immédiatement que c’était lui. Mes toiles le subjuguèrent. « Je n’ai jamais rien vu de tel, dit-il. Vous ne cessez de reproduire toujours le même motif et toutefois on peut reconnaître d’infimes variations qui font résonner les toiles entre elles ! » Il n’avait pas assez de mots, et quand il présenta mes œuvres à plusieurs reprises aux quatre coins du monde, il utilisait toujours cette première phrase qui lui était venue quand il vit mes toiles pour la première fois.
« Qui était donc cet homme, cet inconnu ? » me demande-t-on souvent comme si se cachait derrière son identité le secret de mon talent. « Je ne sais pas. Un homme à chapeau » réponds-je toujours. Et peu importe qui il était, car finalement, c’est grâce à son chapeau que je suis aujourd’hui un peintre reconnu. Mes toiles se sont répandues dans le monde entier. Partout, à New York, Paris, Milan ou Tokyo, existe une toile à motif de chapeau tourneur signée de ma main. On a même trouvé un style pour qualifier un mouvement dont j’étais l’initiateur : le panamisme. Belle ironie pour un jeu de chapeau… en feutre. Je n’allais pas bouder mon plaisir et cela rendait Camille heureuse.
Je croyais en avoir fini avec cette histoire, quand un soir de brume où le soleil tarda à se coucher, marchant au hasard des quais pour trouver une nouvelle inspiration à mes chapeaux, je sentis quelque chose me gratter l’épaule. Je me retournai brusquement et je le vis. Lui. L’homme à l’ongle torsadé et au tin blafard. Tout de blanc vêtu. Il portait un chapeau de paille blanc qu’il ôta aussitôt pour me saluer poliment.
« Me reconnaissez-vous ? demanda-t-il tout plein de charme.
— Bien sûr, fis-je tout tremblant. Vous êtes l’homme qui m’avait acheté mes toiles pour quelques livres et que je n’ai jamais revu depuis lors.
— Me revoilà, ajouta-t-il en replaçant son chapeau sur sa tête. Et je viens vous réclamer ce qui me revient. Mes affaires sont prospères comme vous pouvez le voir. Quand je vous ai apporté mon aide, personne ne s’intéressait à vous, et moi seul vous ai proposé mon aide. Monsieur…
— Oui ? demandais-je interrogatif.
— Vous m’avez volé ! J’étais alors misérable quand nous nous sommes rencontrés et depuis lors, je suis riche. Insolemment riche !
— Je ne comprends pas…
— Je veux retrouver ma condition d’homme pauvre, je veux récupérer mes 400 livres qui étaient à peu de chose près ce que je vous ai laissé à l’époque et qui était pourtant tout ce que je possédais. Je veux récupérer mon chapeau, et je veux récupérer ma fille ! »
Sa fille ? Je lui aurais rendu volontiers son chapeau et ses vieux billets, mais… sa fille ?! Il n’en était pas question !
« Monsieur, lui dis-je non sans courage, j’aime votre fille autant sinon plus que mon art et que… votre chapeau. J’ai appris à l’aimer et je me console chaque jour qui passe de la voir passer près de moi. Votre chapeau virevolte dans mes toiles, mais Camille est comme la flamme qui m’anime. Je l’aime monsieur, et je ne saurais m’en séparer !
— Quel misérable ! je vous envie… Eh bien soit, gardez-la si elle fait votre bonheur. Mais sachez que je transigerai moins avec mon chapeau qu’avec ma fille ! Allez-vous me le rendre monsieur ?!
— Avec vos 480 livres, monsieur ! »
L’ambassadeur, cet inconnu, eut un air songeur et plongea soudain son ongle long et blanc dans son oreille.
« Vous en avais-je donné autant ? »
Je ris aux éclats : « Ah ! ah ! » Quel piètre critique d’art faisait-il : mes œuvres en valaient bien plus !
« Du reste, je n’y ai jamais touché, ajoutais-je.
— De ma fille ?
— Non, monsieur, de vos 480 livres !
— Ah ! très bien ! Et de mon chapeau ?
— Comment votre chapeau ?
— Y avez-vous touché ?! »
La peur me saisit tout à coup, je commençais à comprendre. Le chapeau était la clé de tout !
« Mais monsieur, n’avez-vous pas vu mes tableaux depuis que vous m’avez quitté ? C’est Camille qui le fait tourner, je n’y ai jamais touché !
— Que je me pende au premier bandit manchot venu ! cela ne se peut ! Le misérable ! Comment avez-vous pu ?! »
Je compris tout à coup la détresse de cet homme, car il ne reverrait plus jamais son chapeau, et ne retrouverait jamais plus la misère qu’il avait tant apprécié autrefois. Et moi j’étais perdu !
« Je ne savais pas… dis-je tout embarrassé. Comment pouvais-je savoir ? Mais alors qu’allons-nous faire ?
— Nous n’allons pas empêcher les chapeaux de tourner ! fit-il résigné. Me rendre les 480 livres n’y changera rien… car Camille ne rendra jamais le chapeau. Et vos toiles ne cesseront de tourner autour du monde… »
J’eus soudain une idée :
« Vous êtes joueur, n’est-ce pas ? demandais-je avec entrain. Vous ne pouvez avoir gagné autant.
— J’ai tout gagné à la roulette, qu’est-ce que vous croyez ?!… Comme si je n’y avais jamais pensé ! Je suis même interdit de casino !
— Vous avez trop joué ?
— Non ! J’ai trop gagné ! »
Je n’aurais pas pu viser plus mal. C’était pourtant d’une logique implacable.
Nous restait alors à convaincre Camille de lui rendre le chapeau. Mais il ne semblait pas convaincu à l’idée de tout lui avouer et il doutait paresseusement qu’une telle issue soit possible. « Qui peut prévoir ce qui se cache sous un chapeau ? » dis-je philosophiquement en l’invitant à rentrer rue ***.
Comme c’était à prévoir, Camille refusa de se séparer de son chapeau fétiche avec qui elle tournait la majeure partie du temps (c’était un de ces panamismes dont j’avais été si fier !).
« Non ! non ! non ! je ne veux pas ! » lança-t-elle en tournant.
J’étais désemparé et j’avoue que jamais ne m’était venu à l’esprit qu’une chose aussi cruelle puisse arriver. Une femme — ma femme — accrochée à un chapeau comme une moule à son rocher. Qui l’eût crue !
Monsieur Amphigor s’avança alors et tendit le bras vers sa fille. Son ongle terrifiant et blanc se posa lentement sur le chapeau de Camille qui n’avait cessé de tourner. Un premier grésillement rauque et sonore se fit entendre. « Non ! non ! non ! il est à moi ! À moi ! »
Madame de *** et tous les gens de la maison s’étaient réunis affairés par les cris, et tout le monde restait attentif à ce triste tableau qui rappelait une forme sophistiquée de panamisme à laquelle je m’en voulais de ne pas avoir songé plus tôt.
Soudain on entendit un grondement sourd, on vit un éclair, puis plus rien.
Camille cessa de tourner et s’effondra sur le sol. Le chapeau de feutre roula dans un silence étouffant. Monsieur Amphigor s’en saisit, et, sans même jeter un regard à sa fille, le plaça sur sa tête, fier comme un enfant à qui on rendait son jouet.
Sur la tranche du chapeau, il y avait, posé comme une plume, un ongle long et blanc.
Il s’approcha de moi, l’air extatique et absent :
« Gardez les 490 livres, je n’en aurais plus besoin. »
Il jeta ses vêtements blancs et son chapeau de paille dans l’assistance, et sortit parfaitement nu dans la rue en tripotant de bonheur son majestueux chapeau de feutre.
Camille, après cette histoire, n’eut aucun souvenir de ce qui lui était arrivé. Jusqu’à ce que je lui raconte toute l’histoire. Et qu’elle décide de me quitter. Ces événements firent grand bruit et on ne parla bientôt plus de mes toiles qu’à travers le drame du chapeau de monsieur Amphigor. Je n’étais plus à la mode et je me contentais très bien de cette nouvelle vie paisible et tranquille. J’abandonnai la peinture et fit tourner une boîte de chaussure. Je n’eus plus aucune nouvelle de Mme de *** et de sa fille. Quant à Monsieur Amphigor, il est toujours, dit-on, dans les rues, le soir, à jouer aux dés ou à chercher à gratter quelques têtes de son ongle blanc.
La suite :
Dès lors, j’étais un autre homme
