III
ANTI-RÉCIT
C’était presque mieux en rêvant…
L’imperceptible nuit m’emporte jusqu’aux flambeaux éteints de la vie. Une masse étrange me porte. Cigognes-cent-têtes aux ailes rougies par le vent. Plumes légères dans la lumière du lointain qui écument l’air comme un tambour sauvage. Corps putrides et sans vie qui habillent la brise fatiguée d’un nouveau souffle vide. Présence invisible derrière laquelle transpire l’haleine fumante des nuages. Poussières écarlates qui tombent en tourbillonnant, reflets cendrés qui s’entrecroisent et s’égratignent en éclairs mates jusqu’au sol moite.
Retiens ton souffle et abats-moi, vermine de l’enfer ! Rejette-moi ! Recouvre-moi de ta puanteur ! Étire-toi en mille rais ! Vomis l’insecte noir qui se niche dans ton cœur…
Des destins se créent dans les débris de l’ombre. Et le rêve s’éveille — ce grand somnambule de nos vies…
Éveillé, je me croyais mort. – Ce qui avait été rêvé allait devenir un enfer…
Je gis sur le sol. Le visage enfoncé dans la terre — merde boueuse, repère de toutes les pestilences. Les entrailles maculées d’une poussière infecte. Le cœur noir d’incertitude, comme rempli d’une sève noirâtre et gluante.
Me suis-je endormi sur cette rive crasseuse ?
À peine le ciel ténébreux a-t-il le temps de se constituer devant moi et de me remplir d’effroi que la douleur tiraille mes sens. Dans la transparence de mes paupières scindées et fondues, perdu au milieu d’un grand brouillard cendré, les lumières d’un jour aux rayons de plomb fusent vers moi. Je porte une main lépreuse à mes yeux pour en décrotter le sable de la nuit : de larges pans de peau abîmée se collent à mes doigts tuméfiés. Mes paupières se déchirent. Ici, on regarde, on sait tout.
Pas le temps de sombrer. Je sens frémir près de moi une ombre de pourriture en mouvement. Elle tourbillonne comme un flambeau excité mais n’ose encore dévoiler devant moi son atroce carcasse.
Les neurones de mon crâne étourdi s’illuminent d’une lumière grise et l’authenticité âpre de ce royaume funèbre apparaît aux yeux de ma conscience.
L’immonde créature réapparaît devant moi. Son visage cadavéreux sourit au milieu du ciel poisseux et lugubre ; ses yeux humides et ronds dénués là encore de paupières semblent l’unique vestige d’une humanité oubliée. La créature s’approche. Et je lis en elle la vie pitoyable des hommes ; je saisis en un instant toute l’immensité de cet affreux destin : toute l’existence misérable de l’humanité transpire en elle et m’apparaît enfin révélée comme une vérité immaculée sortie du néant.
La créature me tend la main, me tire de la boue, et me dévoile dans un large sourire le spectacle édifiant de ce monde. L’horizon s’enfonçait vers le lointain sans jamais disparaître. Une sorte de terre plate et sain fin. Rien n’échappe aux regards : de la créature chétive qui fuit au loin pour échapper à une bande d’assassins fumants, jusqu’à l’étrange vermine aux dents pourries qui se sert contre moi, nulle autre conscience, nulle autre échelle sans limite que cet infini hanté par l’horreur. Le ciel est une combinaison obscure de sols flottants. Des monstres grouillants et agonisants surgissent de toutes parts : leurs ailes sont infectées par la lèpre de cet enfer, brûlées par mille soleils, mais elles transportent toujours leur maître fou comme la frêle liberté dans le vent souillé du désert de minuit. Ce cauchemar est une plaie dans l’ombre de la terre, un automne à l’étendu sans fin, un abîme sublime et étrange où les créatures pensantes restent enchaînées au long tunnel de l’oubli, englouties dans le gouffre glissant et destructeur que pourraient être l’Éternité et la Mort.
Il y a aussi ces fantômes avec leurs grandes silhouettes blanches qu’aucune créature ne semble oser approcher. L’un d’eux, tout près de moi est un enfant. Sa silhouette ne m’est pas inconnue.
Les lèvres blessées de mon spectre sombre se tendent dans un sourire crispé, puis il s’évapore dans l’air porté par les pensées noires de ses ailes calcinées.
Alors, les gémissements de ces agitateurs des ténèbres résonnent comme une onde sourde dans l’air strident du soir. Tout disparaît, porté par un courant humide. La brume se lève sur le rêve nu. Un soleil étale sa lumière. Tout s’éclaircit. Un fleuve jaillit des profondeurs de la terre ; son ruissellement étrange remplit les sillons éteints de cet enfer et purge l’air de ses horreurs. Une riche nature naît sur les anciennes puanteurs sèches et s’étale sur le monde comme un néant qui s’éteint en suivant la retraite lumineuse de la nuit. Sur une rive recouvrée, l’enfant à la silhouette blanche contemple dans l’eau apaisée du fleuve les reflets étourdissants de sa mémoire. Une voix familière se manifeste en moi — elle est un résidu branlant du passé, un jaillissement intact et indéfini perdu au milieu de la poussière et du temps. « Aussi loin que je m’en souvienne…, dit le poète. »
Musique collée aux rives du souvenir, débris simple et chantant d’un songe oublié — du songe d’une vie.
La musique se répète sans trouver son chemin…
Je suis un mirage clair dans l’océan putride des hommes. Le rêve s’achève. Tu vas t’éveiller à mes côtés. Quelqu’un viendra te consoler. Un baiser sur ton front asséchera le tombeau de l’oubli.
— Tu parles en dormant, camarade ! Voilà une éternité que tu gémis dans la boue ! Reprends tes esprits !
Je me sens mal et peu à peu je reconnais la voix de cette créature au visage cadavéreux. Il est encore là avec son faux air enjoué. Et tout le reste…
— Ah, non ! Tu restes avec moi cette fois ! Voilà…
Il me fait asseoir. Je n’ose regarder autour de moi. Après un long silence rythmé par ses rires, je lui demande ce qu’il m’a entendu dire.
— C’est plutôt incompréhensible. Tu ne cessais de répéter : « Aussi loin que je me souvienne… »
— … « dit le poète »
— C’est bien ça. Alors tu es poète ?
— Je ne sais pas.
— Mais tu es Russe alors ?
— Russe ?
— Oui, l’accent.
Je ne comprends toujours pas.
— Ah, peu importe, dit-il comme résigné. Tu ne me sembles pas bien dégourdi. J’imagine que c’est normal au début.
Il s’assied à côté de moi comme si nous étions de longs amis, admire ce paysage sans fin que je me refuse de regarder en face. Et il continue à parler alors que je voudrais dormir.
— C’est une terrible guerre, n’est-ce pas ? Elle est en train de tous nous tuer. Un poète, c’est amusant. Il me semblait que tous les poètes étaient morts… Moi j’étais peintre…
Il donne à son accent parisien une tonalité si particulière à ce mot de « peintre » que j’ai envie de rire à mon tour. Je le regarde avec ses yeux sans paupière, ses muscles du visage à vif, poisseux et secs. Et je ne ris plus. Je me demande si je vaux mieux que lui. Je lui demande comment il peut être sûr d’avoir été peintre.
— Certains arrivent ici la mémoire en miette, les yeux encore brillants des espérances d’une vie qu’ils se sont toujours refusés de regarder en face. Et d’autres comme moi n’ont jamais oublié…
Une grimace incrédule semble se dessiner sur son visage. Je devine quelques secondes qu’il aurait été tenté de tout oublier, mais il se met tout à coup à éclater de rire.
— Veux-tu que je te raconte mon histoire ? Si tu es comme les autres, tu n’auras cessé depuis que tu l’as rencontrée à voir des images dont tu es incapable de te rappeler si elles sont liées à ton passé ou à celui d’un autre. La mienne est bien différente. C’est autre chose qu’un rêve qu’on peine à relier à la réalité. Elle est parfaitement limpide, même si je n’ai jamais su trop raconter les histoires…
Je ne suis pas sûr de vouloir écouter une autre histoire, mais il insiste et je me résous à l’écouter. Je me sens tout à coup être ce poète qu’il évoquait et je me surprends à penser à l’air méprisant que je viens de prendre, le même que j’avais eu en l’imaginant peintre. Cette idée de me savoir poète comme lui pouvait être peintre ne cesse alors de me hanter. J’ai honte et j’ai peur à la fois.
La suite :
Je pensais que je serais parti
