L’Abysse, Asta Nielsen, Urban Gad (1910)

Urban Legend

L’Abysse

Note : 4 sur 5.

Titre original : Afgrunden

Année : 1910

Réalisation : Urban Gad

Avec : Asta Nielsen

Asta Nielsen a un petit côté de la Rachel de Blade Runner. Elle joue du piano, elle a les cheveux presque crépus avec la raie au milieu, et j’imagine bien Sean Young au poil jusque sous les aisselles. La beauté sauvage, indomptable, qu’on essaie pourtant à une époque d’enfermer dans des robes à corset. Et ça ne la rend encore que plus désirable.

Pour un film de 1910, l’utilisation de l’espace est excellente. Peu de séquences tournées en studio ou en intérieur, et Urban Gad ne se contente pas de filmer en un plan chacune de ses scènes. On bouge beaucoup, donc forcément, la caméra avec ; et puis finalement, si on peut modifier comme ça à envie, pourquoi ne pas se le permettre à l’intérieur d’une même scène ? À signaler également l’utilisation de discrets panoramiques pour ajuster aux mouvements des acteurs et les garder dans le cadre. Ou encore de nombreuses entrées et sorties dans le champ, juste à côté de la caméra, cela accentuant l’impression de profondeur de champ, tout le contraire du “mur” du théâtre, encore présent dans beaucoup de production à cette époque (les acteurs, par exemple ici, ne s’en affranchissent pas encore : quelques mouvements de pieds, pour rester de face, pas tout à fait naturel).

Au niveau du montage donc, des raccords pas encore tout à fait rentrés dans les mœurs (les films de référence de Griffith cités pour ses évolutions techniques arrivent juste après, mais elles étaient déjà utilisées auparavant — dans Great Train Robbery ou Corner in Wheat, voire dans d’autres du côté des petits Anglais de Brighton). Raccord dans l’axe ou raccord dans l’action (dans la scène des coulisses et du scandale, on passe tout à coup à un plan américain sur Asta Nielsen pour montrer sa réaction, puis revenir au plan moyen par un raccord dans l’axe et dans le mouvement quand elle vient frapper sa rivale en pleine représentation (!) : impression de continuité réussie).

Autre technique de montage, là encore très utilisée par Griffith (ou dans les slapsticks des années 10, mais ça fait moins classe de penser que des films burlesques ont pu participer à l’évolution des techniques de cinéma) : le montage alterné. Le principe du « pendant ce temps-là ». À la fin du film, plusieurs espaces s’entremêlent, on est un peu comme sur le Tour de France, passant d’une moto image à une autre (plus grand que Godard, il y a Jean-René Godart, qui déjà en 1910 suivait les coureurs du Tour et a fait découvrir le montage alterné au monde entier lors de l’étape Hyères-les-Turettes-Bignoulles, Jean Crimpois s’étant échappé sous ses yeux, laissant le peloton à plus de dix minutes à l’arrivée !). Bref, l’usage de ces techniques permet de voir déjà les prémices d’une grammaire cinématographique qui ne mettra pas longtemps à se codifier. L’histoire ici a peu d’intérêt, mais l’obligation de suivre des personnages en situation sur le terrain a permis certaines libertés avec le carcan non plus du corset des robes d’époque, mais avec le cadre strict, carré, fermé, du studio, petit frère de la scène de théâtre.

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L’Abysse, Asta Nielsen, Urban Gad 1910 Afgrunden | Kosmorama

Urban Gad était-il conscient de ce qu’il faisait ? Impossible à dire. Quoi qu’il en soit, le langage narratif était en train de se mettre en place : ça devait être une époque fascinante à voir cette grammaire se peaufiner, comprendre que le cinéma, grâce au montage, permet une écriture libérée des contraintes spatiales auxquelles le théâtre n’avait bien sûr jamais pu s’émanciper. Le modèle était de plus en plus la littérature, qui permet une liberté totale ; et là, toutefois, le cinéma, s’est montré moins efficace pour se libérer de la contrainte temporelle : on a certes inventé le flashback, mais on est encore loin des capacités de la littérature (grâce aux verbes conjugués).

La première image du film est saisissante. En deux secondes, on comprend qu’on est en train de voir du cinéma. Pas du théâtre filmé, mais du cinéma. On est au milieu de la rue, grouillante, confuse, comme on peut les voir souvent à cette époque. Mais le cadre lui reste hiératique, presque géométrique. Normal, vous me direz : c’est la contrainte de l’époque, on pose la caméra et on y touche plus. Pas du tout, parce que vouloir planter sa caméra au milieu de ce grand chaos et de choisir d’en faire quelque chose de géométrique en se mettant dans l’axe de la rue, c’est prémédité. Mieux encore, la caméra n’est pas posée là par hasard pour introduire un espace décoratif. Car au milieu de ce plan génial, la Nielsen est déjà présente. Géométrique encore : plein cadre et… de dos. De dos ! on n’est pas au théâtre ! Nielsen attend son tramway. Et alors que la plupart des films de cette époque sont en studio ou pensent encore à la logique de l’espace théâtral où l’action se met en place latéralement, de cour à jardin, de jardin à cour, comme un rat pris au piège dans une boîte auquel le spectateur est extérieur, ici, non seulement l’actrice est de dos, mais le tramway passe du hors-champ, au second plan, puis s’avance (il fera la même chose avec les acteurs tout au long du film, entrant et sortant dans le sens de la profondeur). Il n’y a plus de boîte : le cinéma est là, avec la réalité d’un espace, dans sa profondeur. Le spectateur n’assiste plus à la scène depuis l’extérieur, mais y est tout à coup projeté à l’intérieur (c’est le même principe que les frères Lumière avaient employé sans le savoir avec Entrée en gare d’un train à la Ciotat). Ce tout premier plan a même quelque chose de kubrickien dans l’utilisation de l’espace. Malheureusement, Urban Gad n’est pas encore le dieu de la rue, vu qu’il casse un peu l’effet avec un faux raccord. Mais pour faire des faux raccords… encore faut-il produire un montage.

1910, le cinéma se porte bien, et babille sa grammaire. Comme il est mignon.

Slut.

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Les Indispensables du cinéma 1910

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Point limite zéro, Richard C. Sarafian (1971)

Allons, Bressons, messieurs, Bressons !

Point limite zéro

Point limite zero

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Vanishing Point

Année : 1971

Réalisation : Richard C. Sarafian

Avec : Barry Newman, Cleavon Little, Dean Jagger

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Ça commence comme Shérif fais-moi peur : le type fait le pari totalement puéril de faire Denver-San Francisco en moins de vingt heures en bagnole… Courses-poursuites avec les flics qui renvoient la balle aux flics de l’autre État quand le chauffard passe la frontière… Et puis finalement, le film devient plus sombre, plus introspectif. On a droit à des flashbacks de la vie de Kowalski (un nom qui à lui seul inspire la légende…), on se balade avec lui et on rencontre des personnages types du mythe américain : le vieux sage dans le désert qui montre la voie, les groupes hippies qui chantent dans le désert, un hippie en chopper qui lui refile des amphétamines et sa petite amie nudiste, « très serviable », elle-même sur une moto ! des autostoppeurs homos et armés… Et l’animateur radio aveugle illuminé qui passe de la soul et du rock pour lui ouvrir la voie vers l’ouest…

Oui, il y a quelque chose de majestueux et de mythologique dans cette histoire simpliste. D’une certaine manière, ça rejoint assez le parcours de la bande des Warriors, de Walter Hill. La simplicité a du bon. C’est ainsi que les contes se forgent. Kowalski, c’est un peu le chauffeur du char solaire poursuivi par les loups de la nuit.

Cent fois plus puissant qu’Easy Rider qui, à mon sens, fait du surplace et nous perd dans la forme. Un vrai film anarchiste et rock’n’roll, désabusé ou nihiliste, aussi épuré qu’un Bresson, presque muet s’il n’y avait pas cette musique littéralement « d’accompagnement », sans histoire véritable… Un objectif, une course, des arrêts aux stands, et un glorieux échec. Bref, le mythe de l’Amérique, et sans doute le meilleur film du genre : la route, l’ouest, le pirate solitaire dans sa bagnole… Il y a du Don Quichotte aussi là-dedans. Une morale baroque faite de grandes illusions, un voyage vers nulle part sinon vers sa fin, et des moulins qui cherchent à nous faire rouler droit. Avec un petit effort, on peut y voir une filiation avec Seuls sont les indomptés, ou plus récemment Collatéral (voire Holly Motors). La force symbolique, moderne, du road movie. La trajectoire qui devrait être toute claire, toute tracée, et qui ne l’est pas.

Ce qui est étonnant plus encore, c’est que la même année, Spielberg tournait son premier film pour la télévision (déjà un road movie avant son premier film pour le cinéma, Sugarland Express) Duel, qui est le même film, tourné à la manière d’un thriller : tout autant collé à la route, tout autant épuré. Seule la nature de la menace change.

Le road movie nous dit ici, qu’après le cheval, la plus belle conquête de l’homme, c’est l’automobile. À fond la caisse, Simone !

En 71, il y en a eu des chefs-d’œuvre…


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Point limite zéro, Richard C. Sarafian 1971 Vanishing Point | Cupid Productions

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Thomas l’imposteur, Georges Franju (1965)

C’est qui l’imposteur ?

Thomas l’imposteur

Note : 2.5 sur 5.

Année : 1965

Réalisation : Georges Franju

Avec : Emmanuelle Riva ⋅ Jean Servais ⋅ Fabrice Rouleau

Je serai d’accord une fois dans ma vie avec Les Cahiers du cinéma : Franju est médiocre. On voit bien ici pourquoi.

J’aime bien le Sang des bêtes, et dans le même style Thérèse Desqueyroux, seulement, là où il y avait une grâce particulière dans le film adaptant Mauriac, ici, l’alchimie ne prend pas. Franju est atone, sans rythme, sans ambition, froid. Ça peut bien sonner avec une histoire intimiste, voire bizarre, mais pour un roman de guerre en frou-frou, il y a un truc qui tombe à plat. On attend le lyrisme. On se demande si c’est voulu, comme pour les autres films. Et puis, on comprend que c’est juste de l’incompétence. Il n’a aucun sens de la mise en scène, incapable de faire des choix, de trouver le ton adéquat… Finalement, il y a là-dedans ce que les cahiers exécraient dans un certain cinéma français : les adaptations creuses.

Apparemment, Franju a commencé comme décorateur de théâtre. Il y a de ça. Aucune science de la direction d’acteurs, seuls restent la mise en place et un metteur en scène qui s’efface derrière l’auteur, comme un régisseur. On revient cinquante ans en arrière. Ce n’est pas le cinéma de papa, c’est celui de grand-papa. Ce n’est pas un film de Franju réalisateur, c’est un film de Cocteau. Et comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, Cocteau signe l’adaptation de sa propre prose, lui permettant d’user de (certes magnifiques) passages narratifs qu’il fera dire par son amant, Jean Marais… Franju tient la chandelle, comme c’est mignon.

Et tout est comme ça. On fait tourner le carnet d’adresses. Puisque Franju n’y comprend rien à la direction d’acteurs, autant prendre les fils de, ou les copains. Le plus amusant, c’est de voir Brion préciser dans la présentation que le jeune Fabrice Rouleau est le fils de Raymond Rouleau. Au lieu d’en faire un compliment, ça devient une insulte : les acteurs, et lui en particulier, sont si mauvais, qu’on ne peut y voir que ce qui est le plus détestable dans un certain système français, le carnet d’adresses. Les nouveaux aristocrates. Les acteurs souvent décriés de Plus belle la vie pourront s’en amuser : on peut être encore plus nuls qu’eux. Parce qu’être mauvais acteur avec des textes médiocres, c’est presque parfois inévitable. Mais être aussi mauvais, avec du Cocteau, il faut être particulièrement mauvais. Le Rouleau est donc ce qu’on a pu faire de pire dans le cinéma français (n’importe quel acteur médiocre aurait mieux fait l’affaire, c’est dire), les autres ne sont pas beaucoup mieux. Même Emmanuelle Riva passe mal. Elle a souvent eu un jeu récitatif, théâtral, ce qui peut être très utile dans des films poétiques ou intimistes — la beauté et la classe font le reste. Là, ça fait peine à voir. Chez Resnais, à l’image de Delphine Seyrig avec son ton tout aussi artificiel, ça peut passer, mais ici, ou pire, chez un réalisateur de la nouvelle vague, ça ne peut pas passer la rampe une seule seconde. Comme Franju finalement. Seul reste de lui le masque de la Scob dans les Yeux sans visage.

Il y a une logique pour un décorateur. Il faut croire que le Thérèse Desqueyroux était une réussite parfaitement fortuite. Une alchimie qui ne s’explique pas. Au moins, quand on travaille grâce à son carnet d’adresses, on a la chance de pouvoir s’essayer aux films. Et comme tout dans l’art est aussi une question de malentendu, autant saisir sa chance… Sur un malentendu, on peut toujours conclure, et même réaliser un bon film alors qu’il vous échappe.

Thomas l'imposteur, Georges Franju 1965 Filmel (2)_saveur

Thomas l’imposteur, Georges Franju 1965 | Filmel

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Operation Abolition, Fulton Lewis III (1960)

Operation Abolition

Note : 0.5 sur 5.

Année : 1960

Réalisation : Fulton Lewis III

Écrit par J. Edgar Hoover

Il y a quelque chose de reposant à regarder certaines horreurs. Surtout quand elles ont un demi-siècle d’âge. On se dit « quelle époque formidable ! fallait pas être con ! ». Et pourtant, ce n’est pas mieux aujourd’hui (cf. la pitoyable guerre Dieudonné-Valls). Mais ça fait du bien de se moquer et de se laisser prendre aux jeux des évidences.

operation-abolition-1960

Si on cherche donc des clichés, des champions de la mauvaise foi, du discours de propagande invectivant la supposée propagande d’un ennemi imaginaire, si on veut voir toute la splendeur de la paranoïa en action, ces 45 minutes sont un régal.

Le film use des plus grosses ficelles, sans honte, et c’est ça qui est amusant (et pitoyable). Pour convaincre, il suffit d’être assis derrière un bureau, d’avoir le drapeau américain dans un coin et le Capitole dans le dos. La rhétorique fait tout dans la finesse : « la conspiration communiste », « les agitateurs », « agent communiste (pour membre du parti communiste) », « agent communiste international (!) », « communisme en action », « agitateurs spécialement entraînés », « la presse pro-communiste / la presse de propagande communiste », « quatre étudiants ont souffert de blessures légères tandis que huit policiers ont dû être hospitalisés (avec la jolie contradiction des images montrant les agitateurs traînés par la peau des fesses, poussés dans les escaliers, hors de l’hôtel de ville) ». Bel usage pendant ces arrestations d’une musique digne d’un film d’épouvante de la Hammer.

On voit d’où vient Fox News. Vive l’Amérique.

Le film :


Passe le briquet à ton voisin, Sachka Lelouch (2013)

Hum… pendant tout le film, je me suis demandé si le réal montrait la connerie ambiante de notre époque ou s’il pensait la même chose. Ce n’était pas clair. La fin va plutôt dans le sens de la seconde option. « Passe le message à ton voisin »… Sérieux ? Quel message ? Qu’on est manipulés ? Que ce sont les francs-maçons qui dirigent le monde ? Que le 11 septembre est une arnaque ? Que les dirigeants sont corrompus ? Il s’est trompé de finale : c’était Rufus qui aurait dû finir le jeu. C’est encore le plus sensé.

Ensuite, c’est un nouveau film qui me conforte dans l’idée qu’aucun film à thèse, a fortiori politique, est possible. Quand tu veux délivrer un message, tu le délivres clairement. Si c’est le premier but d’une œuvre, tu prends le risque de ne pas être compris. Et pour cause encore ici, je ne suis pas sûr d’avoir compris où le film voulait en venir… Une œuvre, c’est un malentendu. Les personnages ne peuvent pas parler pour toi. C’est donc d’abord une expérience, une histoire racontée, et à l’intérieure de celle-ci, il est nécessaire, voire parfois indispensable, d’apporter une nourriture qui éveille la curiosité, l’intelligence du spectateur. Selon la manière de présenter les choses, on peut orienter le spectateur vers des conclusions similaires aux nôtres. Mais on ne peut pas en être certain. Parce qu’un film n’est pas un discours, encore moins une argumentation visant à convaincre.

L’intérêt d’un film doit donc venir ailleurs. Qu’est-ce qu’il reste à côté du pseudo-discours politique ? Une histoire de briquet qui se refile de mains en mains comme la winchester d’Anthony Mann. Pour le reste, ce ne sont que des dialogues creux « pour faire vrai » et donc des commentaires naïfs de pseudo-rebelles, grands amateurs pour la plupart de la théorie du complot et du « tous pourris » tout au long du film. Une sorte de brève de comptoir… pas drôle.

Pour ce qui est de l’exécution. La mise en scène a au moins le mérite d’être simple et discrète. Mais pour ce qui est de la direction, c’est assez compliqué. À vue de nez quelques répliques imposées, puis de l’impro dirigée, voire de l’impro tout court. C’est plutôt un bon point, c’est une bonne méthode pour le meilleur rendu possible pour une forme “naturaliste”. Sauf qu’il faut ensuite faire un travail de tri. D’abord avec les comédiens. Quand ce n’est pas bon, il faut recommencer, les orienter. Parce qu’un acteur en impro, il aura toujours tendance à papoter, et des acteurs qui n’ont aucun vécu ensemble, aucun travail en commun pour construire une familiarité, une aisance, ça prend de méchants tics. Et là encore, on parle pour masquer le vide. Sur le principe, les personnages peuvent se couper, le montage peut ne garder que les échanges verbaux, mais en pratique, des acteurs qui improvisent se heurtent souvent à des murs. Et il faut les aider, les orienter, et recommencer cent fois la scène si nécessaire pour arriver au résultat souhaité : aisance, impression de liberté, simplicité, la situation toujours la situation, etc. Même chose quand il y a des répliques imposées. Il faut refaire tant que ce n’est pas bon. Rufus par exemple est particulièrement mauvais (ça se saurait s’il avait jamais été un bon acteur — en dehors du personnage sympathique qu’il peut proposer très utile pour des seconds rôles). Le tennisman au cigare, ce n’est pas mieux. Le Noir s’en tire un peu mieux, on sent le potentiel, il propose certaines choses, donne à voir, et arrive à donner une impression d’aisance ; seulement sans direction, il tombe dans les travers comme tout le monde de l’impro dirigée, quant aux répliques imposées, ça sonne faux. Celle qui s’en tire le mieux est encore la gamine qui fête ses 18 ans. Pas vraiment aidée la gamine : un texte horrible à sortir d’une traite, aucune mise en situation contrairement aux autres scènes. Elle fait ce qu’elle peut, et avec les outils qu’on lui donne, ça aurait pu être bien pire. Je vois même bien le réal se plaindre qu’elle joue mal… Bah oui, essaie de jouer des dialogues presque autant mis en situation que ceux de Plus belle la vie, et essaie d’être bon… Ou encore, lui demander d’improviser… « Heu, OK, mais tu me donnes quoi comme info ? Juste… que c’est mon anniversaire et que je suis contente d’être libre ? » Et l’autre : « Bah, invente, propose, c’est une impro. » « Non, mais c’est ton film, gars. Si tu ne sais pas ce que tu veux… » « Bon d’accord, je vais te l’écrire le texte. T’auras dix minutes pour l’apprendre. » Certains directeurs d’acteurs, on leur donnerait des baffes. N’importe quel acteur médiocre peut être bon quand il est bien dirigé. Soit, ce n’est pas le cas, soit arriver à proposer des situations crédibles pour croire un peu mieux au sujet, n’était pas une priorité. Là, il est question de convaincre oui… Pas à travers un discours, mais à travers un rendu. On croit ou non à une histoire, une situation. Or ici, il n’y en a pas.