Into the Inferno, Werner Herzog (2016)

Note : 2.5 sur 5.

Into the Inferno

Titre français : Au fin fond de la fournaise

Année : 2016

Réalisation : Werner Herzog

Coq à l’âne géo-mystique explosant le bilan carbone de son réalisateur.

Les passages “humains” dans lesquels Herzog laisse des indigènes déblatérer leurs croyances tout en trouvant ça sans doute fort spirituel, sont prodigieusement ennuyeux pour le rationnel que je suis. Le passage en Éthiopie est incompréhensible (énorme digression archéologique) ; l’autre en Corée du Nord a au moins l’avantage de présenter un intérêt historique (je n’avais aucune connaissance de ce volcan, de sa caldeira et de l’éruption qui les ont constitués il y a mille ans, et bien sûr encore moins de l’importance symbolique pour les Coréens de ce lieu).

On peut aussi noter que les excès personnels et habituels d’Herzog, sa passion pathologique pour les hommes un peu perchés (la fascination du cinéaste pour les hauteurs), contaminent ici ses sujets à dose homéopathique : c’est peut-être peu de chose, mais perso ça m’agace de voir un archéologue grande gueule américain tailler un arbre de la brousse éthiopienne pour pouvoir y faire passer plus aisément son 4X4 (on est dans le désert, hein, le bois que tu coupes, tu n’es pas sûr de le voir repousser spontanément ailleurs — oui, parce que les Éthiopiens sont aussi les champions du monde du replantage, mais avec quel résultat…) ; ou encore voir un autre type balayer de ses doigts nus les pages d’un vieux codex en ruine pour faire joli devant la caméra.

Bref, des passages ici ou là pour Werner pour un film qui ne fait que passer.


 

 


 

Personal Shopper, Olivier Assayas (2016)

Note : 1.5 sur 5.

Personal Shopper

Année : 2016

Réalisation : Olivier Assayas

Avec : Kristen Stewart

Remake muet de Her entre Marc Levy et Kiyoshi Kurosawa et à destination seule des rédacteurs des Cahiers du cinéma ayant un compte Tinder.


Si j’avais à écrire un dictionnaire « j’aime / j’aime pas », il faudrait sans doute une plombe à écrire le premier volume, en revanche, pas besoin d’écrire le second dédié à ce que j’abhorre : tout ce qu’on trouve dans Personal Shopper en fait déjà le catalogue.

A : l’accent américain à Paris, l’accent français des acteurs Français parlant américains, l’accent anglais quand je commence juste à m’habituer à l’accent américain, les adolescentes sous-alimentées en sweat-shirt, les ambiances sous-éclairées pour inspirer la peur, les auteurs qui « captent l’air du temps »

B : le bruit des touches d’un clavier ajouté au cinéma

C : les caméras mouvantes, les casques de moto, les chapelets de phrases ultra-courtes en langage SMS, les chiens, les cigarettes, les cheveux gras ou graissés pour mimer l’effet « sale » ou « négligé » des personnes bien trop accaparées par leur job ou leurs soucis personnels pour se soucier de leur hygiène, les coups de marteau des voisins pour un « oui » ou pour un « non »

D : devoir regarder un film avec autant de plans d’écrans de smartphone, la diction de Benjamin Biolay, les discussions téléphoniques ou chat au cinéma avec des inconnus pour faire peur alors que tu as juste l’impression de suivre des échanges Tinder ou une version muette de Her, les dressing-rooms grands comme des trois pièces

E : l’eau qui goutte pour faire peur au cinéma, les ectoplasmes numériques doublés d’un bourdonnement strident ou sablonneux, les employés qui font ce qui leur est interdit de faire mais qui le font avec la soif de l’interdit et du danger de se faire prendre comme d’autres se droguent dans des chiottes publiques

F : les fashion victims, les filles avec des gueules sinistres parce que ça fait plus joli comme dans les magazines, les films d’Olivier Assayas

G : les gares, les gens capables de dire des phrases comme « je dois passer à Cartier » comme d’autres disent « je dois passer à La Poste », les gens pressés et toujours en retard (toujours over-bookés tellement leur vie est remplie de rendez-vous manqués à ne surtout pas rater), les gens qui prennent des cafés à tout bout de champ comme on prend des verres en soirée pour moins se trouver moins empotées, les gens rivés en permanence à leur portable, les gens qui prennent pressés des verres d’alcool seuls chez elles pour avoir l’air moins connes devant des caméras imaginaires

H : l’hiver, les hyper-actifs-hyper-branchés,

I : l’idée que l’esprit de Jerry Lewis puisse venir moi aussi un jour me hanter, l’idée d’un « spiritisme numérique »

J : les jingles SNCF, les jumeaux au cinéma et tout le folklore qui en découle, les jobs bien payés à la con,

L : les lampes à gaz, les lampes à huile, le langage SMS, les lustres en cristal dans les maisons abandonnées (savamment habillés de barbe à papa pour faire « toile d’araignée »)

M : les mugs et les T-shirts oranges, les mises à jour Apple, la mode, la musique de plombier pour faire « mystérieux »

O : les ongles rongés

P : les parquets qui grincent, les personal shoppers qui détestent leur job mais le font quand même, les personnages qui disent « j’ai rencontré quelqu’un » (personne dans la vie ne parle comme ça), les personnes qui prennent à témoin des gens quand ils sont au téléphone pour se moquer de leur interlocuteur, les portes qui claquent dans les maisons hantées ou chez les voisins indélicats, les personnes au travail surjouant l’assurance, les petits seins au cinéma toujours prétextes à les montrer nus, les poitrines nues des actrices principales histoire de montrer qui est le patron sur le plateau, les portes à air comprimé dans les trains qui font « tchi-pooh » comme dans Star Wars mais qui ne s’ouvrent en réalité bien que dans les films, les pseudosciences, les pulls en V portés sur un torse nu, les pushs en mode vibreur

R : Rudolph Steiner

S : les salles de bains à vasques rectangulaires (et non avec des lavabos randoms), les scooters, les SMS, les signes (ou l’absence de signe interprété comme un signe), les scènes de masturbation, les sonneries à la con sur les messageries instantanées, le spiritisme pris au sérieux

T : les taies en fourrure, les tatouages, les téléphones en mode vibreur dans les films, les trains, les trios pour cordes au cinéma pour faire intelligent

V : les vestes en cuir, les visages maladifs


 


 

 

 

 

 

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Rester vertical, Alain Guiraudie (2016)

En chien de fusil

Note : 2 sur 5.

Rester vertical

Année : 2016

Réalisation : Alain Guiraudie

Avec : Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiéry

Quand la savonnette t’échappe au milieu d’une meute de loups…

Dommage que cette histoire de loup solitaire ou de brebis égarée se répande peu à peu dans le trash retenu parce qu’il y a quelque chose d’au moins regardable quand on échappe aux provocations ou aux rebondissements poilants. De regardable, autant que peut l’être un film de la nouvelle qualité française avec ses ellipses, son ton feutré, son rythme rapide. J’avoue que devoir si se farcir une scène de cul entre un homme et une femme dans un film, en général c’est déjà rarement poilant, voir une séquence similaire entre un homme et un vieux plouc, ce n’est pas bien plus passionnant. Ça force un peu la normalité et l’acceptation de l’autre, comme une sorte de sophisme cinématographique qui essaierait de nous convaincre que si c’est possible entre un homme et une femme pourquoi ça ne le serait pas entre un homme et un vieux… Sauf que ce n’est pas “normal”, c’est embarrassant, parce qu’une scène de cul montrée sur la durée, ç’a autant d’intérêt dramatique qu’une scène de cabinet ou une autre dévoilant en longueur un homme en train de couper du bois. C’est moins une question de “genre” que de situation hors sujet. Et je n’aime pas trop qu’on me force la main d’ailleurs, surtout si c’est pour me faire comprendre de telle banalité. « Ah, vous avez vu, c’est normal. »

Le détour le plus ridicule, il est encore ailleurs, celui de concentrer son récit autour d’une même poignée de personnages : si bien que quand un petit ami apparaît à la blonde, ça ne peut être qu’un de ces personnages déjà vus. Ça ne mange pas de pain, on profite d’un effet spectaculaire, mais c’est surtout une coïncidence ridicule et difficile à avaler. Au final, on se retrouve étrangement avec le bon goût d’une série B qui se donne l’apparence d’un film d’auteur.

Pour le positif, il y a une lenteur dumontielle qui attire l’œil, dans un premier temps toutefois (on retrouve un bon principe bressonnien également, qui est de ne jamais expliquer, tuer les rapports de cause à effet, afin d’amener le spectateur à s’interroger). Et les acteurs s’en tirent plutôt bien.

Assez caractéristique, j’insiste, d’une nouvelle qualité française. Pour copier Bresson, Dumont ou les autres, il y a du monde, mais si la forme est entendue, le signe d’un certain savoir-faire naturaliste, pour le contenu, c’est rarement ça. À ce compte, je préfère encore voir un Dardenne ou un Loach, pour qui la forme ne surprendra plus personne, mais le sujet au moins est clair, on est dans un cinéma qui se propose de constater l’air d’une époque. Là, ou dans nombre de ces films de la nouvelle qualité française, rien. La forme qui devrait aider à illustrer un sujet, fait tout le contraire et se noie souvent derrière un dispositif pourtant léger et simple à mettre en œuvre.

(Un film « Cahier », Les Films du losange et « Cannes officiel », ça ne surprendra personne.)


 


 

 

 

 

 

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Mademoiselle, Park Chan-wook (2016)

Mademoiselle

Ah-ga-ssi Année : 2016

7/10 IMDb

Réalisation :

Park Chan-wook

Avec :

Min-hee Kim, Jung-woo Ha, Jin-woong Cho

Partagé. Je me suis réellement réveillé au moment du twist à la fin de la première partie. Un électro-choc, ça réveille toujours, mais la réanimation qui suit est parfois douloureuse. Je me suis laissé bercer encore quelques minutes, peut-être pendant toute la seconde partie, et puis le soufflé retombé, les effets de Park m’ont lassé un peu.

Il faut cependant reconnaître un certain plaisir lié à reluquer la richesse des décors. Le montage ne nous laisse pas suffisamment le temps d’en profiter, mais on voyage, et c’est peut-être ce que cherche à faire avant tout ce genre de films.

Ce vieux garçon qu’est désormais Park Chan-wook apprendra sans doute un jour à faire plus dans la subtilité, se plaira peut-être à se situer entre les lignes plutôt qu’à les surligner, et là ça deviendra franchement passionnant. Pour l’heure, mesdemoiselles, je prends congé.



La Loi de la jungle, Antonin Peretjatko (2016)

La loi du marché

Note : 3 sur 5.

La Loi de la jungle

Année : 2016

Réalisation : Antonin Peretjatko

Avec : Vincent Macaigne, Vimala Pons

Triste cinéma où les films burlesques en viennent à être mis en scène non pas par des acteurs mais par des élèves d’école de cinéma…

On est d’ailleurs en plein dans l’absurde administratif français décrit dans le film. On en vient à donner les clés d’une comédie à un type qui n’a aucune expérience de la scène. On accepte de monter un financement de comédie burlesque… sur scénario. Savoir-faire néant, pas étonnant. Pas étonnant non plus qu’à travers certaines ententes douteuses une comédie douteuse et mal conçue finisse par être louée par une engeance critique sortie des mêmes écoles. Encore heureux que certains acteurs, sans aucune homogénéité, s’en sortent par leur talent, au milieu de cette jungle d’incompétence. Qu’est-ce que cette population de fils à papa apprend donc à l’école puisque leurs scénarios sont presque tous invariablement médiocres ? Parce que ce n’est pas le tout d’être incapable de mettre en scène des acteurs dans un exercice qui réclame de l’expérience comme le burlesque, même un film comique, ça se conçoit, même entièrement tourné vers des lignes de dialogues. Que retient-on ici ? Rien.

On est au comble de l’absurde quand ces cinéastes (comme il faut bien les appeler, puisqu’ils sont plus auteurs que directeurs de troupe) truffent leurs films de références (enfin c’est ce qu’ils disent) ou disent être inspirés des vieux films burlesques, slapsticks et compagnies, mais que jamais ne leur serait venu à l’idée pour les copier d’aller soit tâter de la scène, soit au moins aller à la rencontre de ces acteurs de la scène pour comprendre comment ils fonctionnent. Savent-ils au moins que tous ces cinéastes du burlesque qu’ils apprécient n’ont pas commencé… élèves de cinéma, ni même techniciens, mais presque toujours acteurs ? Non, il n’y a pas une logique là-dedans ? On n’apprend pas le burlesque en gagnant une maîtrise de cinéma, en montant un film ou en apprenant à interpréter les motifs sexuels dans les films de Buñuel. Pas plus qu’on apprend la comédie en regardant des films. Bien trop de cinéastes qui ne sont en fait que des cinéphiles. Des enfants jouant à être réalisateurs. Des beaux parleurs rêvant de se frotter aux grands, mais qui n’arrivent pas à la cheville des aînés qu’ils vénèrent.

Merci l’ENA. L’École Nationale de l’Art. Dans laquelle on apprend dans des bureaux à faire rire. Absurde en effet. Mais pas pour tout le monde.

La rue est pleine de clowns bien rodés à qui personne ne songerait à filer une caméra. Il est vrai que, malheureusement, ces deux mondes ne se rencontrent jamais. Si ces « cinéastes » ne connaissent rien à l’art de la scène, acteurs et clowns de spectacles vivants sont rarement cinéphiles. Et pour cause, cela fait bien longtemps qu’on leur a fermé les portes du cinéma. Les indésirables. Énorme schisme entre ceux qui savent faire et ceux qui savent dire. Le problème, c’est qu’au cinéma, si le service après-vente auprès des médias ou consanguins critiques est important, l’essentiel reste avant tout ce qui se fait à l’écran. L’origine de ce désastre n’est d’ailleurs pas seulement liée à toute une culture du « faire » appris (ou plutôt non appris) dans les écoles de cinéma et très inspirées par le dogme de la politique des auteurs (qui les a tués, les auteurs, au profit des « interprètes », au sens « commentateurs »), mais aussi à chercher du côté de la culture télévisuelle (par « culture » ici il faudrait presque plus parler de « réseau »).


 

La Loi de la jungle, Antonin Peretjatko 2016 | Scope Pictures, IMAV Editions, Chaya Films, Aldabra films


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The Red Pill, Cassie Jaye (2016)

Totem moi non plus, ou le Journal de Cassie Jaye

The Red Pill
Année : 2016
Réalisation :
Cassie Jaye
7/10  

Masculinistes et féministes dans nos sociétés d’aujourd’hui ne sont parfois plus que d’affreux sexistes versant sur les représentants du sexe opposé leur petite haine xénophobe (au sens travesti), qui ne voient les maux dont ils souffrent, ou les luttes (légitimes ou non) qu’ils veulent mener, qu’à travers le prisme du genre. On prend un parti, et on ne s’en départ plus. D’un côté comme de l’autre, il faut assumer sa connerie, son idéologie, jusqu’au bout. Du militantisme au fanatisme, il n’y a qu’un pill. Ou un isme. C’est ce que j’exprimais déjà dans mon billet sur les totems de l’idéologie (plutôt axé sur le terrorisme toutefois, mais qui vaut pour toutes les formes de petites haines qu’on légitime à travers un discours victimisant — que ce discours soit légitime ou non, qu’il soit efficace ou non, c’est une autre histoire). Voir donc un film réalisé par une femme se présentant comme féministe sur les groupes activistes masculinistes ne pouvait alors que m’intéresser. Encore plus quand on sait que le film a eu les plus grandes peines du monde dans certaines villes à sortir car jugé antiféministe (la censure autorisée des bienveillants tâcherons du politiquement correct). Il est toujours bon de s’informer des bêtises du monde qui nous entoure et de l’ironie de certains comportements d’individus censés être (ou se présentant comme) libéraux quand ils ne le sont en fait d’abord que pour eux-mêmes, et surtout pas pour d’autres qu’ils se chargeront de désigner.

Attention, une femme au volant.

Le ton du film commence pourtant mal, on n’a pas vraiment affaire à un documentaire, mais à un exercice étrange qui relève plus du journal ou de l’enquête tout terrain à la Michael Moore. Le problème de ce genre de films présentés un peu à tort comme des documentaires, et qui fait principalement leur faiblesse, c’est l’utilisation assumée et revendiquée de la subjectivité. L’exercice de l’objectivité est bien sûr difficile à tenir mais c’est une question de direction, de choix, de volonté. On ne sera jamais, à travers un documentaire ou non, objectif, mais c’est la volonté affichée de l’être qui est respectable, et qui… fait illusion. Je ne vois pas meilleure approche pour informer. En optant délibérément pour la subjectivité, l’auteure du documentaire, Cassie Jaye, se met elle-même dans une situation délicate puisqu’elle questionne en temps réel ses propres convictions, et se met en scène en train de se laisser convaincre par des arguments tout aussi biaisés que ceux l’ayant fait adhérer auparavant à ce qu’elle croyait être du féminisme (le féminisme bon ton, celui des petites filles, le même qui les poussent à se faire un piercing sur le nombril à 15 ans comme signe d’émancipation face à l’intolérable carcan familial, pardon, patriarcal). Ce qui me chagrine le plus souvent dans cette approche personnelle, c’est qu’on traite d’un problème général à travers le prisme de l’émotion et de l’expérience personnelle. Et ce n’est pas que cette approche soit moins légitime au cinéma (mes billets sont tout aussi, voire plus, personnels et n’ont aucune prétention à viser l’objectivité), c’est qu’elle me prive peut-être un peu de l’intérêt que j’aurais pu avoir à profiter d’un film traitant d’un même sujet mais abordé dans une optique plus objective… Plus qu’avec aucun autre film de fiction, le documentaire peut être ainsi une source de frustration pour celui qui le regarde car il ne verra jamais au fond le film qu’il aurait voulu qu’on lui montre…

L’émotion est donc au cœur du film, et le discours de ces hommes faisant part de leur souffrance touche la cinéaste, et à force de s’en trouver affectée, commence à remettre en question ses certitudes et à adhérer à une vision du monde qu’elle croit guidée par de gentils idéaux (les mêmes peut-être qui l’avaient poussée à adhérer au féminisme). Une idéologie (une religion, un dogme, un dieu, un totem) en remplace une autre. L’homme (ou la femme) n’est jamais aussi bien dressé que quand il se met à genoux devant un totem. Cassie Jaye ne comprend pas les processus biaisés qui l’ont conduit jusque-là dans une idée qu’elle se faisait du monde et qui la mène une nouvelle fois à penser différemment mais en fonction toujours des mêmes travers. Elle pense être guidée par les idées, la raison, quand elle ne l’est que par l’émotion et les mirages de la sophistique fumeuse qui entoure toutes ces idéologies (on retrouve les mêmes processus de pensée dans la partisânerie que dans n’importe quel fanatisme).

Je doute donc de la démarche, mais ça tombe bien puisqu’à mon doute répond celui de la cinéaste (on est loin de Michael Moore, et ce n’est pas si mal). Peut-être finalement, me dis-je, qu’il y a un intérêt à voir le film qui m’est présenté, et que j’aurais mieux fait de cesser de me plaindre de ne pas voir celui que j’aurais voulu voir. Chacun tâtonne, un pas dans un sens, un pas dans l’autre, bientôt je danserais avec Cassie Jaye.

C’est moi qui conduis. Attention aux pieds.

La cinéaste, sans doute par un souci d’équité ou de semblant d’objectivité, décide de confronter l’avis des masculinistes à certaines autorités féministes. Et avant que leurs propos (ou leur attitude) finissent par les décrédibiliser tout à fait (la palme à la directrice du magazine Mrs., Katherine Spillar, qui se montrera au fil des interventions toujours plus intolérante et stupide, en particulier dans sa manière… misandre, d’évoquer la conception d’un enfant comme s’il était en fait question d’une maladie inoculée par les hommes aux femmes…), l’une d’elles (c’est un homme) dit justement à propos des masculinistes : « Grandissez un peu, on ne peut pas confondre la souffrance avec l’oppression ». Sauf qu’on aurait envie de lui dire que cette sage affirmation vaudrait tout aussi bien pour des femmes occidentales du XXIᵉ siècle.

C’est sans doute ce que se dit à ce moment l’une d’elles, celle qui précisément réalise le film.

Mais soit, peut-on imaginer, sans aller jusqu’à parler d’oppression, qu’il puisse être utile, significatif, d’évoquer des réalités statistiques pour concevoir un peu mieux le monde dans lequel nous vivons, et par là donc prendre conscience de certains travers de nos sociétés, établir des constats pour le bien-être de tous, autrement dit ici, peut-on faire état de certaines souffrances et supposées inégalités sans se faire traiter de tous les noms ? La question serait de savoir aussi si ç’a un sens de parler de « réalités statistiques ». Et là encore, ce qui vaudrait pour les hommes (ou leurs revendications), pourquoi devrait-on a priori l’accepter quand il est question des droits et des revendications des femmes ? Hein, a priori ? (C’est un outil très répandu pour faire état de certaines inégalités en défaveur des femmes.) Reste que certains constats sociologiques (au-delà donc d’une certaine réalité difficile à concevoir quand on cherche à s’émanciper des biais propres aux statistiques), sans avoir à préjuger de qui, des hommes ou des femmes, auraient tout intérêt, et légitimité, à être évoqués. Les féministes parleraient alors (on m’excusera pour le procès d’intention) d’indécence à parler de certaines statistiques (« profitable » à la souffrance des hommes, ou révélant des inégalités supposées en défaveur des hommes — j’insiste encore une fois sur le caractère supposé de ces inégalités parce qu’elles s’appuient sur des statistiques) quand d’autres en défaveur de femmes illustrent d’un bien plus grand déséquilibre (ce qui serait tout à fait acceptable si le discours féminisant ne venait noircir le tableau plus que nécessaire en évoquant l’oppression issue d’une « société patriarcale », s’écartant alors du seul constat à propos d’un sujet précis pour le généraliser à une idéologie plus globale, et ainsi dresser les femmes contre cette oppression supposée que les hommes exerceraient sur leurs victimes — sophisme à l’insu de leur plein gré ou manœuvre malhonnête, peu importe).

Parlons des suicides par exemple. Les hommes seraient beaucoup plus touchés que les femmes. Victimisation, masculinisme ? Peut-être. Mais est-ce que le constat une fois établi (et si on met de côté, toujours, les biais statistiques qui ont pu mener à un tel résultat) peut permettre, au-delà de toute considération sexiste et idéologique…, non pas précisément à réduire un déséquilibre entre hommes et femmes (l’erreur ici serait de penser qu’il y a une discrimination) mais à identifier des troubles, des comportements propres à certaines populations (il se trouve ici qu’il est question des hommes) afin de commencer à régler un problème sans considérations liées au sexe (j’insiste, l’idée ne serait pas de créer un équilibre des suicides entre hommes et femmes, mais simplement de comprendre qu’il y a une prévalence des hommes au suicide). Dans la même idée, je suppose (désolé de ne pas vérifier) que les femmes sont plus touchées, cette fois, par les tentatives de suicide : moins radicales, elles sont aussi l’expression d’un trouble qu’il faut traiter, et savoir quel type de population est plus susceptible d’être touché, ça participe à comprendre les processus psychologiques et sociologiques qui les provoquent… Et je reviens sur la question des biais statistiques : la seule chose à comprendre, c’est qu’elles ne peuvent et ne doivent pas être utilisées comme une arme pour s’opposer à l’autre sexe. Ce qui vaut pour les mouvements masculinistes vaut pour les mouvements féministes occidentaux du XXIᵉ siècle. Parce que s’il y a un intérêt statistique à connaître le taux de représentation des femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises ou dans les parlements, ça trace un constat qui ne peut être inclus dans une démarche idéologique. Un constat aide à régler un problème précis, si c’est pour venir alimenter une idéologie, et en particulier la théorie farfelue du patriarcat, non. Il y a ceux qui veulent régler les problèmes, éviter soigneusement le piège des stéréotypes, et il y a les écervelés et les cons qui prennent des moulins pour des géants ou qui veulent renverser les souverains de leur trône pour s’y mettre à la place (comprendre : renverser une oppression — parfois fantasmée — par une autre, qui deviendra, elle, bien réelle si ces fanatiques gagnaient leurs révolutions en carton).

Petit interlude explicatif et positionniste entre deux tunnels fibreux. S’il fallait faire dans l’aveu d’appartenance à une idéologie, je confesserais bien une petite attirance (mais j’essaie de ne pas trop m’y soumettre sachant, moi, à quel point il est dangereux de se laisser guider par les idées plus qu’en devenir soi-même le maître, na !) pour l’égalitarisme (l’italique le rend encore plus sexy). Bien sûr, ç’a moins de couilles que de se prétendre féministe, c’est moins victimisant qu’être masculiniste ; mais voilà, je dois l’avouer, s’il y a de l’oppression, dans un côté ou d’un autre… il faut que cela cesse ! s’il y a des discriminations, quelles qu’en soient les causes ou les victimes, il faut que cela cesse ! s’il y a des préjugés, en tout genre, il faut que cela cesse !… C’est ma grande faiblesse, je l’avoue. Petit, déjà, je m’en voulais que ma main droite prenne le pas sur la gauche, et depuis lors je m’applique à jamais la négliger en me faisant plus ou moins ambidextre. C’est un combat de tous les jours, l’égalité (ou comme l’objectivité qui me manque dans ce commentaire) est un vœu pieux. C’est l’intention qui compte comme disait l’autre.

Pour en revenir au film, s’il y avait une punchline (un piège rhétorique, ou une manœuvre de la sophistique qu’elle soit induite par la main gauche ou par la droite) qu’il faudrait retenir, énoncée dans le film par son auteur Warren Farrell, c’est la suivante : « Si la femme est vue comme un objet sexuel, l’homme est vu lui comme un objet à succès ». À méditer. (Une affirmation suivie d’une autre tout aussi mignonne, avec tout ce que peut avoir un aphorisme de ronflant : « Les femmes ne peuvent pas entendre ce que les hommes ne disent pas. » Ce qui est passionnant dans les aphorismes, c’est qu’ils ont toujours raison ; ils sont implacables. Malheureusement tout cela sera suivi d’une autre affirmation ébouriffée d’une tout autre manière, et revenant sur nos inévitables biais statistiques, à savoir que 93 % des personnes décédées sur leur lieu de travail sont des hommes. D’accord, bon, au-delà du fait qu’on croit voir des résultats dignes des meilleures publications de l’université de Sherbrooke pour mesurer les bienfaits du café sur l’obésité, on met surtout en exergue l’argument féministe, là, renvoyant à l’image de la femme qui ne se tue pas au travail et pour cause puisqu’elle reste à la maison. L’art d’interpréter les statistiques jusqu’à l’absurde.)

Au moins, il faut l’avouer, contrairement à ce qui a été dit par les tenants du pseudo-féminisme, ces fanatiques sexistes de l’intolérance pour tous sauf pour eux, on pourrait difficilement malgré tout voir ce film (à travers son auteure) comme de la propagande masculiniste, voire antiféministe. L’égalité pour tous ; la bêtise est plutôt bien partagée entre les groupes (malgré une subjectivité assumée de l’auteure un peu terrorisante pour qui rêverait d’une approche plus froide, il faut reconnaître aussi que cette approche lui permet, à travers ses doutes parfaitement mis en scène, d’exprimer quelques réflexions bien senties). Hommes et femmes en prennent donc chacun pour leur grade : les hommes (masculinistes, mais les hommes féministes présentés font tout autant peine à voir) avec leurs sophismes ou leur délire de persécution (léger toutefois), les femmes (pseudo-féministes, activistes à la con, sexistes, féministes avariées en lutte contre une société qui n’existe plus depuis cinquante ans — ah, c’était mieux avant, quand se révolter avait un sens, quand tout était à gagner… alors que les femmes aujourd’hui, pour exprimer leur inclination à la révolte, sont réduites à des hashtags sur le manspreading entre un tweet sur le meilleur rouge à lèvres et un autre sur son assiette instragramée et délicieusement estampillée végane dans le dernier restaurant à la mode) avec leurs injures et leurs ad hominem incessants (on en voudrait presque toutefois à l’auteure, cette fois, de n’avoir interviewé que des pseudo-féministes, quand d’autres probablement plus mesurées, plus honnêtes ou simplement moins débiles, auraient probablement porté un regard plus éclairant à la fois sur les différentes formes de féminisme, mais aussi bien sûr sur la perception de ce féminisme moderne face aux revendications souvent incomprises des masculinistes). Aucun débat possible, donc (sauf peut-être dans la tête de l’auteure du documentaire, et c’est peut-être malgré tout, ce qui est le plus intéressant à suivre, le plus… émouvant, à force de suspecter chez elle, ou à voir prendre forme à travers ses petites vidéos personnelles, un peu moins de certitudes), parce que tous (et toutes) sont des cons, et/ou intolérants à l’intolérance de l’autre. Aucune mesure possible (la mesure, je le rappelle, c’est ce qui aide à l’égalitarisme, mais je dis juste ça comme ça), et la seule volonté de critiquer l’autre ou de l’humilier. Qu’est-ce que disait Yoda déjà (mais c’était il y a bien longtemps) ? La haine engendre la haine… Voilà.

Là, en revanche, où je m’inscris totalement dans la démarche de certains de ces gourous du masculinisme, c’est quand ils font à leur tour la chasse aux faux-semblants, aux idées reçues, aux manipulations, propagées par le discours pseudo-féministe, notamment quand une partie du discours actuel de ces féministes est axée sur l’illusion d’une société du patriarcat, suggérant par là qu’il y aurait comme une ligue des hommes pour oppresser les femmes, ou que les hommes se serreraient les couilles pour se garder le gros du morceau du pouvoir pour ne pas en laisser aux femmes… On est (dans cette critique d’un certain féminisme rétrograde) dans une optique de lutte contre les préjugés et biais cognitifs des plus communs qu’on retrouve à travers différents groupes sectaires ou conspirationnistes (encore une fois les idéologies procèdent de la même façon que les sectes ou les religions, à savoir que c’est l’idée qui nous forme plus que c’est nous qui formons l’idée). Ce serait plus efficace si cette manière de casser le totem, et les sophismes du discours sexiste d’en face, ne servait pas à en construire un autre cela dit (à croire qu’on n’écoute que ceux qui dressent des totems), et cela, justement parce que le film est trop subjectif, on ne le voit pas assez. Si la question de la supposée oppression tient debout et discrédite presque à elle seule le discours du féminisme radical actuel, les exemples statistiques biaisés jusqu’à la moelle foutent en l’air tout un discours qui aurait pu être mieux entendu. Les statistiques, on peut leur faire dire n’importe quoi ; et cela vaut à la fois pour les tenants du masculinisme comme pour ceux du féminisme.

Égalitarisme ! Roulons au centre ! Protégeons-nous des extrēmes en foutant des macrons partout !

(Heu, non, t’as pas du tipex ?)

L’un des discours les plus intéressants du film est à mettre au crédit de certaines femmes d’un groupe de défense des droits des hommes. L’une d’elles questionne le féminisme comme chacun devrait être capable d’interroger sa propre propension à s’identifier, à se définir, à réfléchir en fonction d’une idéologie plutôt qu’à travers sa propre petite cervelle ; et elle évoque ainsi ces femmes qui se définissent souvent sans y avoir réfléchi comme féministes, en parlant de confort. Le confort de celui, ou celle, qui remâche un discours structuré et approuvé par d’autres. Elle évoque ainsi une histoire au Nigeria qui avait fait le tour des médias dans laquelle les sociétés occidentales s’étaient émues du sort de centaines de jeunes filles kidnappées par des djihadistes. Avec raison, elle précisait que si ces femmes avaient été enlevées, c’était certes parce qu’elles étaient des femmes, mais ce qu’on oubliait de dire (ou de penser), c’est que si elles avaient été des hommes, elles auraient été tuées comme les autres. (C’est un moindre mâle.) Il faut faire un effort d’intelligence pour ne pas tomber dans le piège de certains biais cognitifs dont nous sommes tous victimes, parfois pour se refuser aussi à juger d’une situation en fonction de l’avantage qu’on pourrait y trouver (il y a une forme de complaisance à participer à des mouvements de revendication pour lesquels notre participation est gratuite et sans risque, et grâce auxquelles, même, on peut y gagner la bienveillance et le support des autres). En revanche, là où cette même personne tombe dans la facilité ou les préjugés, c’est quand elle affirme que les terroristes savaient que s’en prendre à des femmes leur donnerait de l’attention, qu’ils étaient parfaitement conscients de ce qu’ils faisaient parce que c’était bien ça, l’attention, qu’ils recherchaient. Et oui…, l’intelligence, c’est une lutte permanente contre la facilité. Jacques Brel disait que tout le monde était intelligent, et que l’intelligence n’était que l’effort que chacun faisait pour être un peu moins con. Il y a de ça dans les postures pseudo-féministes de certaines personnes (hommes, femmes, et ça vaut autant pour les féministes que pour les masculinistes une fois qu’ils tombent dans le piège du confort de la pensée, du ralliement à une idéologie ou à ce qu’ils pensent être une « cause »). Parce qu’il est certes confortable, voire gratifiant, pour une personne de se définir en fonction d’une idéologie en vogue et pour laquelle elle ne court aucun risque. C’est cool, c’est la norme de se définir aujourd’hui comme féministe (alors que…, mettons…, il sera plus compliqué pour une femme de se définir comme entrepreneur, d’affirmer des ambitions politiques ; c’est bien de s’en plaindre, mais pourquoi ne pas faire en sorte que cela devienne plus cool ?). Intégrer un mouvement de pensée qui vous donne à la fois l’image d’une personne responsable civiquement, active voire revendicatrice de certains droits fondamentaux, prétendre alors aller à l’encontre du pouvoir établi (d’où la nécessité par ce biais de se voir lutter contre un oppresseur désigné, quitte à l’inventer, et ce sera ici la « société patriarcale ») quand en fait, c’est tout le contraire. Car si dans les sociétés occidentales certains droits peuvent être encore à gagner pour les femmes, si surtout dans l’usage de nos sociétés beaucoup d’inégalités, de discriminations ou de préjugés (dont les « femmes » sont parfois à la fois victimes et responsables) ont encore cours, participer à une idéologie féministe aujourd’hui, c’est se fondre dans le moule de la facilité et de la pensée prémâchée par d’autres. Il est de bon ton, pour être dans son époque, de se revendiquer, qu’on soit un homme ou une femme, féministe, parce que c’est suivre le vent, et c’est s’interdire comme le disait Brel tout effort d’intelligence. On est sûr d’avoir le beau rôle comme on pouvait être sûr de l’avoir en étant révolutionnaire en 1795, bonapartiste en 1800 et napoléonien en 1805. Certaines personnes se placent toujours dans le sens du vent pour avancer plus vite et pour s’interdire d’avoir à penser, surtout, devoir assumer des convictions portées par leur seul jugement, parce que cela peut se révéler dangereux et inconfortable. Il y avait un inconfort certain pour des individus dans les années 60 à se revendiquer féministes. Et parce que la société avait changé, le féminisme à cette époque a aidé à forger notre présent. Reste que certaines personnes ne comprennent pas comment les droits se gagnent ou comment on pointe du doigt les inégalités, et tombent dans le piège du systématisme et de l’idéologie. Par confort, ces personnes agissent contre les causes qu’elles prétendent défendre, principalement en cherchant à combattre des moulins qui n’existent pas, en s’inventant une société du patriarcat dont elles seraient les victimes, au lieu simplement de lutter contre les inégalités quelles qu’elles soient, les discriminations ou les préjugés. La loi et l’usage. Le pouvoir du législateur et celui de la société. La société a parfois de l’avance, et elles poussent les lois à se faire ; d’autres fois, c’est le contraire, les lois sont là, mais ce sont les consciences qui tardent à se faire, ou à évoluer, et alors, les luttes d’autrefois se répandent comme un écho rassurant dans une prison qu’on est le seul à se bâtir, face à un oppresseur qu’on est le seul à voir.

On peut éprouver parfois dans le film, à l’évocation de certains discours masculinistes, un certain malaise quand ils demandent de la compassion face à leur souffrance. Certes, personne n’a le monopole de la souffrance, et certaines de leurs revendications sont légitimes ; mais comme dans toute idéologie, ce qui lorgne très volontiers vers la bêtise, c’est quand ils tombent dans des excès qui n’ont plus rien à voir avec ces revendications légitimes. Il y a l’usage qui est fait des statistiques, et dans la même logique, une certaine facilité à tomber dans les généralités. Ironiquement, cette forme d’idiotie aide surtout à montrer en quoi celle d’en face, le féminisme contemporain radical, procède de la même manière pour faire valoir des revendications pourtant là encore souvent légitimes. La féministe, celle des suffragettes du début du XXᵉ siècle jusqu’à la babyboumeuse des trente glorieuses, avait encore à se battre pour faire valoir ses droits légitimes. Or, si certaines inégalités persistent, ou plus vraisemblablement des discriminations d’usage (inconscientes, dont les hommes comme les femmes sont responsables), l’égalité est un fait de droit acquis dans nos sociétés. Notre époque en cela, et il faut insister plus sur cela sans nier les efforts qu’il reste en permanence à faire (peut-être plus pour maintenir une intelligence, une vigilance, que pour acquérir de nouveaux droits), est probablement inédit dans l’histoire, et masculinisme comme féminisme apparaissent alors aujourd’hui comme des postures confortables et identifiables pour se plaindre de son sort quand il y aurait par ailleurs bien d’autres choses à changer dans le monde… Le syndrome du bien portant qui gémit que lui aussi il souffre. Pour gérer un tel syndrome, la mesure et la diplomatie sont requises. De la compassion, oui, comme ces masculinistes aimeraient en voir plus à leur attention, et comme l’auteure du film est prête à leur en donner, mais surtout un sens des priorités. Dans tous ces domaines, aucune véritable lutte n’est prioritaire aujourd’hui : des inégalités dont la société doit rester, oui, attentives, pour faire en sorte qu’elles se lissent mais dont le législateur ne pourra jamais rien sinon à promulguer des quotas. Les luttes véritables de notre temps sont ailleurs, et concernent là aussi les discriminations. Problèmes de riches. La Guerre des Rose, comme dans ce film où deux conjoints de la haute société passent leur temps à se chamailler. Souffrances et revendications légitimes, mais une goutte d’eau dans ce qui devrait régir nos sociétés (malheureusement trop enclins à réagir en fonction de ce qu’elles voient à travers le petit bout de la lorgnette, plus qu’à identifier des troubles réellement structurels).

Le film a ses défauts, inhérents à tout documentaire écrit à la première personne. C’est finalement cette approche, paradoxalement, qui le rend attachant. Peu importe si les activistes présentés (et de tous bords) ont des arguments ou des revendications légitimes, parce qu’on s’identifie bien plus à l’auteure du film. Il faut avouer qu’il est passionnant de la voir douter de ses propres convictions. À la Michael Moore, une fois qu’on a accepté l’absence totale d’objectivité, on peut s’amuser et louer la personnalité qui se dégage à travers ce qui ressemble peut-être plus à un journal filmé qu’à un documentaire. À la différence près que Cassie Jaye prend le risque de mettre à mal, en les mettant en scène, ses propres convictions. Une démarche peut-être maladroite, loin d’un Moore, mais fort louable. L’honnêteté, si ce n’est pas la raison, aura toujours ce petit air de sympathie qui fait qu’on pourra tout lui passer, en particulier l’imperfection.

La conclusion fait sourire : si Cassie Jaye a l’intelligence de renier des convictions dont elle se rend compte qu’elles étaient plus liées à une idéologie dont elle avait mal mesuré la portée qu’à des revendications légitimes, il faut avouer que la réaction qui en a été faite par la suite est à la fois ironique et prévisible. Car les reproches brutaux qui lui ont été faits à la sortie du film sonnent un peu comme : « Si tu n’es pas féministe, tu es forcément contre nous ». Vive la rhétorique bushienne, toujours efficace dans la bouche des fanatiques quels qu’ils soient, en particulier dans celle de ceux qui se donnent l’image de chevaliers blancs.


The Red Pill, Cassie Jaye 2016 | Jaye Bird Productions


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Et la femme créa Hollywood, Clara et Julia Kuperberg (2016)

Et Dieu se tint les côtes de rire

Note : 2.5 sur 5.

Et la femme créa Hollywood

Année : 2016

Réalisation : Clara et Julia Kuperberg

Leçon n° 1 pour le développement des idées reçues : combattre les stéréotypes par les stéréotypes, le sexisme par le sexisme, la bêtise par la bêtise.

Il y a peut-être pire que l’inégalité des sexes, ce sont les initiatives bien maladroites, voire malhonnêtes, dédiées à lutter en faveur d’une cause tout en se foutant pas mal du résultat. On se donne bonne conscience, on se met dans le sens du courant parce qu’on est une (ou deux, voire toutes qu’on voit dans ce machin débile) femme et qu’une femme respectable, et engagée, politisée, concernée par le monde dans lequel elle vit, c’est forcément une féministe. Ou plutôt une fausse féministe, une femme qui s’affiche comme telle, mais qui se fiche pas mal, au fond, de la manière de réduire les inégalités. Pour la posture, qu’importe si l’étendard raconte que de la merde, l’essentiel pour être vue, c’est bien de le brandir et d’attendre les applaudissements venant de toutes les autres petites voix sans cervelle qui disent œuvrer pour la même cause. Avec au final, une efficacité nulle, tout simplement parce qu’on simplifie une question complexe, on dénature la réalité pour la faire coller à ce qu’on voudrait, on grossit le trait, on use de sophismes pour justifier une vision simplificatrice du sujet, bref, on est dans la posture et l’amateurisme. L’intention de départ pourrait être bonne (quoi que, avec un titre aussi ridicule), l’éclairage historique, lui, est faussé, voire franchement malhonnête. Quant au plus important, aider à faire changer les consciences, les a priori, et les inégalités, c’est raté. On ne lutte pas contre des stéréotypes avec d’autres stéréotypes.

Demander à des femmes de « l’industrie du cinéma », manifestement très en pointe sur les questions “féministes” dans le domaine, pour parler d’une question socio-historique, c’est déjà digne d’un reportage basé sur la bonne foi des témoignages. La réalité historique, ici, on s’en tamponne le coquillage, il faut faire dans le grossier, il faut de l’émotion, il faut de belles histoires, avec des gentilles petites victimes et des méchants “moguls”. C’est un peu comme faire du documentaire sur les OGM en n’invitant que des tenants de produits bios. Ce genre de démarches, basé sur la sacralisation de la parole de la victime, avait d’ailleurs fait un chef-d’œuvre de mauvaise foi et de nullité artistique : Dear Zachary : A Letter to a Son About His Father. C’est ce qui arrive quand on refuse de poser les questions, soulever des problèmes, illustrer des dilemmes ou des contradictions, bref traiter de tout ce qui est compliqué dans des sujets réels en se gardant bien de céder à la facilité ou à se poser en historien capable de révéler la véritable nature d’une époque. Répondre aux questions par des affirmations, des évidences, stéréotyper les postures de chacun, c’est non seulement pas de l’art, ou de l’histoire, mais c’est surtout totalement inefficace à sa petite échelle pour lutter contre les inégalités en question.

Ça commençait fort, avec une des réalisatrices affirmant, comme le titre de son film le suggérait déjà, qu’Hollywood avait été fait par des femmes, puis en révélant (triste révélation) qu’elle ne connaissait pas les femmes supposées oubliées qu’on verrait dans le film. Et la voilà qui énumère : Mary Pickford, Lois Weber ou Alice Guy… Même pas la première, pour des étudiantes en cinéma, était inconnue ?… Si le reste était de ce niveau, si le film était réalisé par des telles ignares, c’était un peu l’assurance que ça volerait jamais bien haut et que toutes les imprécisions ou franches conneries balancées par leurs copines improvisées historiennes du cinéma ne seraient jamais supprimées.

C’est amusant, Mary Pickford, si elle est évoquée ici en tout début pour illustrer l’idée réconfortante pour des féministes avides de petites histoires de persécutions que Hollywood a été fait par des femmes (ce n’est pas une blague, c’est exactement ce qui est dit dans le film, à travers trois ou quatre exemples — sorte de joyeux biais sélectif historique), ben j’avais évoqué la même dans mon article sur le Hollywood rush pour illustrer cette fois ce que j’avais appelé la « vague canadienne ». Parce que cette étrange créature aux boucles dorées, en plus d’être une femme, était en plus canadienne, rien pour elle la Mary, et pourtant…, elle a inventé Hollywood ! On regarde l’histoire sous l’angle qu’on veut bien lui donner… Y voir une vague féminine à la création de Hollywood, ça c’est digne de la bataille de Los Angeles : on ne sait pas ce qu’on voit, mais on met plein “fard” dessus, et la photo est belle.

La réalité (historique) est malheureusement, et probablement (nuances nécessaires), plus complexe. Hollywood a été fait par des artistes, des producteurs de studio (on flirte d’ailleurs assez souvent dans le film avec l’idée que « studio » = « grand studio »), des hommes, des femmes, des juifs, des Canadiens, des Européens, des techniciens, des gens de talent et des moins que rien impulsant tout à coup des idées novatrices… Ah oui, l’histoire, c’est compliqué, et il faut se méfier des affirmations toutes faites.

Le traitement des années 30 par exemple me semble (oui, je ne suis pas non plus historien) plutôt hasardeux. Alors qu’être actrice au temps du muet, c’est aussi être une star, et c’est déjà un peu une question de pouvoir (puisque dixit quelqu’un dans le documentaire, les réalisateurs n’étaient que des pions à l’époque — assertion qui vaut pour les réalisateurs mâles, mais pas pour Arzner par exemple ; elle, c’est la réalisatrice ambitieuse, qui en voulait plus que les autres, bref, qui faisait tout… comme les hommes quoi, et puisqu’elle était réalisatrice… avait du pouvoir), tout d’un coup, au temps du parlant, tout ça, c’est fini : les hommes, et à leur tête, ces affreux patrons de studio, auraient repris les « reines ».

J’ai une vision toute différente, mais je ne suis pas non plus historien.

À mon avis, aucune période, aucune industrie, aucun “médium” comme on dit dans le documentaire, que ce cinéma-là de l’époque n’aura fait plus, dans le monde, pour la cause féministe ou pour l’égalité des sexes. Les années 30 étaient dans la droite ligne des précédentes où déjà le rôle des femmes, d’abord à l’écran, avait participé à modifier les consciences, les usages, et globalement pour « l’émancipation des femmes ». Soft power qu’on dit. Pas d’arguments biaisés, pas de documentaires stupides où les hommes sont forcément des méchants et les femmes les gentilles persécutées, mais la puissance de la culture où la femme joue son rôle, et pas celui d’un simple faire-valoir. Cette culture qui a fait le plus dans l’histoire du féminisme, c’est peut-être bien ce cinéma des années 30 tout tourné vers des personnages, et par conséquent des actrices, féminins. Jusqu’au code Hays. Des personnages indépendants au caractère fort, auxquels les femmes du monde entier pouvaient s’identifier, chercher à ressembler, et pour les hommes spectateurs, ces vils machos, commencer à comprendre et accepter une autre vision qu’ils pouvaient se faire du rôle des femmes dans la société. Seulement, les femmes interrogées dans le documentaire semblent s’intéresser un peu moins à la culture (et par conséquent au soft power, le pouvoir qu’elle peut avoir sur les masses) et un peu trop au pouvoir à l’intérieur des studios. Who run Hollywood. Qui porte la culotte ? Autrement dit : qui gagne le plus de fric ? qui est à la tête de l’industrie ou dirige réellement les choses ? (Les réalisateurs du temps du muet, je le rappelle étaient donc censés obéir aux studios — exemple de belles idées exposées dans le film qui ne s’encombrent pas de nuances). Avec une telle logique, on en vient à regretter (enfin une ou deux intervenantes) qu’il n’y ait pas plus de films d’action tournés (réalisés, là, c’est plus des petites mains à l’ordre s’il s’agit de femmes qui ont réussi) par des femmes. C’est vrai quoi, pourquoi les femmes n’auraient-elles pas le droit aussi de faire des films de merde. Les femmes, si on y regarde bien, sont cantonnées aux films indépendants… Merde, les femmes, si elles font moins de films, font des bons films ? Si ça, ce n’est pas quand même le signe d’une terrible injustice.

Au moins, l’honneur est sauf, mesdames, soyez rassurée, ce n’est peut-être pas un film d’action, mais votre film est nul. Ce ne serait pas aussi décevant si le sujet n’était pas aussi important. Mais c’est peut-être justement le problème, de chercher à mêler politique et histoire. L’un cherche à dire ce que le public veut entendre, l’autre s’applique à présenter objectivement, autant que possible, des faits. Raté, on aura la bonne conscience d’avoir descendu les rapides sous les hourras ; pour l’efficacité, on repassera. C’est vrai au fond, le but c’est quoi ? Faire qu’il y ait moins de disparité entre les sexes, ou c’est de se plaindre et de raconter de jolies histoires avant de se coucher ?

Je pourrais pour ma part, et avec mes maigres connaissances, toujours liées à mes recherches sur le Hollywood rush, citer quelques noms, qui eux ont, je le pense, été beaucoup plus oubliés, et qui, il me semble (nuances, nuances), ont contribué fortement au développement d’Hollywood : Alla Nazimova et Anna Q. Nilsson. Dommage aussi, un peu plus tard, de ne pas avoir évoqué l’importance d’écrivaines comme Ayn Rand, Elinor Glyn ou de la critique Pauline Kael. Mais on a bien compris que pour les intervenantes, le pouvoir de l’argent, ou du poste au sein d’un grand studio, était bien plus significatif que tout autre chose de la place des femmes dans l’histoire d’Hollywood. Le film se termine sur une pirouette « ce qui est sexiste, c’est de penser que le caractère d’une femme ne peut pas être tenace » (citation approximative) ; eh bon on pourrait tout autant dire que penser que le seul pouvoir à Hollywood est détenu par celui, ou celle, qui a de l’argent ou qui a un poste dans une grande entreprise. C’est bien pourquoi Alice Guy est bien plus évoquée pour avoir créé son studio (et non pas à Hollywood mais dans le New Jersey) que pour la qualité ou l’importance historique de ses films. Elle est comparée à Méliès, mais la différence pour laquelle on retient plus volontiers Méliès, c’est qu’il avait du talent, pas parce qu’il a été le premier à créer un studio (si, si, il semblerait bien, à Montreuil, dans ce haut lieu du cinéma aujourd’hui oublié).


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I Am Not Your Negro, Raoul Peck, James Baldwin (2016)

L’histoire de l’autre, ou d’avant-hier, est toujours plus verte

I Am Not Your NegroJe ne suis pas ton nègreAnnée : 2016

Réalisation :

Raoul Peck

6/10  IMDb

On honore les morts, on méprise les vivants. Facile d’aller fleurir les tombes des héros autrefois méprisés. Dans les années 60, on découvre les horreurs des camps de concentrations de la guerre et on chie sur la tête de ces futurs prophètes des luttes contre la ségrégation. Aujourd’hui, on honore sans fin les martyrs noirs du nouveau monde, et on s’apprête pour la moitié d’entre nous à voter pour un parti arabophobe. L’histoire spectacle, l’histoire de la bonne conscience, avec ses fleurs et son chloroforme.

Le documentaire à la première personne a sans doute plus de valeur que je veux bien lui donner, mais dans le contexte actuel, ça apparaît foutrement hors sujet, voire indécent. Une petite larme, on oublie et dimanche on marine.

Reste l’un des messages de fin qui vaudrait bien pour nous, celui que certains par chez nous auraient des raisons légitimes d’être amers. Prétendre le contraire serait de « l’aveuglement ou de la lâcheté ». Et le problème, c’est bien que regarder le passé du voisin en se refusant de regarder ce qui se passe en bas de chez soi, c’en est bien, de l’aveuglement et de la lâcheté.


I Am Not Your Negro, Raoul Peck, James Baldwin 2016 | Velvet Films, Artémis Productions


Certaines femmes, Kelly Reichardt (2016)

Certain Women

Note : 3 sur 5.

Certaines femmes

Titre original : Certain Women

Année : 2016

Réalisation : Kelly Reichardt

Avec : Michelle Williams, Kristen Stewart, Laura Dern

Ce n’est pas du Sundance mais ça y ressemble.

Depuis vingt ans il y a une mode, ou un savoir-faire, qui permet outre-Atlantique de proposer des films exigeants en marge des circuits commerciaux traditionnels. Reste que quand on ne s’applique pas à reproduire les recettes des grosses machines, on peut parfois craindre qu’on en utilise d’autres pour avoir une chance à concourir les festivals à travers le monde. Le cinéma indépendant américain a pourtant par le passé produit quelques miracles avec des films singuliers, des sujets forts et une forme souvent imperméable à toute référence, certains citeraient Le Petit Fugitif mais pour moi l’œuvre-étalon, et du peu que j’en connais, reste Nothing But a Man. Certains films sont comme touchés par la grâce, sonnent comme des évidences, et dans d’autres, tout paraît formaté ou reproduit autour d’un modèle d’usine. Leur blueprint répond parfaitement aux stéréotypes qu’on pourrait s’en faire : l’Amérique profonde, sa déprime, ses sandwichs gras, ses hommes à barbe, son injustice, sa froideur, sa violence sociale…

Ça sonne rarement juste dans un film américain. Il y a une forme de justesse à laquelle ils arrivent rarement à tendre sinon seulement à lorgner finalement vers ce qu’ils savent le mieux faire, les petits polars sans prétention, quand tout à coup, au milieu de cette Amérique de nulle part, le genre, le thriller, l’artifice assumé vient pointer le bout de son nez. Quand Wim Winders vient tourner Paris Texas, il garde son style, mais ne cherche pas à rendre cette Amérique pesante ; au contraire, il restitue une part du rêve, ou des couleurs, des parfums acidulés pour proposer un contraste et poursuivre une longue fascination du public pour ces espaces aux mille mirages comme dirait mon pote Joseph Campbell. Ici, aucune chance au mirage, il n’y en a pas. Et c’est bien le risque de tout film quand il manque de nuances et s’égare dans le ton sur ton. L’Amérique, la vraie, c’est glauque, c’est cruel, c’est laid, c’est pauvre, c’est con et c’est chiant, alors je vous la montre telle quelle. D’accord, le dévoilement est toujours louable sauf que la porte était déjà ouverte et on a déjà tout vu. L’art — oui l’art —, c’est bien d’arriver à proposer un regard, un angle, une vision qui détonne avec ce qu’on pourrait attendre de ce genre de films “exigeants”. On pourrait penser à Short Cuts ou d’autres Altman… Le ton, c’est de l’art, le ton sur ton, c’est de la conserve de sardines. Un Altman, ce n’est pas un Wenders, seulement derrière le naturalisme, le dévoilement, il y a un jeu de mirage qui lui seul est capable de saisir, de sidérer presque, le spectateur ; comme une manière de lui dire : « Ah oui, c’est beau, mais heu…, non, non en fait, non… Ah oui mais quand même… Ah non, non. » Qu’est-ce que disait Sirk déjà ? Qu’on ne forçait pas la main du spectateur, qu’il fallait lui laisser interpréter seul, et pour cela ne pas lui donner trop d’éléments qui pourraient lui faire croire que le film, ou celui qui est derrière, l’oriente trop vers une interprétation, une morale, un constat. Et dans ce cinéma-là, trop affecté, trop soucieux de donner à voir du glauque, du pauvre, du social, du déprimé, on ne peut que respecter l’effort, mais on ne pourra jamais être séduits parce que tout le plaisir du spectateur, il est bien d’ouvrir les portes une à une, de regarder ce qu’il y a derrière, revenir, en ouvrir une autre, se perdre, revenir sur ses pas, voir autrement le paysage qui s’y trouve, la refermer, etc. Certaines femmes est un road movie. Si on lui donne sa place, le laisse avancer au pas comme au drive-in, et qu’on lui sert ensuite tout le film sur un plateau, c’est perdu.

Autrement, savoir-faire donc, mais le minimum, ou l’attendu : des acteurs qui peuvent montrer toute l’étendue de leur talent mais qui sont assez pauvrement dirigés. Quand un acteur en fait trop pour exprimer justement ce ton sur ton et la déprime ambiante, il faut être capable de lui dire d’en faire toujours moins. Or la sobriété, c’est manifestement rare dans la culture de jeu américaine, et ce depuis que Marlon s’est gratté les fesses dans Un tramway nommé Désir (sauf qu’avec de la musique jazzy ça passe, parce qu’il y a dans ce cinéma naturaliste des origines, encore une forme de lyrisme voire de panache ou de valorisation de la spontanéité, de la performance). Alors qu’ici, on dirait un concours de jeu tout en retenue, mais une retenue ostensible, qui cherche à se faire voir dans le sens « regardez bien comme je joue en gardant tout en moi ». Vous savez, un peu comme la jolie fille qui se sait regardée et qui fait mine de regarder ailleurs… On en viendrait presque à apprécier le jeu des acteurs chez les Dardenne, parce que là la caméra reste invisible, le montage n’est pas là non plus pour insister, en prendre le plus “expressif” des réactions en contrechamp, car c’est justement ces petites réactions, qui donnent souvent le rythme aux mises en scène américaines, qui charcutent et mettent en pièce une séquence qu’on voudrait “naturaliste”, avec l’impression « d’y être ». Car quand on assiste à des situations « en vrai », aucun monteur n’est là pour nous dire quand tel ou tel acteur exprimera la réaction significative qui nous fera comprendre son for intérieur et la cohérence nue d’une situation. Il est peut-être là le problème de cette “culture” du “faire” dans les films indépendants, ils ont beau se nourrir de films “exigeants” internationaux, ils gardent le même réflexe, celui de chercher à donner à voir en permanence au lieu de laisser des moments de flottements où le spectateur comme plongé dans la situation, sans être pris par la main par un monteur, essaie de comprendre avec le peu qu’on lui donne. Le montage, les acteurs, les cinéastes ont tous cette culture, qui est à la base du cinéma des premiers temps, du champ contrechamp, dans lequel un raccord, s’il ne peut se faire à travers un mouvement doit pouvoir se faire par une réaction. Manque donc quelques partis pris radicaux que ce cinéma reste incapable de prendre : ralentir franchement le rythme (choix de Wenders dans Paris Texas), ou reculer sa caméra et limiter les coupes (comme l’a souvent pratiqué bon nombre de cinéastes européens, ceux de l’incommunicabilité, de la distanciation), ou encore jouer sur le ton, l’ironie, la satire, le bizarre, des approches capables de se marier avec le naturalisme (faudrait qu’ils apprennent plus de Kiarostami, sans rire, l’Iranien a un ton bien à lui, parfois c’est presque du Tati, involontaire peut-être, mais c’est drôle, cocasse, et il y a de la vie, pas de la soupe à la grimace pleine de ketchup dedans).

Quant à l’écriture, en montage parallèle, à moins d’y voir justement un procédé altmanien timide car réduit à trois unités narratives, je n’y vois pas grand intérêt, sinon à donner du rythme, artificiellement. Certaines femmes, d’accord, pourquoi pas d’autres ? Le film doit être trop intelligent pour moi.


Certaines femmes, Kelly Reichardt 2016 Certain Women | Film Science, Stage 6 Films

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Elle, Paul Verhoeven (2016)

Viols lents, lancinants, silencieux

Note : 3.5 sur 5.

Elle

Année : 2016

Réalisation : Paul Verhoeven

Avec : Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny

La satire est plaisante, ça se regarde comme un bon Chabrol. Même si justement la satire ne va pas assez loin à mon goût. Quand le personnage d’Isabelle Huppert évoque son viol à ses amis, l’actrice et le réalisateur font le choix du réalisme, de la cohérence psychologique. On se trouve alors un peu coi à essayer de comprendre, à scruter la réaction de tous après ces aveux, mais finalement on ne réagit pas. L’étonnement reste timide, attentif, au lieu de créer un malaise (né justement de l’amusement de la satire). Psychologiquement, cette réaction faussement désintéressée peut s’expliquer, et il n’y a aucune raison d’être mal à l’aise, choqué ou scandalisé. Là où ç’aurait été bien plus subversif et aurait questionné notre rapport, nous, spectateurs, au(x) viol(s), ç’aurait été d’insister bien plus sur le décalage, si la scène tournait à la plaisanterie sans qu’on décèle la moindre parcelle de traumatisme. Parce que le fait de savoir change tout. Huppert et Verhoeven se laissent prendre un peu au piège et tiennent à expliquer le refus du personnage à dramatiser en en faisant un traumatisme souterrain, mais malgré tout, on perçoit ce traumatisme. Trop. Or il est avéré que dans de nombreux traumatismes, et donc plus particulièrement dans le viol, beaucoup de victimes agissent réellement ainsi sans laisser rien paraître avant de voir ressurgir bien plus tard le traumatisme dont ils ont été victimes, et les proches s’en étonneraient alors. La satire plus franche au moins ici, la volonté claire de nier la réalité d’un tel traumatisme pour le personnage à travers une absence totale d’émotion (réellement totale), aurait permis paradoxalement de coller à la réalité des situations traumatiques de ce type, en illustrant ce que beaucoup de victimes et proches pourraient décrire mais qu’on aurait du mal à nous représenter. Le voir ç’aurait été le comprendre, nous questionner au moins, être comme les proches, choqués et interrogatifs devant l’absence apparente de réaction. Mieux, on se sentirait coupables de rire, on interrogerait notre interprétation des faits, notre capacité à nous émouvoir. Ce que permet la satire quand elle touche au génie.

La fantaisie, à travers la satire, peut aider à mieux jouer sur des fils d’équilibriste, parce qu’elle force à l’intelligence, à la prudence, après peut-être le malaise. C’est ce que Chabrol réussissait très bien dans Que la bête meure, avec une interprétation de Jeanne Yanne admirable dans un personnage tellement odieux qu’on ne peut y croire, jusqu’à oublier les raisons même de la venue du personnage de Michel Duchaussoy, jusqu’à nous surprendre à apprécier en même temps qu’on les regrette, les envolées misanthropes de l’assassin.

Je prends un exemple. Immédiatement après son premier viol, le personnage d’Isabelle Huppert prend un bain et semble se désintéresser de son sort. Cette scène fait étrangement écho pour moi à la scène de bain que Humbert Humbert s’impose après le décès de sa femme dans Lolita. Pour insister sur la joie intérieure du personnage, et donc le malaise, et jouer sur notre capacité à rire d’abord de la situation avant de nous rendre compte de son horreur, Stanley Kubrick y ajoute une petite musique de ukulélé qui n’a franchement rien d’une marche funèbre. Paul Verhoeven va dans ce sens mais il fait encore preuve de trop de timidité. La satire dans cette situation n’a pas à faire dans la subtilité, car c’est bien le contrepoint, la grossièreté du procédé qui doit faire son petit effet.

Reste que si la satire ne va pas assez loin (des Que la bête meure, ou des Lolita, il n’y en a pas deux par décennie), d’autres aspects du film sont beaucoup moins convaincants ou trouvent moins d’intérêt à mes yeux.

Le thriller est raté par exemple (un genre qui se noie assez mal dans la soupe ou le mélange proposé) et tout l’aspect interprétatif, supposé psychanalytique, me passe par-dessus la tête (c’est peut-être le signe que le film est bon parce que je ne vois personne proposer la même interprétation).

Les acteurs principaux sont très bons et c’est assez surprenant avec une direction étrangère (le casting avant tout) et assez rare dans des productions françaises. Quelques seconds rôles pas à la hauteur ou quelques moments plutôt embarrassants toutefois, qui pour le coup, là, peuvent s’expliquer par la nationalité du réal et le manque de compréhension sur le plateau. Le réal d’ailleurs propose le service minimum en termes de mise en place toujours comme dans un bon Chabrol et c’est une sobriété plutôt bienvenue. Le contraire aurait plongé le film dans une sorte de thriller schumacherien d’un goût suspect. Et même si une austérité (et un humour noir) à la Haneke a sans doute encore rendu l’approche du sujet plus efficace.

La fausse note du film en revanche, franchement chiante, c’est sa musique. À me faire presque regretter l’austérité et la distance de Haneke. Et c’est bien le reproche majeur que je peux faire au film : son caractère composite. Un peu comme si dix films étaient montés en même temps avec l’espoir qu’au moins un contente chaque spectateur. Eh bien oui, j’ai aimé l’humour, la satire timide, et quand il y avait un autre film à l’écran j’attendais indifférent comme pendant une pub.

Mais comme quoi, parfois ça se joue aussi, à peu de choses. Je suis convaincu qu’Isabelle Huppert est une actrice exceptionnelle, pourtant je peine toujours à m’identifier aux personnages qu’elle interprète. Dans Haneke, encore, comme ici, je la trouve froide et presque trop forte. C’est parfois le problème des stars vieillissantes qui survolent presque et dominent trop leurs personnages. On ne peut plus croire à une quelconque fragilité parce qu’on les a déjà vues survivre à tant d’histoires. Plus jeune, Huppert possédait cette fragilité : corps menu, les rousseurs candides de la jeunesse, une timidité encore présence derrière la dureté de façade. Et quelque chose s’est perdu en route. La timidité s’est effacée pour ne plus laisser que la dureté, l’autorité. Difficile de s’émouvoir, de croire aux tracas et à la vulnérabilité d’une demi-déesse. Quand l’autorité s’impose à soi, malgré soi, aucun acteur ne peut lutter contre, et il faut choisir alors des rôles en conséquence.

 

Elle, Paul Verhoeven 2016 | SBS Productions, Twenty Twenty Vision Filmproduktion GmbH, France 2 Cinéma, Entre Chien et Loup


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