Xiao Wu, artisan pickpocket, Jia Zhangke (1997)

Note : 4 sur 5.

Xiao Wu, artisan pickpocket

Titre original : Xiao Wu

Année : 1997

Réalisation : Jia Zhangke

Avec : Hongwei Wang, Hongjian Hao, Baitao Zuo

Tribulations d’un Chinois en Chine, ou l’errance permanente tant morale que physique, la rédemption entr’aperçue venant comme chez Bresson d’une femme, et puis la chute.

Jia évoque lui-même Le Voleur de bicyclette comme source d’inspiration, d’autres, Antonioni ou Hou Hsiao-hsien, et c’est vrai qu’il y a peu de dialogues et qu’on se rapproche beaucoup dans son cinéma du concept de l’incommunicabilité. Mais ce qui me frappe personnellement dans ce type d’écriture, c’est sa proximité avec celle d’un cinéaste postérieur usant de mêmes techniques narratives pour faire dialoguer peu à peu ses séquences entre elles, laissant ici ou là des indices, des éléments, qui seront repris, rediscutés, souvent transformés par la suite pour mieux montrer la subjectivité des choses et l’impossibilité de les juger correctement. Cette écriture, c’est celle d’Asghar Farhadi.

Pourtant l’Iranien est très volubile, très dense, tout le contraire en apparence du cinéma de Jia Zhangke et de ce premier long métrage en particulier. Mais les deux se retrouvent sur cette qualité, propre à certains auteurs disons non-commerciaux, européens et moyen-orientaux pour l’essentiel, de ces trente dernières années, à montrer des événements à l’apparence anodins qui, peu à peu, dialoguent entre eux. Ce n’est pas seulement l’utilisation parcimonieuse et parfois imperceptible de quelques leitmotivs, c’est l’évocation aussi de certains sujets parfois seulement abordés à l’oral, en apparence toujours anodins, auxquels on ne prête évidemment pas attention quand ils sont évoqués pour la première fois, qui peuvent revenir sous une autre forme, parfois ironique, ou pour évoquer tout autre chose, une évolution, derrière laquelle on peut ou non y lire une signification.

Ces petites évocations d’apparence anodines sont les véritables sujets de ces films. Il faut de la patience en tant que spectateur parfois, parce qu’il arrive qu’on n’y voit rien de ces évocations ou indices, et que ces rapports soient trop lâches ou insignifiants à nos yeux (Hou Hsiao-hsien, par exemple, me passe par-dessus la tête).

Le parcours presque fonctionnel que va prendre la bague dans le récit, pour prendre un exemple évident, est dans ce registre assez amusant : d’abord imaginée pour aller au doigt de sa belle, Xiao Wu se résout à l’offrir opportunément à sa mère après que sa belle a disparu ; cette même mère qui, doutant de la valeur de l’objet et quémandant de l’argent à ses mômes qui ne viendra pas, l’offrira à sa bru, et avant que Xiao Wu décide de la récupérer à la réapparition, croit-il, de sa belle…

Une belle qui d’ailleurs est une autre réussite, et un symbole même, de ce type de construction narrative : dans un récit fait d’allusions, de souvenirs, elle ne devient elle-même plus qu’allusion et souvenir. Une fois que Xiao Wu pense s’en faire sa petite amie, elle disparaît, ce qui ne fera que plonger un peu plus le pickpocket dans des errances sans fin… et qui pour le spectateur, alors qu’il ne s’y attend pas (le personnage étant alors parti pour occuper l’espace central du récit avec le personnage principal), provoque une sorte de manque et d’incompréhension qui pourrait s’apparenter à la disparition prématurée de Janet Leigh dans Psychose. La force des hors-champ. Ce qui n’est plus peut encore hanter longtemps le cadre. C’est bien le principe des allusions et évocations diverses qui parsèment ainsi tout le film et le dépasse.

Les personnages principaux disparaissent (comme des quartiers entiers qu’on s’apprête à raser), mais on ne cesse de penser à eux, tout comme certains éléments de séquences passées qui s’invitent par petites touches dans le cadre ou les dialogues, passant du hors-champ au cadre quand ils n’auraient jamais dû y revenir : une interview de l’ancien condisciple de notre “artisan” devenu commerçant respectable et respecté évoquant son futur mariage ; une interview que Xiao Wu verra plus tard à la télévision après avoir rendu visite à cet ancien ami en essayant de gagner sans succès ses faveurs… Xiao Wu qui refuse de chanter dans un karaoké ?… on le montre chanter par la suite, seul dans un bain public… Pourquoi faire discuter les acteurs sans fin quand les séquences peuvent le faire à leur place ? Tout est comme ça. Des fils de récit qui dansent, se nouent, se défont, et arrivent, grâce à l’habilité de leur auteur, à ne jamais s’emmêler.

Avec Xiao Wu, artisan pickpocket, c’est la preuve encore que pour réaliser un film, nul besoin d’un matériel de fou et de gros moyens : il suffit d’une écriture. Jia Zhangke, né dans un trou perdu de Chine, réussit à pondre un cinéma personnel, sans les moyens d’aucune maison de production locale. Il aurait pu filmer en vidéo que ç’aurait été pareil. Sa qualité dépasse celle des images. Un Jia Zhangke en Chine, pourtant, mais combien voit-on de films sur Youtube ou ailleurs capables de nous proposer ça ? Une écriture sans moyens. 1997, une époque qui aurait due être charnière comme l’avait été dans les années 60 un cinéma militant et personnel à la portée de tous (et certes disparu aujourd’hui). Au tournant du siècle, de nouvelles technologies apparaissent pour faciliter justement l’accès à l’écriture cinématographique, l’ouverture du monde… Pourtant, là encore, le vide. On cherche à l’écran les talents, quitte à ce qu’ils disparaissent par la suite. On ne voit rien, et il semblerait que Jia ait été le seul à profiter de ce tournant… avec encore un matériel du siècle dernier. Chapeau (et disparition).

Dernière chose concernant l’acteur, parce que sans, on peut rarement faire de bonnes choses (Jia le sait bien, il fera souvent tourner Zhao Tao, devenue sa femme, mais surtout une admirable actrice) : il aurait été si simple de rendre ce pickpocket antipathique, mais par sa personnalité et son talent, Wang Hongwei, arrive à la rendre un peu impassible (à la Antonioni), mais aussi beaucoup sympathique notamment grâce à une forme d’humour parfois imperceptible mais réelle (la fantaisie, toujours).


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Listes sur IMDb : 

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

 

Liens externes :


 

Still Life, Jia Zhangke (2006)

A Touch of Avventura

Sanxia haorenStill Life, Jia Zhangke (2007) Année : 2006

7/10  IMDb  iCM

Réalisation :

Jia Zhangke

Avec :

Zhao Tao
Lan Zhou
Han Sanming

Naturaliste ? pas tout à fait. Il y a de la poésie dans ce film. Il y a même deux ou trois plans séquences pour le moins oniriques.

J’avoue ne pas avoir bien compris les enjeux du film, ce parallèle entre les deux personnages à la recherche de leur femme, ou mari, dans la Chine contrastée de la région du barrage des Trois gorges. Leur quête est inexplicablement hypnotique. C’est du spectacle parce que le rythme est ralenti, non pas par le jeu des acteurs, mais par la mise en scène, le montage et le choix des séquences. On dirait du Antonioni. Tout semble anodin mais tout est dans la perception que se font les personnages principaux de cette réalité. Blasés, calmes, déterminés dans leur recherche, mais imperméables à toutes les vicissitudes qu’ils traversent sans sourciller. L’incommunicabilité oui, il y a un peu de ça. L’incommunicabilité, l’abandon ou la perte, face à un environnement oppressant et vide. L’avventura. Là, c’est plus une forme de renoncement à la révolte, un refus du conflit, avec le contraste de ces personnages qui tracent la route sans fléchir vers leur objectif.

Captivant donc. Comme la sagesse d’une lionne restant imperturbable quand ses lionceaux se battent pour la meilleure mamelle. Zen.

Note : Jia Zhangke reproduira le même style de mise en scène dans A Touch of Sin, passant imperceptiblement de Antonioni à Gus Van Sant, ou Haneke, en s’emparant de la thématique du meurtre de masse. Incommunicabilité toujours. Quant à l’actrice, Zhao Tao, égérie de Jia Zhangke, est à voir également dans l’excellent La Petite Venise.


Still Life, Jia Zhangke 2006 | Xstream Pictures, Shanghai Film Studios


Jia Zhangke

Classement : 

10/10

9/10

8/10

  • Xiao Wu, artisan pickpocket (1997)
  • The World (2005)
  • A Touch of Sin (2013)
  • 24 City (2008)

7/10

  • Still Life (2006)
  • Plaisirs inconnus (2002)
  • I Wish I Knew : Histoires de Shangai (2010)

6/10

  • Platform (2000)

5/10

  • Au-delà des montagnes (2015)

4/10

3/10

  • In Public (2001)

*Films commentés (articles) :

Still Life, Jia Zhangke (2006)

Commentaires simples
24 City (2008)

Bel hommage aux anciens de la classe populaire ayant façonné dans l’ombre la Chine d’aujourd’hui. Savoir écouter est aussi un art. Difficile de savoir en revanche jusqu’à quel point Jia rajoute de la fiction dans ces histoires personnelles. S’il ne fait aucun doute que la plupart sont réelles, l’utilisation soudain de deux actrices (voire plus) professionnelles pour réciter, jouer, des récits de vie, laisse assez songeur. Dans ce petit jeu qui s’apparente presque à l’exercice de style à la Une sale histoire, Jia Zhangke a recours à sa femme, mais aussi à une actrice populaire chinoise, et le cinéaste pousse le vice jusqu’à lui faire évoquer son propre nom et un film dans lequel elle a joué (mise en abyme plutôt étrange, mais encore une fois, l’intérêt serait de savoir si le texte initial est fictif ou bien tiré d’un témoignage réel ; Jia aurait alors eu juste l’idée de proposer à l’actrice évoquée dans le témoignage, et évoquant la ressemblance de son auteure avec l’actrice…). Mais en dehors de ces réserves, le film est magnifique, traitant d’un monde en train de disparaître au profit d’un autre.

The World (2005)

La technique d’écriture de Jia me fascine toujours autant. Cette manière d’égrainer des indices dans son récit pour les laisser pousser dans l’ombre et venir les cueillir un peu plus tard, c’est d’une beauté… Ça permet également pas mal de jouer sur la contradiction des événements ou de l’absurdité de certains destins qui prennent forme sous nos yeux : opposition entre un couple qui n’arrête pas de se chamailler pour de mauvaises raisons (stéréotype du gars lourd avec sa nana ; et de la nana serviable à merci qui malgré ses plaintes se laissent traiter comme un objet) et un autre qui donne l’assurance d’un couple uni avec des bisbilles sans conséquences, et cela même alors que le mec fait ce que le mec de l’autre couple suspecte ce que sa nana fait…, à savoir, en voir un autre. C’est d’ailleurs assez juste au niveau de la description des couples : il y en a toujours un qui pense qu’il peut trouver mieux ailleurs et qui ne se prive pas de laisser ses chances venir à lui… Le rapport des femmes de la revue du parc d’attraction avec les hommes d’influence est tout aussi juste : Jia dénonce la corruption facile de certaine filles qui regretteront vite leurs écarts, et la pourriture des mâles profitant de leur position de domination sur des employées précaires (l’épisode du manager russe récupérant les passeports de “ses” danseuses fait aussi froid dans le dos). Et puis quelques moments de grâce, quand Jia décrit une amitié trans-nationale entre deux danseuses ne parlant pas la même langue, mais partageant bien plus que des mots, une écoute, un respect. Même quand il décrit les petits malfrats, Jia a un œil bienveillant voire protecteur sur ces pauvres types venant de la campagne souvent mal adaptés à une société de surconsommation dans laquelle tout est à portée de main (comme les monuments dans le parc). L’œuvre d’un humaniste philanthrope, mais aussi clairvoyant. Une réalité sombre, brutale, à laquelle chacun tente à son échelle d’échapper.

I Wish I Knew : Histoires de Shanghai  (2010)

Jia est un homme amoureux. Il réaliserait un documentaire sur le poulpe des abysses qu’il trouverait moyen d’y faire tourner sa femme chérie. Éclairant sur l’histoire de Shanghai depuis l’ouverture du commerce aux Européens au XIXᵉ siècle et les premières concessions, jusqu’aux guerres du XXᵉ qui ont écartelé la Chine et les Chinois.

Ça sent la commande (j’ai l’impression que beaucoup des œuvres des Jia ont été financées en partie grâce à des boîtes de production situées à Shanghai), mais Jia en fait quelque chose de vraiment passionnant — et d’en tout cas assez instructif pour un Européen comme moi ayant une culture assez limitée de la Chine. Jolie mise en scène entre les séquences d’interviews (l’usage du ralenti notamment et de la musique).


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