Pour en finir avec l’apprentissage actuel des langues

Les capitales

Éducation


Pistes d’apprentissage des langues en excluant les méthodes classiques basées sur l’écriture

Premier constat

Comment apprend-on une langue étrangère aujourd’hui ? De la même manière qu’il y a un siècle : à travers des manuels et des cours qui s’appliquent surtout à traiter des questions écrites et structurelles d’une langue. L’efficacité d’une telle méthode ? Partout dans le monde, elle est probablement proche de zéro. Pour une raison assez simple que chacun peut comprendre : une langue est avant tout une pratique orale et relationnelle. Certaines langues peuvent même avoir des niveaux de langue complexes où l’écrit tient une place à part et où certaines conventions sociales impossibles à définir dans un manuel priment sur la grammaire par exemple.

On peut comprendre qu’au début du vingtième siècle, quand les échanges étaient rares, qu’on apprenne une langue essentiellement à travers des notions écrites avec des cours où l’oral tient une place mineure. Mais à une époque comme la nôtre où les échanges sont facilités, où les gens voyagent et où l’on peut se parler en direct à l’autre bout de la planète, il devient presque curieux de maintenir des pratiques d’apprentissage basées sur l’écrit qui sont non seulement peu efficaces, (donc longues), mais trompent aussi souvent les élèves sur la nature de la langue qu’ils sont censés apprendre. Qui n’a pas eu un professeur d’anglais expliquer qu’on ne disait pas « me too », mais « so do I » ? Qui n’a pas eu un professeur ignorer la prononciation d’une langue ou imposer une forme unique quand elles peuvent être multiples au sein d’une même langue à travers des niveaux de langues différentes, des pratiques différentes ou des régions différentes. On parle souvent d’accents, mais ce dont il est plus question, en tout cas en anglais, c’est bien de prononciations qui sont soit figées dans les formes que le professeur a apprises, soit fautives, par ignorance et manque de connaissance ou d’expertise de la langue parlée aux élèves. Ainsi, oui, on dit bien « me too » en anglais, mais c’est un niveau de langue spécifique. Aussi, on peut imaginer à contrario un professeur de français, à l’étranger, expliquer que la forme correcte de « I dont know » est « je ne sais pas » et reprendre ses élèves disant éventuellement « je sais pas », « je n’sais pas », « j’sais pas » ou « ché pas », avec la conséquence d’imposer une langue robotique et faussement appliquée ignorant les élisions propres à la langue véritable, celle de tous les jours. La langue orale n’est pas la langue écrite. Si vous n’enseignez que la forme « correcte » écrite, vous créez artificiellement des locuteurs parlant une langue impropre, mal adaptée à son usage. Une langue… ça se parle.

Deuxième constat

Si l’on s’entend sur le fait que l’apprentissage de l’écrit, bien que nécessaire, ne doit pas être le moteur principal ou unique d’une langue, il convient alors de se demander quelle serait la meilleure méthode pour enseigner l’oral. Comment ? Eh bien, probablement sans… enseignant. Quels sont les élèves qui apprennent le mieux et le plus vite ? Ceux qui paient les meilleurs professeurs ? Ceux qui adoptent la meilleure méthode validée par les meilleures académies du monde ? Non. C’est l’immersion totale.

Bien sûr, personne n’a le loisir d’aller s’immerger plusieurs mois dans un pays pour en apprendre la langue et les usages relationnels (les deux vont souvent de pair). Mais on peut au moins essayer de s’en rapprocher pour forcer les processus cognitifs qui se mettent en œuvre quand on apprend en totale immersion.

L’idée de toutes les disciplines du monde, c’est de proposer des manuels et un b.a.-ba, pas-à-pas, structuré, explicatif accompagnés d’une évaluation des élèves. En langue, cela ne peut pas marcher. Un enfant n’apprend pas à parler à travers des manuels. L’enfant est immergé et il apprend en faisant des erreurs et en ne comprenant pas tout. C’est le même principe pour les personnes qui apprennent une langue, sans rien, en immersion totale. Le résultat peut être spectaculaire et rapide, et surtout, les locuteurs évitent tous les défauts d’une langue enseignée (souvent exclusivement écrite) par un professeur ne parlant pas lui-même parfaitement la langue qu’il enseigne ou l’enseignant même… dans sa propre langue.

L’immersion totale permet de placer le cerveau dans une forme d’urgence et de casse-tête permanent qui le pousse à trouver les questions lui-même au lieu de se les voir apportées sur un plateau souvent de manière inadéquate dans un cours. Une langue est presque toujours attachée à une situation et à un usage. Un cours ne peut pas proposer ça.

Avant que l’on enseigne les langues dans des classes, quand les hommes parcouraient le monde, comment faisaient-ils pour se comprendre ? Ils avaient affaire à des traducteurs. Comment ces traducteurs opéraient-ils ? En passant des mois, souvent des années, en immersion dans une culture. Certaines langues étaient même parfois uniquement orales. Et en conséquence, ces traducteurs n’étaient pas forcément des érudits, mais des aventuriers partis loin et longtemps de chez eux, des égarés, des anciens esclaves, des mercenaires, des métisses…

Revenons au vingt-et-unième siècle. Voici deux exemples pour illustrer une différence de niveau subtile entre deux locuteurs d’excellent niveau, mais dont l’un a commencé le français dans un cours avant de faire une immersion totale, et dont l’autre a appris uniquement à travers une immersion totale. Jo est Japonais et présente le premier cas : son français est excellent, quelques prononciations hasardeuses comme pour tous les locuteurs japonais, et un phrasé très fluide qui reproduit un « accent » très parlé « jeune cool ». Aya est également Japonaise et dit ne pas avoir suivi de cours et avoir donc appris entièrement grâce aux relations qu’elle avait nouées : son français est excellent comme celui de Jo, mais sa prononciation me semble encore plus juste ; elle possède un éventail d’expressions et d’interjections typiques du français ; et la prosodie, sa respiration, la manière dont elle structure sa pensée et dont elle fait jaillir les mots n’a plus rien avoir avec le français parfois syncopé des Japonais. Certes, deux exemples, surtout avec des parcours aussi similaires, c’est un peu maigre pour illustrer une idée, mais j’aurais tendance à penser à force d’écouter ce genre d’interviews et d’expériences, que les personnes à qui l’on n’a pas enseigné dès le départ de mauvaises habitudes adopteront davantage les bons réflexes, une fois placées en immersion. Que reproduit-on d’abord quand on est en immersion ? Le vocabulaire ? Un peu, un minimum. Mais surtout la prosodie, le rythme, l’élan, la gestuelle même. En immersion, avant de comprendre une langue, on apprend d’abord à en appréhender la musique, que ce soit les différents rythmes ou que ce soit les sonorités dans la bouche. On imite ce qu’on entend avant de comprendre ce que l’on fait. Inutile de connaître le solfège pour chanter sous sa douche.

Avec qui apprendre ?

On l’aura compris, je ne suis pas convaincu qu’un professeur maîtrisant parfois à peine la langue qu’il est censé enseigner (ou qu’il parle à peine pendant un cours sinon pour en transmettre ses propres défauts) soit le mieux placé pour l’exercice. Les professeurs actuels peuvent faire office de maîtres de cérémonie pour ce qui va suivre ou peuvent se transformer en professeurs de littérature étrangère (ce qu’ils sont, de fait, déjà).

Si l’immersion est le meilleur moyen d’apprendre, il n’y a pas de secret, il faut essayer de se rapprocher le plus possible de l’immersion. Le monde entier compte des expatriés, des immigrés, des réfugiés ou des touristes, pourquoi ne pas les mettre à contribution et profiter de leur présence pour que chacun apprenne de l’autre ? Il faut arrêter de penser ou d’exiger qu’une langue soit une matière noble qu’il faut respecter et qui doit par conséquent être enseignée par des érudits. Une langue, c’est un vecteur d’usages, c’est un ensemble de codes dont certains sont, en fonction des circonstances, répandus ou au contraire spécifiques. Chaque individu a une langue rattachée non pas seulement à un ensemble commun, mais à une région, un milieu social, et parfois, à d’autres codes hiérarchiques ou contextuels (la langue formelle, la politesse, le langage neutre, la familiarité, les injures, etc.). C’est bien pourquoi les « petites gens » feront toujours (s’ils ont le même désir de se faire comprendre) d’excellents professeurs. Et si vous êtes en France et que vous cherchiez par ce biais à apprendre une autre langue, il reste encore assez peu probable que vous veniez à vous retrouver face à un ouvrier gallois ou à un maçon chinois. Et même si c’était le cas « so what? » (avec l’accent mandarin). Tout le monde peut ainsi être mis à contribution, parmi les immigrés, les expatriés, les touristes. Il est certain que tous seront ravis de parler leur propre langue, heureux d’être ainsi parfois valorisés à inverser les rôles et à se trouver pour une fois dans la situation de celui qui fait apprendre sa propre langue à des Français jusqu’à présent réfractaires à celles venues d’ailleurs. Et éventuellement, on intervertit les rôles.

Quels types d’exercices ou de situations ?

Imaginons un monde idéal où l’on arriverait à faire se rencontrer tout ce petit monde, à justifier ou à forcer ces gens à trouver un moment (forcément conséquent pour qu’il puisse être efficace) ensemble et à y trouver un intérêt commun. Quels exercices pourraient être mis en place ?

Comme évoqué plus haut, en immersion, rien ne sert de travailler ce qui est grammaire, conjugaison, principes, théorie. On parle, et l’on réfléchit après. Pas d’évaluation, pas de validation pas-à-pas, pas de leçons. Mais un gloubi-boulga de tout ça en même temps. C’est la mise en situation, le contexte, qui doit précéder les éléments de langue ou les usages qui suivent. Rien de tel que les activités sans liens avec la langue, mais qui nécessitent un échange constant pour apprendre. Et l’imitation.

L’imitation

Les êtres humains, souvent, pour se moquer d’un individu sortant du cadre ont tendance à se moquer de lui en l’imitant. Cela est parfois méchant, mais si l’on n’en arrive pas là, l’imitation est un processus naturel employé par les enfants pour reproduire les usages des personnes qui les entourent. Si l’on adopte une langue, un accent, une manière de parler, c’est bien que la langue et les usages qui l’accompagnent sont faits d’imitation. Si en classe, on a plus tendance à « répéter » (voire à « ânonner »), en immersion, on imite (parfois, surtout au début, sans comprendre ce que l’on fait), et l’on se trompe. À l’école, on répète, et l’on valide. Entendez un professeur prononcer « walk » de la mauvaise manière, dire qu’on ne dit pas « yeah », et vous répéterez jusqu’à la fin de votre vie de locuteur médiocre ce que vous avez appris. En immersion, on ne vous explique rien, ou l’on vous explique, mais vous ne comprenez pas encore tout. Et un jour, à force d’imitations et d’hésitations, vous choperez le truc et passerez déjà à quelque chose d’autre sans vous en apercevoir. Vous ne validez jamais rien avec l’imbécile satisfaction d’en avoir appris suffisamment avant de pouvoir passer à autre chose : en immersion, vous n’êtes jamais à la hauteur (du moins, avant très longtemps).

On peut donc imaginer des exercices, en vie réelle, où des élèves accompagneraient un ou deux locuteurs étrangers volontaires et s’immisceraient parmi eux… pour les imiter. Non pas dans l’optique de les moquer, mais bien de reproduire les intonations, les prononciations, les inflexions, les gestes accompagnant les mots et les usages, les assemblages de consonnes les plus fréquents, la prosodie ou la musicalité générale… Dans un premier stade, le sens précis des choses n’a pas d’importance. Il faut habituer son oreille à saisir les sonorités de la langue et surtout les relier immédiatement à une forme orale dans son propre corps. Il faut balbutier exactement comme le ferait un bébé. Rien de ridicule ni à imiter ni à trop en faire en se ratant. Les locuteurs, mais pas toujours, peuvent alors aider l’élève à mieux articuler ses bribes de mot ou à respecter les usages (la politesse, les niveaux de respect) accompagnant une langue parfois contraire à sa propre langue.

Ces exercices peuvent être faits à partir de mises en situation ou de situations réelles et surtout à partir d’échanges constants. La langue a une fonction quasi unique : appelons ça comme on veut, communiquer, échanger, transmettre. C’est la même chose. Si l’on retire à une langue sa fonction, elle perd tout son sens. Et l’on ne l’apprend plus de la même façon. Travailler la grammaire ou un texte, ça n’a aucune fonction. Demander de l’aide, rendre un service, proposer quelque chose, se mettre d’accord, régler un problème, comprendre un usage inconnu pour éviter les faux pas, tout cela a une fonction. La langue est un outil, pas une finalité. Il convient donc de l’utiliser comme un outil, d’abord imparfait, au lieu de ne le voir que comme un objectif détaché des fonctions qu’elle est censée remplir.


Je laisse à la société le soin d’inventer ses propres outils pour rendre cela possible (ou pas). Elle m’excusera (la société), car en bon poète errant, je trace ma route et pars en quête de nouveaux questionnements. Et si vous avez aimé ce fil, n’hésitez plus à vous abonner et à me suivre sur mon compte Instagram de poète errant @ Toutes les questions auxquelles Lim trouve à répondre sans qu’on ne lui ait jamais rien demandé.

Sayōnara


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