Les rêves sont des boîtes à idées noires qui transpirent dans la nuit comme un cauchemar en chaleur.
Il est deux heures : j’entends les cloches du village voisin. Un banc, enseveli derrière son immuable stature est allongé devant le fleuve qu’il regarde, ennuyé. Le square est désert. Rares sont les passants qui prennent leur temps ; rares sont les gens qui aiment penser au vide reposant que pourrait être leur vie. J’aime ce néant où la mémoire s’oublie ; j’aime les bancs absorbés par l’ennui.
Un brouhaha d’enfants s’échappe de l’horizon sonore. Attentif à cette cacophonie qui monte dans un long crescendo, je savoure le temps suspendu qui précède l’entrée de l’adorable légion dans le square. C’est une classe réduite par les départs prématurés en vacances ; le jeune maître en profite pour quitter les rangées figées de la classe. « Venez sentir les parfums qui coulent le long des rives ; venez vous laisser prendre par les charmes apaisants de l’agréable petit sein du bois voisin. » Pour la première fois depuis longtemps, le maître apparaît tel qu’il est en lui-même : un homme simple et charmant. Ils sont comme une troupe de théâtre s’avançant d’une vague vers la scène. Leur élan bondissant ramasse tout sur son passage, grossit comme une onde qui s’élève et qui retombe sur la grève — purgée de son avant, apaisée et tranquille sur la terre. Les enfants, tout respectueux de ces champs inconnus, n’osent encore laisser déborder sur le monde leur joie recouvrée.
L’herbe sèche qui transite entre le chemin aux graviers et le petit bois accueille les élèves. Le soleil est haut dans le ciel et la classe brille sous les premiers ombrages : des confettis de lumière scintillent sur leur tête comme des feux follets de lucioles en fêtes — jamais ombre ne fût plus gaie, plus chaude, plus reposante. Des relations polies et nouvelles se nouent entre tous — une sagesse rare a écumé la folle arrogance de leur âge. Le cours commence au milieu des plaisirs de la contemplation.
Cependant il est à noter, dans cette unanime harmonie, une exception. C’est Madeleine : petite fille anxieuse, élève suspendue aux paroles de son maître, elle feint le bien-être comme si elle se refusait à croire ce qu’elle redoutait. Son sourire tombe vers le ciel comme une virgule qui ment ; son regard est ailleurs comme une voie qui se perd et qu’on perd à chercher. L’absence de compassion, d’attention à son égard, conforte en elle l’émergence des solitudes ; une sensation d’abandon, de mépris, l’isole un peu plus de l’arène des vivants.
L’instant suspend sa terreur : les clés du drame sont entre les mains du maître. Les enfants de la classe deviennent pour Madeleine des ennemis qu’il faut craindre. La haïssent-ils ? N’est-ce pas une de ces petites haines sans saveur : plaisirs furieux d’un instant, haine vicieuse au sourire fier et arrogant qui savoure sa victoire et empeste le parfum sauvage de l’orgueil et qui attend l’humiliation ultime, quand les proies se retrouvent exposées, nues et démunies, devant les feux inquisiteurs de la société des hommes ?
La détresse de la petite m’inonde de ses encres noires, son âme pleure en moi. Pour elle, je prie que la mémoire se noie, que la honte ne fige pas ses pensées ; car ignorer ce spectacle émouvant de la terreur en alerte, se détourner d’elle, serait l’offrir misérablement aux chiens de la folie, la changer en monstre vengeur et aveugle. J’invite le mal à ronger en moi les vaisseaux corrompus de mon espèce, à venir noircir en moi ce qu’il convoite chez la petite : cet horizon clair et naïf, cette aptitude à se mouvoir entre les chemins de l’âme, cette insouciance merveilleuse à se croire éternelle.
Mais rien n’y fait. Chaque instant qui court devant elle, qui la traîne vers ce piège redouté, est un déchirement de plus qui l’arrache à la réalité. Elle est seule et nue. Les paroles de son maître sont des rais douloureux qui fondent vers elle. Ses pleurs ont tari les réservoirs de l’espoir, et elle ne peut plus verser qu’un flot de tourments pour retenir l’implosion qui la noie. Autour d’elle, tout le monde est heureux. La flamme conscience est au bout du chemin. Son âme s’étend comme une braise froide. Elle rêve au refuge du sommeil, au doux néant qui l’attend peut-être. Elle voudrait s’égarer, se perdre dans l’oubli. Mais elle ne peut se livrer d’elle-même à la mort.
Les élèves s’agitent comme des serpents qui dansent dans la brume. Les vieux cartables se fouillent en émettant des bruits sourds ; les feuilles blanches s’affolent. Elle est la proie.
Une à une, les têtes de vipère se tournent vers elle, cherchant à la jeter dans l’arène. Et comme atteinte d’une apnée incoercible, comme ensorcelée par l’autorité étrange de la folie qui pétrifie sa proie avant de l’embrasser, elle se fige.
Le piège tarde à se refermer. Elle se maintient en apesanteur au-dessus d’un gouffre. Mais la méduse aux yeux diaphanes — reine des folies — passe son chemin en se désintéressant de la petite. Alors le fleuve voyageur du néant — imposante terreur flasque qui dévore tout dans son sillage — vient renifler cette proie délaissée. Son écume remuante vient chatouiller ses narines. Elle inspire un grand coup : « qu’il m’emporte, qu’il m’emporte… »
— … Madeleine…
Ma mémoire ne demeure pas immobile dans sa nuit : quelque chose l’appelle dans le monde. D’étranges clapotements qui résonnent dans le lointain réveillent ses angoisses — ce n’est pas le dénouement attendu…
— Madeleine ?
La voix du maître replonge au loin les portes reposantes de son refuge ; elle s’accompagne des rires et des applaudissements des enfants.
Mais Madeleine est restée figée dans les bras noirs de la terreur…
Le maître, dans un sourire presque désespéré, explique à Madeleine que tout ce bonheur est pour elle. Mais Madeleine, dont les yeux sont encore tout pénétrés de honte, tout engourdis comme après un long somme, comprend qu’elle n’a plus la force de pleurer et qu’il faut s’enfuir.
Elle se lève d’un bond. Je la suis.
Le temps a coulé, et dans sa course je vois ses larmes séchées. Déjà, de l’autre côté, une ombre vient la chercher.
Une femme qui t’aime.
Madeleine approche de la passerelle de bois de pin. Je me souviens. Unique et vieille passerelle qui traversait le fleuve au temps de mon enfance, unique chemin pour rejoindre la ville. « Maman, viens me rejoindre ! » Mon cœur s’élance. Quelle renaissance explosive et splendide ! Une silhouette familière est là, trempée dans les vapeurs du fleuve. Enfin je te retrouve. Pourquoi m’as-tu quitté tout ce temps, pourquoi m’as-tu oublié sur cette rive ? — Te voilà dans mes bras. Tu viens réconforter l’âme d’un errant.
J’ai respiré ; et je me suis envolé. Je ne suis plus que brume. Je disparais. Et ton regard terrifié est fixé sur mon moi. Mon vol se poursuit en fumée.
La petite est blottie contre toi — elle s’est endormie.
Un rêve funèbre a dressé entre nous un miroir. Son reflet te remplit d’horreur — il brûle en toi les signatures éprouvées de l’enfance… Tu n’es rien…
La suite :
C’était presque mieux en rêvant
