La mort est un cauchemar qui compte à rebours la chute de nos vies et qui joue en silence nos existences à la courte paille.
Me voilà une nouvelle fois à errer parmi les vagues récurrences de la vie, comme condamné à errer dans des limbes morcelés sans jamais reconnaître l’histoire qui se répète devant mes yeux.
L’hiver avait sculpté le jour sur un matelas de neige. Les cendres blanches habillaient les herbes folles, l’haleine embuée de l’air avait endormi les insectes fous. C’est un hiver très rude, comme on en a l’habitude dans cette région du monde : les souffles doux des mers limpides parviennent rarement jusqu’aux plaines de mon pays. Mais pour des enfants habitués à ce climat, l’hiver est un terrain de jeu qui s’étire comme un sourire, une chambre froide dans laquelle, comme dans un rêve blanc, le monde des vivants est suspendu au temps. Il est bon de courir dans la gelée du soir, quand la nuit tombe et qu’il n’est pas encore l’heure du goûter ; sentir claquer le vent sec sur ses joues charnues et roses ; inspirer le frimas noir et racler d’un coup sec les éclats de glace qui crépitent dans la gorge comme un feu de cristal mouillé. On se sent exister, au milieu de cette obscurité blanche, on est ravi d’être là quand tout est clair dans le sommeil.
Andreï venait de m’offrir l’un de ses avions de bois. Nous y avions joué toute la journée. Et nous nous amusions à les faire glisser sur la neige fraîche, à les abîmer dans les arbres blancs pour les voir déshabillés de leur couverture de givre.
Puis la voix perçante de ma mère résonna en écho dans le crépuscule. Il fallait rentrer à la ferme avant le noir complet. Andreï habitait plus loin, de l’autre côté de la rive. « Nous nous reverrons demain… » me dit-il.
Ma mère me fit prendre mon repas — mon père rentrait tard de la ville. Et je me couchai. Mon lit était près de la fenêtre et mes yeux se perdaient dans le mince horizon éclairé par la lampe de ma chambre. C’était une de ses nuits sans lune.
Le silence reposant du dehors se colorait du martèlement régulier et vif que ma mère donnait au fer en le tapant contre le linge de famille — un bruit feutré et sourd, rassurant et confortable. Puis le monde tout à coup s’est excité. Je croyais rêver car dans mes souvenirs, je ne savais pas si je m’étais endormi. Et dans ce rêve, j’entendais mon père crier : un cri lointain qui demandait de l’aide et qui se rapprochait.
Andreï s’était aventuré sur les glaces du fleuve. L’obscurité avait recouvert son corps épuisé. La neige et le froid l’avait pétrifié.
Là, l’enfant joue. Et plus rien.
J’ai rêvé cette nuit-là que nous jouions à quel avion traverserait le premier le fleuve. Jamais plus dans mon sommeil, je ne fus réveillé par un ami. Jamais plus je ne me laisserai assaillir par l’angoisse. J’étais cruel, et je m’en portais bien…
Ma solitude devint une prison dans laquelle je m’étais construit un confort artificiel. Et le monstre en moi s’en est nourri. Il me fallait gagner chaque bataille. Alors je suis devenu le corrupteur, le profiteur, l’entremetteur. Je savais que mon tour viendrait… De mon talent à jouer avec les espérances naissaient tout mon pouvoir. J’ai été l’homme. Le corrupteur… Ma chance est d’avoir été aussi l’enfant sage, ce monstre qui rêve encore.
Ainsi, la haine du monde qui s’était éveillé en moi lors de mes premières expériences d’enfant devint pour le restant de mes jours le moteur de ma survie. Il est de mon devoir donc de reconstruire ce que j’ai détruit.
Mais comment oser ? comment faire ?
Qu’il y a-t-il à espérer de moi ? Je ne suis qu’un homme. Et comme tout homme, j’aspire à une chose : un coin tranquille où l’on peut savourer sa liberté de ne rien faire. La paresse du présent sans la peur du lendemain. Étirer le présent. Nous attendons tous cet instant irréversible du crépuscule : jusqu’à la fin nous continuerons à nous étriper, à jouer avec le danger ; nous ne voulons réagir que quand il sera trop tard, car nous aimons en nous cet étrange plaisir de se faire plaindre — nous aimons nous sentir comme l’espèce à abattre, l’espèce qui détruit tout, l’espèce qui sait jouer avec le vide et qui prétend que jamais elle n’y succombera. Et on voudrait toujours que les efforts nécessaires à notre confort soient assumés par d’autres. Le temps est notre meilleur allié, mais il faut en respecter les limites.
Le soleil avait disparu derrière le dôme magique. L’homme retrouvé que j’étais aspirait à la liberté. Il faisait clair et beau. Cette nuit allait être délicieuse : les luminosités filtrées et apaisées, emprisonnées dans cette étendue tamisée du soir, vibraient en se reflétant dans l’air frais du dormant. C’était l’un de ces crépuscules enflammés qui arrivent à nous faire croire qu’ils seront les derniers. Et tu étais là. Ta silhouette au sein marin se reflétait au loin. Et sur le fleuve. Les herbes folles du rivage masquaient la volupté de tes pas : tu semblais glisser, telle une sirène sur les illusions du vivant. Tu étais là.
« Là-bas est le rêve éternel, le rêve dont on ne sait se réveiller, le rêve reposant auquel nous rêvons tous. Celui qui n’a pas de fin. »
Retrouver avec elle mes illusions perdues ? Me retrouver à nouveau oublié ? La retrouver elle qui m’aime ? Comment résister à ces illusions tranquilles ? Je n’avais jamais su résister…
« Elle est la mort, le néant… »
Je sais, et tout cela ne m’est plus inconnu. Je n’ai plus peur, c’est un réconfort agréable. Pour un homme. Rien qu’un homme… Qui a cessé de poursuivre le rêve de son orgueil, de sa peur et de son amertume.
La nature est prise dans un naufrage tempéré. Des grains de lune apparaissent sur le miroir vaseux du fleuve. Des éclairs jouent à fendre la nuée. Et ta silhouette semble pénétrer un peu plus, chaque instant, dans les eaux du fleuve. Tes cheveux s’agitent dans le vent. Ta présence scintille comme une flamme qui crépite avant de s’éteindre. Et l’idée de te rejoindre chatouille mon esprit.
C’était comme si j’avais rêvé toute ma vie de toi. Et qu’aujourd’hui, pour mon réveil, je comprenais enfin que je t’aimais.
Il est temps. Il est temps d’oublier et d’en finir.
Je m’approche du fleuve. Je fais fis de toute considération futile et étrangère. Seul, cet instant. Apparaître et disparaître.
Je te rejoins. Ma vie résonne. Mon cœur balance. Le monde existe. Et s’évanouit.
Quelques éclaboussures des temps anciens enflamment les derniers rais de ma conscience. Je sens ton cœur se fondre dans mon ombre, cracher en moi l’écume de l’oubli. Un vent sec nous mange le visage. Et dans la moiteur de ton sein crapuleux, je vois l’aube déchirer les voiles de la nuit. Les étoiles tachetées demeurent. Et un flot de lumière se jette sur le miroir pâle de nos illusions. J’échappe un dernier instant au chaos. Je suis là. Avec toi. Je ne rêve plus. J’oublie. Demain. Je serai Néant.
La suite :
Le temps coule dans nos veines
