J’ai vu la terre rouler comme une boule, creusant derrière elle un sillon énorme dans les pas du Néant, continuer son chemin face au Destin, se retourner, et contempler tout le labour passé…
Les masques affolés du soir se fraient un chemin dans le champ dévasté du jour qui se cache. Un nouveau chapitre s’écrit dans le livre de la vie. L’histoire bientôt s’achève.
Des ocres nébuleuses s’échappent de l’horizon dans une gradation invisible, cinglante. Une paix secrète, primitive et sinistre, plane, imperceptible, dans les lueurs aspirées du ciel, dans les murmures de la nuit qui vient. Deux mondes se frôlent dans l’exaltation du soir. Les sourdes paupières du temps déchu se referment, sa voûte s’affaisse, ses extrémités se remplissent. Les masques épouvantés, dans leur étrange insomnie, ondulent en transparence, au gré de la brise qui se lève sur la plaine. Une angoisse aux nuées fumantes se tisse le long de rumeurs magnétiques qui sont les vestiges agonisants d’un monde englouti. Et dans cette atmosphère tremblante — qui n’est pas encore étouffée sous les couches obscures de la terre — un cri juvénile et plaintif s’épuise au loin dans les sentiers enlacés et perdus des forêts. On est d’abord effrayé par le doute et la menace pesante de la peur, mais s’essoufflant dans le silence et tendant une oreille plus sereine, on comprend que ces gémissements lointains, noyés dans le vide du sein fleuri, est celui d’un enfant égaré. Les cris éperdus se muent en pleurs répandus ; il s’en remet à l’écho du jour mais ses paroles sont des flammes qui crépitent soufflées par les esprits railleurs. Sans ce réconfort, l’enfant succombe aux terreurs et aux doutes. Son abandon malheureux le fige dans un océan noir et terrible ; le venin des songes est là, prêt à s’emparer de sa proie. L’enfant grelotte ; il écume les entrelacs du sommeil. Il crie en silence dans les vibrations tristes, annonciatrices du lendemain ; il erre au milieu de son agonie ; l’horreur destructrice des remparts des ténèbres progresse vers lui — il gémit.
Il faut étendre ses larmes et ne pas se laisser engloutir par l’abîme.
Le tombeau du soir achève alors de traîner son brume obscure. Et maintenant, enchaîné à ce souterrain de la vie, il se sent renaître : ses sanglots se sont envolés. L’affreux frissoulis du crépuscule a refermé la porte du retour et laisse désormais place au silence sylvestre. Une confiance rare chez les enfants de son âge le libère de ses angoisses et de ses pleurs. Son cœur s’épanche avec ironie sur quelques souvenirs lointains ; pour se tenir compagnie, il rêve que cette délivrance étrange, rapide et inattendue, se prolonge jusqu’au matin, et se couche dans les brouillons de ses nuits : « Oubliez le petit ! » Ce ne seront bientôt plus que des mots perdus s’éloignant de lui. Un temps oublié qui le poussera vers les chemins flottants de la vie. Des rêves, formulés en pagaille et stimulés par une expérience nocturne, font de lui presque un homme. Le petit s’est perdu pour prouver qu’il était grand.
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