Les Chemins flottants – Dès lors, j’étais un autre homme

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Dès lors, j’étais un autre homme.

Je me réveille. L’herbe de la vie chatouille mes oreilles. J’entends le clapotis nonchalant du fleuve, le ronron fatigué mais doux de la brise dans les bois. L’air frais du monde glisse sur ma peau. La nature réapparaît avec les frémissements propres à la nuit terrienne. Je n’ose encore ouvrir les yeux sur ce monde. Alors, je fais le mort ; je fais le compte de ce que je suis. Et je crois, le temps d’un instant, tout savoir. Il me semble être là aux origines de l’homme : je vois devant moi l’animal se muer, son intelligence prendre forme et les conflits de son espèce le ronger… Je suis sa conscience, son espoir, son expression. Mais il faut ouvrir les yeux : le passager encore hagard de ce corps posé sur la terre doit se réveiller.

Je retrouve la petitesse étriquée de mon identité muette. Le monde m’apparaît tel qu’il est présent. De ce côté.

J’ouvre les yeux : j’avais traversé la passerelle et m’étais évanoui sur l’herbe du rivage.

Sans doute endormi sous le manteau humide de la nuit, ce lieu rêve-t-il de réapparaître plus beau et plus frais chaque matin… Des pépites d’aurore se reflètent dans l’air fatigué du dormant. L’obscurité expire et le matin renaît. Quand l’aube envahit une partie du ciel, la brume éblouie se lève, l’air devient transparent. Avec un léger souffle ondulatoire, la brise matinale caresse l’herbe fraîchement dépouillée. La plaine s’emplit de lumière : le soleil se fait plus intense derrière le brouillard. L’horizon !… limite du vivant.

La nuée se gonfle de nuages. L’aube se tarit. Très vite, les ténèbres versent en plein jour leur cauchemar sur le monde, qui est plongé dans le tumulte de cette atmosphère étouffante. Les arbres des bois s’agitent ; et des branches moisies sont emportées par le vent : toutes semblent tomber sur le fleuve puis chavirer une à une dans les profondeurs de l’oubli.

Je me lève. Une silhouette éclaire le tertre d’où le soleil grandit encore.

Toujours cet enfant — ce visage oublié.

« Aussi loin que je m’en souvienne…, dit le poète. »

La fureur du ciel s’essouffle. Les arbres se rendorment, la nature s’apaise. Le soleil reprend son règne.

« Les arbres murmurent dans leurs branches le nom de leurs amis perdus — et oubliés. »

Ces chants sont un réconfort à la solitude. Oui, maintenant je me rappelle… Quel apaisement heureux !

L’enfant descend du tertre et se dirige vers le fleuve. Il ignore ma présence, ne me reconnaît pas.

« Un coin près du fleuve est resté sauvage et inchangé depuis des années. Il est comme cet ami auquel on ne porte guère attention, la vague connaissance polie et désintéressée que finalement on retrouve avec plaisir parce qu’il rappelle les vrais amis d’autrefois, ceux avec qui on a partagé la vie naissante et qui ne jouent plus aujourd’hui que sur la terre désolée du temps. »

Je me rappelle de cet endroit. Je voulais recouvrer mon passé oublié ; et les rives de mon enfance devaient m’y aider. J’étais poussé par les intuitions étranges des rêves… L’homme avait méprisé ce poète que je n’étais plus, et c’était sa mémoire, sa raison, qu’on avait pris pour le punir.

J’étais à l’origine de tout. À force de rêver, à force de voir les lois de la nature se perpétuer dans leur cruauté, à force de prier et de voir des fantômes, quelque chose m’avait permis de croire à une autre réalité. C’était possible, c’était facile, et c’est pourquoi je m’y étais laissé prendre. Les rêves avaient pris le pouvoir du monde — des rêves qui en secret éveillaient en moi l’espoir d’une autre humanité mais qui n’étaient que des leurres impossibles à atteindre. Moi qui avais été si cruel, si lâche, si ambitieux, ces facilités étaient un réconfort, la certitude de ne jamais répondre de mes actes. Un corrupteur préservé par le secret, le mensonge, et ses hautes prétentions.

Cette femme qui me fascinait était la prospérité, la perfection inexplicable, donc idéale. Elle était l’image d’une humanité transformée. Un mirage. J’aurais pu la rejoindre comme je l’avais déjà fait, et comme beaucoup d’autres avant moi. Par le fleuve. Elle m’attendait. Mais j’avais préféré la poursuivre du regard depuis la rive de la vie. D’instinct, je savais qu’elle était tout autant mon confort et ma mort. Je ne le savais pas encore, mais j’avais choisi de suivre les chemins flottants d’une nouvelle vie, quitte à devoir m’éloigner des miens.

Il m’avait fallu alors apprivoiser à nouveau le rêve, avec ses faux espoirs, le maintenir près de moi à disposition et l’initier au monde cruel des hommes. Mais le rêve est inconstant… Il s’emplit de doute, préfère la spontanéité, les authenticités molles, les beautés évidentes, et il a en horreur les contraintes, les règles et la rationalité. Il appréhende cet instant où le monde égratignera sa pureté d’âme. Un monde ne peut se construire sans chaos : c’est du désordre que naît l’ordre apparent des espèces. Au lieu de m’amener à elle, c’est donc elle qui était partie me rejoindre. À nouveau, elle me faisait croire que tout était possible : nous nous étions engagés ensemble vers les voies hasardeuses d’un rêve sans maître, et il fallait me voir capituler.

L’enfant s’approche au plus près de moi. Ses yeux sont durs et tristes.

Nul n’aurait pu dire vers quels abîmes nous serions-nous encore enfoncés si quelque chose d’inattendu, d’heureux, n’avait décidé de me reprendre ce qui pour tout homme est ce qu’il y a de plus essentiel dans sa vie : sa mémoire. Combien de fois avant moi des consciences endormies et rêveuses avaient échoué là où le hasard m’avait offert une chance d’aller plus loin ? Ainsi l’orgueil, si cher à nos fragiles personnalités, autrefois si essentiel à notre survie, s’est révélé inutile dans ce chapitre de nos vies : il aveuglait trop profondément les voies corruptibles des rêves. Une étrange avancée s’est fait jour pour nous permettre de grandir par-delà l’éveil et l’amnésie était devenue la clé pour accéder à la réalisation de nos utopies.

Je n’ai jamais renoncé à poursuivre mon but — malgré la conscience de se savoir seul, malgré l’orgueil et la médiocrité. Pourtant, encore maintenant, j’éprouve le besoin de comprendre qui je suis et d’où je viens. Il faut continuer de créer, achever ce que j’ai toujours cherché à entreprendre. Suis-je encore un homme ? Ne suis-je pas plutôt un monstre solitaire qui doit construire son chemin pour assurer sa survie, un monstre vide qui doit se remplir de l’imagination des hommes ?

Faire confiance à l’inconnu, mais pourquoi serais-je condamné, moi, à aller là où aucun autre de mes contemporains n’a jamais été ? Le voilà le véritable drame de notre espèce : pourquoi moi et pas un autre ? Suis-je le seul, le premier, le nouveau ?

Il faut se rappeler comment l’homme a su s’affranchir de sa bestialité. L’homme prospérait mais d’une nature trop fragile, il était voué à une disparition certaine. Pourtant, au milieu des massacres, des luttes de pouvoir, des maladies et du désespoir, un homme a rêvé de l’impossible. C’est quand il n’y avait plus rien à espérer que cet homme refusa de dire « moi avant tout » ; et il s’est mis en quête d’hommes comme lui, capables de compassion et d’amour. L’homme, un poète, a dû se familiariser avec ses rêves ; au terme d’un long cheminement intérieur, il a entrepris de les réaliser, avec l’aide de chacun. Et tandis que les derniers assassins achevaient leurs massacres, les premiers véritables hommes étaient libres d’inspecter l’âme des plus faibles et ainsi de recruter les humbles parmi les sauvages. L’espèce trouva son salut dans la mise en commun des savoirs, le partage des tâches et la rationalisation du verbe. La société se densifia et se diversifia ; et une culture est née d’une frustration, d’une conscience, de se savoir seul au milieu de tous. — L’orgueil… L’orgueil dont pouvait triompher le poète. Les fragilités propres à cette espèce étaient désormais des trésors à préserver. Chaque individu voyait dans la conscience de l’autre une image de lui-même et donc une raison de plus d’exister à travers la coopération. Puis la nature reprit ses droits dans la jungle des vivants. Comment se sentir aimer au milieu de tous, comment montrer de l’intérêt à chacun dans ce grand fourmillement de consciences ? Si tout le monde acceptait de dire comme autrefois « je est un autre » malgré la peur qu’inspire l’étranger, si tout le monde acceptait de vivre avec les différences de ses frères comme nous vivons sans complexe avec les nôtres, si chacun prenait conscience qu’au moins une fois dans sa vie tout être pensant à été ce poète idéal, a tutoyé ce rêve commun, alors nous pourrions dire que c’est possible, nous oublierons ce « pourquoi moi et pas un autre ». C’est bien parce que nous le rêvons et que le poète en nous est mort que nous croyons que ce n’est pas possible. Sans rêve rien n’aurait été possible, mais un rêve apprivoisé par la rationalité, non un rêve qui nous fait lever les yeux au ciel en priant des forces imaginaires. Chaque homme est confronté à l’étrange dilemme de son espèce : plus tout à fait une bête, mais pas encore autre chose. Il faut choisir entre sa petite personne — si peu indispensable à la nature — et son humanité à bâtir. C’est un dilemme étrange, car pour atteindre le but fixé par nos espérances folles, il nous faudra grimper ensemble. Et c’est la nature elle-même, autrement dit les circonstances, qui décide si le sommet que nous nous fixons est une quête nécessaire : si notre humanité n’est pas mise en danger, rien n’obligerait à en modifier les formes. Personne ne rêve bien longtemps, car il faut encore survivre. Et ce sont ces faux poètes qui lèvent les yeux au ciel en priant qui nous ont détourné de notre tâche première. Finalement, le soir quand l’homme s’endort, c’est toujours seul, quand il se met à rêver, c’est toujours seul. C’est ainsi tout le long de sa morne existence ; sa conscience d’individu demeure pour lui le garant de sa réussite et de sa survie, confronté à une compétition à l’intérieur de son royaume. C’est une impasse sans fin.

Alors, il faut attendre que la nature accouche enfin d’un nouveau monstre ; un monstre éveillé qui redonnera vie aux utopies oubliées. L’espoir naîtra d’une créature issue de l’imagination d’un homme capable de s’émanciper de son histoire. L’homme vit dans une civilisation complexe qui lui fait croire qu’il est aujourd’hui autre chose qu’un animal et cette ignorance de lui-même le pousse à refouler sa cruauté naturelle qui rejaillit dès qu’il se sent mis en danger. L’histoire est un cimetière où viennent combattre les hommes d’honneur : l’histoire est un trône sur lequel viennent s’asseoir les hommes las de nos rêves. Les cultures entretiennent un sentiment communautaire par la connaissance, le culte, la peur, la haine. Et l’histoire nous apprend qu’il nous faut oublier, pardonner, partager. L’amnésie est une chance, une erreur du hasard bienvenue. Cela signifierait autrement que l’avenir n’a pas d’histoire.

Je suivais l’enfant ; nous étions retournés près du tertre. Je ne voulais pas aller plus loin. C’était comme si tout ce qui restait d’orgueil en moi s’était enflammé tout d’un coup pour me rappeler ce que je devais être : un homme, tout simplement. Seul importait pour moi la joie recouvrée de vivre, d’exister ; le plaisir tout simple d’être là, sans complexe, sans conflit : libre et paresseux à la fois.

Un silence hésitant et rampant se déploie autour de nous comme un lourd brouillard chargé d’énergie négative. Et je me rapproche du fleuve aimé. Je me sens anéanti, désolé de mon incapacité à être ce qu’il fallait être ; l’idée de cette aventure incertaine m’épuisait — il est plus simple de renoncer. Alors, l’air hagard et perdu, le regard scrutant le vide moite et profond, je ne me sens pas la force d’en vouloir à la nature — ou à tout autre chose. Et je voudrais gommer de nouveau toute trace d’ennui, pour me laisser bercer, me laisser aspirer par cette impalpable beauté. Car je voudrais désormais retourner à ce que je suis. La vie m’appelle.

Une main vient se poser sur mon épaule. L’enfant a arraché de ses hauteurs le brouillard électrique du silence pesant qui roule derrière lui, immobile, et qui soupire à la surface du fleuve. Il se rapproche de la rive : je le suis du regard, attentif au poids envoûtant de son indolence, mesurant la régularité désordonnée de ses pas. Il y avait là autrefois de larges broussailles qui s’emmêlaient à mes pieds lors de mes courses insensées à poursuivre mes rêves d’aventures et de joie…

Le souffle muet du temps résonne de ce côté, ballotté par la voix étouffée d’un enfant sans voix :

« Tu étais un enfant rempli d’espoirs. Solitaire. Passionné de voyages. Mais enfermé dans cette campagne presque déserte. »

Son visage est éclairé d’une ombre verte qui se consume aussitôt dans un vrombissement transparent. Il s’évanouit avec elle.

Derrière, sur la rive d’en face, une silhouette lointaine, à peine visible, assise sur un banc d’herbe : c’est un vieil homme las qui tue le temps en jetant de cailloux dans le fleuve. Plus loin, un enfant. Son jouet s’est perdu dans les branches d’un arbre. Intrigué par les cris de l’enfant, le vieil homme vient à sa rencontre. Tous deux échangent quelques mots, et l’enfant s’éloigne vers le bois voisin. Le vieil homme reste seul.

Je connais la suite : le vent va se lever, le jouet va s’envoler et retomber dans le fleuve.

« Le vieil homme va s’enfuir. Et l’enfant revenir… »

La mémoire a fait son trou. Une image branlante s’est engouffrée. Je souhaite désormais que la quête de mon identité se poursuive avec lui. J’ai peur de comprendre qui je suis.

« L’enfant sert de rage ses poings dans ses poches… »

La haine m’avait envahi. Mais lui aussi avait vu s’envoler un rêve, lui aussi serrait rageusement ses poings dans ses poches… et il ne les retirerait plus que pour essuyer les larmes qui ne cesseront de couler le long de ses rides. Et ses larmes se mêleront longtemps encore à sa honte.

C’est ainsi que je me suis éloigné de mon enfance, brouillé avec ses jeux, ses rires. Peut-être cherchais-je, en m’épuisant à travers le monde, à débroussailler, assassiner, déraciner, toute la végétation de la terre pour retrouver secrètement, au milieu des débris, mon jouet oublié. Je méprisais la liberté dont je croyais qu’il jouissait loin de moi, je méprisais son infidélité, quand en fait, il succombait à la décrépitude des fonds du fleuve. Alors aujourd’hui, où je gis peut-être dans le tombeau de mes rêves, au milieu de ce fleuve où je le retrouve, dans ce trou muet de l’abîme-oubli, je te pardonne, ô mon bel ami, de m’avoir laissé tant te haïr — je te suis reconnaissant de vivre le même humble abîme que moi.

Je pars pour l’aventure. Je me revois tout rempli de haine et de rancœur, désarmé pour la vie. Je ne sais pas — je ne sais rien. Et cette ignorance va faire de moi un misérable… Un homme.

Plongé dans un abîme, je suis comme transporté sur les ailes du rêve… Une présence familière m’emporte et me sourit.

Enfin il fait jour. Il fait nuit. Je m’éveille.

Ce rêve me hante depuis toujours. Je n’ai jamais pu le nommer. J’ai vécu mille et une vies. J’ai perdu mille et un rêves. J’ai été le monde, j’ai été l’homme. Tant de vies vécues, tant de haine ! Quelle horreur de se réveiller en plein sommeil, prendre le chemin de la mémoire que l’on a pris si souvent, et enfin comprendre !

 

La suite :

La mort est un cauchemar qui compte à rebours la chute de nos vies

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