Bunny Lake a disparu, Otto Preminger (1965)

Note : 4 sur 5.

Bunny Lake a disparu

Titre original : Bunny Lake Is Missing

Année : 1965

Réalisation : Otto Preminger

Avec : Keir Dullea, Carol Lynley, Laurence Olivier, Noël Coward

Film à ranger dans la catégorie « le réalisateur a fait un excellent travail avec un matériau désastreux ». À la Jaws.

Le problème, quand on multiplie les fausses pistes et que celles-ci sont toutes crédibles, alors même qu’elles peuvent se présenter sous des formes loufoques, voire inquiétantes, c’est que l’on peut être certains que le récit va manquer de cohérence et de crédibilité.

Sérieusement, les trois principales pistes mènent à trois personnages plus ou moins fantasques : une cuisinière allemande qui disparaît au même moment que la fillette ; un bailleur excentrique (cowardien en somme, le bon Noël ne peut être qu’extraordinaire dans un second rôle tant il est insupportable dans un premier) un peu trop envahissant ; une ancienne professeure habitant au dernier étage de l’école et légèrement timbrée.

Si ces pistes nous paraissent, à nous, spectateurs, évidentes, elles tardent à attirer l’attention de la police, ou ne l’attirent pas du tout. Leur comportement à tous trois n’a bien entendu rien de troublant… Ben voyons.

Sans compter que si l’extraordinaire, c’est déjà par définition rare, trois cas extraordinaires apparaissent franchement improbables (sauf complot démoniaque à la Rosemary’s Baby). Si l’on convient en plus que le premier cas extraordinaire, c’est précisément la disparition de la petite, toute situation ou tout détail étrange devrait forcément être lié à cet événement. Mais non, pas du tout.

C’est donc écrit avec les pieds. Et tout le mérite revient à Preminger qui, malgré cela, a fait de cette horreur un excellent thriller.

Le seul élément définitivement crédible, en revanche (divulgaphopes s’abstenir), consiste à faire du frère (ou de l’oncle) le coupable. C’est encore presque toujours dans la propre famille des victimes que l’on trouve les fautifs… Ce qui l’est moins (crédible), c’est que si la mère connaît manifestement les tendances psychiatriques de son frère (elle sait parler à son double), on ne peut croire une seconde que ses soupçons ne se soient jamais portés sur son frère…

Si l’histoire est épouvantable, dans la veine des thrillers psychologiques à la mode à Hollywood depuis Psychose (symbole d’un joli déclin), mais aussi en Angleterre (Répulsion, The Servant, Blow-Up, L’assassin s’était trompé, etc.), le film se rattrape largement par la maestria chez Preminger à diriger ses acteurs et à mouvoir sa caméra dans les moindres recoins des maisons, des étages de l’école, jusqu’aux sous-sols d’un hôpital ou d’un magasin de réparation de poupées.

À ce sujet, la séance à laquelle j’ai assisté était présentée par Nicolas Saada. Sa perception des choses laisse songeur. Selon lui, la grande qualité de Preminger sur ce film aurait été de proposer de nombreux plans-séquences invisibles.

Eh bien, oui, ils sont tellement invisibles qu’ils n’existent pas. La caméra remue en effet dans tous les sens pour suivre les personnages au plus près sans perdre de temps avec des plans larges qui feraient retomber l’intensité et parce qu’au fond, il n’y a pas cinquante manières de filmer dans les espaces exigus de décors réels. Contrairement à ce que Saada prétend, il n’y a aucun plan-séquence : si le réalisateur fait souvent l’économie d’un raccord lors d’un passage d’une pièce à une autre, Preminger change en revanche souvent d’emplacement en fonction des besoins et procède aussi de manière répétée à des raccords dans le mouvement ou à des contrechamps. Un plan long et mouvant, ce n’est pas un plan-séquence.

Ce qui est relativement rare pour un film réalisé par un homme ayant exercé surtout à Hollywood, ce sont toutes ces libertés prises avec la caméra, sans pour autant en faire des effets qui anéantiraient la nécessaire transparence de la mise en scène dans une œuvre cherchant à jouer sur l’intensité de la situation et la justesse des acteurs et sans jamais s’écarter d’une certaine sobriété sans quoi le film sombrerait dans la série B.

Rare, mais non pas exceptionnel.

La plus grande révolution technique qu’a connue le cinéma après le parlant, c’est bien l’Europe qui l’a apporté lors de ces nouvelles vagues diverses au tournant des années 60. Les caméras se font plus petites ; la pellicule devient plus sensible et l’on peut désormais filmer en intérieur sans avoir recours à d’immenses projecteurs (les accidents dans lesquels on perçoit l’ombre de la caméra ne sont pas rares) ; enfin, le son peut se faire en prise directe (là encore, il y a quelques ratés dans le film).

Ce n’est pas pour rien que certains réalisateurs américains (parfois même italiens) sont venus en Angleterre échapper à la décadence hollywoodienne. De nouveaux outils s’y trouvaient, des nouvelles libertés s’y prenaient. Les contraintes y étaient moindres (pas de code à la con) et en Angleterre, Basil Dearden, Jack Clayton, Karezl Reisz, John Schlesinger, Tony Richardson, Lindsay Anderson, Ronald Neame, Peter Brook, Richard Lester, Jack Cardiff… s’y amusaient comme des fous, et comme leurs comparses partout en Europe.

La même année, William Wyler vient tourner les extérieurs de L’Obsédé. Avec les mêmes possibilités (j’évoquais ce qu’il lui était permis de faire dans mon article sur l’évolution des transparences dans l’histoire hollywoodienne). Otto Preminger y était venu dès 1958 pour tourner Bonjour tristesse (jalon également évoqué dans mon article sur les transparences). Joseph Losey s’était établi en Angleterre, comme Kubrick ; Billy Wilder et Joseph L. Mankiewicz y viendront réaliser quelques dernières danses. Orson Welles, Stanley Donen, Robert Aldrich, Jules Dassin ou même Blake Edwards pour La Panthère rose tournent ici et là en Europe. Même l’un des seuls à tenter de secouer le cocotier hollywoodien, John Frankenheimer, viendra tourner Le Train en Europe. David Lean et la série des James Bond innovaient même en matière de films à grand spectacle censés être une spécialité hollywoodienne depuis des décennies. Et pour finir, puisque les studios américains, à la limite de la faillite, comprendront leur retard, ils feront appel à Peter Yates afin d’importer enfin les méthodes européennes à des productions devenues obsolètes avec Bullitt.

Preminger savait probablement ce qu’il trouverait en (re)venant travailler en Europe. Ce n’était pas pour faire arty, se la jouer Godard ou Fellini et reproduire l’erreur d’Arthur Penn sur Mickey One (sorti la même année), ni pour faire des plans-séquences, mais pour échapper au carcan des studios.

Pour qui se tenait un tant soit peu au courant de ce qu’il se passait dans le monde, à fortiori pour un Européen exilé, l’Europe de cette époque devait être un véritable eldorado.

Bref, sur le plan formel, l’habilité de Preminger à coller à son sujet est remarquable. Et dans l’exécution, il n’est pas interdit de penser que la réussite du film soit due aussi beaucoup à sa direction d’acteurs (et par conséquent, aux acteurs eux-mêmes). Ce qui distingue parfois un bon thriller psychologique d’une série B à la William Castle, c’est la mesure, le bon goût, la retenue, la maîtrise des limites, une certaine forme de bienséance ou de crédibilité interdisant le viol de la règle du quatrième mur (on ne s’improvise pas sur le tard des principes de distanciation comme peut le faire William Castle dans Homicide par exemple). Jusqu’au bout, malgré un scénario passablement médiocre et grotesque, Otto Preminger s’attache à relater les événements de la manière la plus crédible possible. Quand on joue la folie, la peur, il est si simple pour un (mauvais) acteur de tomber dans la caricature, l’outrance. Tout ici au contraire est maîtrise et sobriété. Cela ne signifie pas que les personnages doivent rester froids (la mère est bouleversée par la disparition de son enfant et par les soupçons de la police la concernant), mais qu’ils doivent être vraisemblables dans leur interprétation (alors que les incohérences pleuvent dans l’écriture de leur personnage).

Chapeau.


Bunny Lake a disparu, Otto Preminger (1965) Bunny Lake Is Missing | Wheel Productions


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Carrie, un amour désespéré, William Wyler (1952)

Carrie, un amour désespéré

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Carrie 

Année : 1952

Réalisation : William Wyler

Avec : Laurence Olivier, Jennifer Jones, Miriam Hopkins

Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire à l’eau de rose, ce mélo misérabiliste qu’on croirait tout droit sorti de l’imagination grossière de Barbara Cartland ? Heureusement qu’il y a le jeu excellent de Laurence Olivier et de Jennifer Jones pour sauver la baraque, et une production/réalisation de William Wyler. Qu’est-ce qu’ils sont allés faire dans cette galère…

L’histoire est à peine croyable, d’une cruauté inimaginable. Les personnages sont antipathiques, leur évolution plutôt rocambolesque, et la morale de l’histoire, finalement, ça devient : « Certains ont de la chance, d’autres non… » Merde, ça fait rêver ça ? Putain de cruauté ! Le personnage de Jennifer Jones se prostitue littéralement pour vivre (même si ce n’est pas dit comme ça, mais une fille qui accepte de vivre chez un type à cette époque-là sans être mariée avec lui, code Hays ou pas, on ne peut pas imaginer que ça s’amuse du matin au soir à se faire des bisous sans la langue). On ne peut pas avoir du respect pour un tel personnage. Ce serait un film d’aujourd’hui passe encore, mais pour l’époque, ça ne passe pas ; d’ailleurs il en est question à un moment, mais la belle ne se fait pas prier et garde cependant ses airs de sainte-nitouche. Là, on a une ellipse qui tue quand on la voit limite heureuse vivant chez ce type qu’elle n’aime pas…

Carrie, un amour désespéré, William Wyler 1952 | Paramount Pictures

Que dire donc de ce personnage ? Le genre de vieux bonhomme qui en a après les jeunettes, le type malheureux avec la femme de la haute société qu’il a épousée pour rentrer dans le monde, et qui court après les nubilettes en leur mentant sur sa situation et son âge…

On tente alors de les lancer dans une romance épique, mais avec de tels excès, l’histoire tourne vite au ridicule… On est loin de Docteur Jivago. On a les deux amants à qui il arrive que des merdes, mais ce sont eux qui s’y sont mis tout seuls. Antipathiques et… un peu concons (sans déconner, faudrait lui foutre un peu de plomb dans la tête à cette Carrie…). Le Docteur Jivago est amoureux de deux femmes en même temps, ce sont des choses qui arrivent et sa première femme n’en devient pas moins antipathique, au contraire ; on sent que parfois on ne peut rien contre le destin… Là ce vieux plouc, il veut juste se barrer avec une jeune fille paumée et profiter de sa situation… C’est complètement immoral, monsieur Hays. Il n’y a pas le destin derrière tout ça, c’est un con qui veut se faire une jeune et c’est tout. Sa première femme à lui, c’est une mégère, on comprend pourquoi il ne l’aime pas, mais on ne peut avoir que des personnages antipathiques dans une histoire ; qu’au moins, on puisse leur trouver une excuse, donner au personnage un peu de relief. Le but ce n’est pas d’exposer des préjugés et de les laisser tels quels ; mais bien de leur tordre le cou et de donner une chance à ces personnages, une chance de moins les détester. Il faut toujours des motifs d’espoir, même discutables ; on n’expose pas ce qu’on estime être de viles créatures pour le plaisir de les lyncher et en laissant croire qu’il y a des « méchants » par nature… Être un fils de pute, c’est déjà une circonstance atténuante… Komarovsky dans Jivago, il finira par aider le couple Lara-Jivago, car au fond il aime Lara et veut l’aider ; même Strelnikov qui est sans doute la plus grosse pourriture du film, on peut comprendre sa haine par son amour perdu, par sa fragilité, son utopie, tout ce qui n’existe plus pour lui. Là, on ne cherche pas à aller au fond des personnages, ce sont des caricatures et il faut les accepter comme ça. Alors vas-y, essaie, Willy… Tu pourras toujours nous les mettre dans les situations les plus « romanesques » on s’en moque, parce qu’on ne les aime pas et les méprise. Si celui qui a écrit ce machin n’aime pas les personnages qu’il décrit, comment, nous, on pourrait les aimer, les comprendre et les défendre ? On suit les péripéties les unes après les autres le plus souvent avec dégoût parce qu’il leur arrive que des merdes, toujours le pire (ça, c’est une loi de la dramaturgie mais encore faut-il rester dans la vraisemblance, éviter d’y aller trop fort). Et puis surtout, la manière dont réagit le personnage d’Olivier dans la galère ne fait rien non plus pour qu’on s’apitoie sur son sort. Le type est de la haute, il se retrouve garçon de café, et au lieu de ne pas la ramener en restant humble, le mec semble mal vivre ses nouvelles manières de plouc dans le bar à ploucs où il travaille… On ne peut pas aimer un type de la haute qui tombe dans le caniveau et qui refuse qu’un mec « d’en bas » l’aide parce que c’est un mec d’en bas… Monsieur mérite mieux que ça ?… Hé ben, restes-y dans le caniveau.

Reste la scène finale qui vaut tout de même le coup d’œil. Parfaitement tire-larmes, même si on est plus proche du pitoyable que du « romanesque »… Peut-être le grand ratage d’un nouveau genre. Olivier est désormais clochard (à cause de sa conne de femme qui le laisse tomber sur un malentendu) et Jennifer Jones le fait rentrer dans sa loge (elle est devenue une star des planches new-yorkaises). Il lui demande un peu à manger, l’aumône ; elle, le vison sur les épaules, lui tend son petit sac. Il n’y a que des gros billets (vraiment, c’te poisse). Alors il dit : « J’aurais du mal à faire du change avec ça… » Elle : « Tu vas rester avec moi ! Tu vas voir on va être heureux ! Attends-moi là j’ai un truc à faire… » Il se casse en prenant une petite pièce dans son sac à main. Et là, on pense, soulagés d’en finir : « C’est vrai casse-toi, c’est à cause d’elle après tout si t’es dans la merde ». Pauvre film.



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Les Hauts de hurlevent, William Wyler (1939)

La Horde de Hurlevent

Les Hauts de hurlevent

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Wuthering Heights

Année : 1939

Réalisation : William Wyler

Avec : Merle Oberon, Laurence Olivier, David Niven

Du Bronté produit par Samuel Goldwin, mise en scène par William Wyler, et interprété par Laurence Olivier. Si ce n’est pas de la dream team ça…

Une mise en scène qui fout bien les boules au début avec les violons dans la neige (on aura les mêmes quarante ans plus tard dans LEmpire contre-attaque). Tout en flashback, comme toutes les bonnes histoires gothiques (oui, il n’y a pas que le film noir), comme pour mieux entrer dans une histoire qu’on veut fantastique ; ça pourrait tout aussi bien être un rêve, un mensonge (la sophistication de la mise en abîme qui plongerait presque le film dans le baroque si on y avait en plus les couleurs et des optiques torsadées). Le reste, c’est du mélo. L’amour impossible qui rentre en conflit avec le paraître.

Ça ressemble pas mal à Jane Eyre finalement. Le même personnage de l’homme autoritaire dévoré par sa passion ; et ces femmes rendues idiotes par leur amour. Les mêmes patelins paumés habités par le mystère et ses fantômes. Et puis, au moins, le mauvais temps, c’est crédible dans le nord de l’Angleterre.

An -2 avant CK. Pas de contre-plongée, pas de plan-séquence. Mais ça paraît bien sophistiqué tout de même pour 1939. Bien léché, rien à dire. Peut-être l’effet gothique déjà. La sophistication s’écrit avec un W, qui veut dire Welles, ou bien donc Wyler… (Ça marche aussi avec D.W Griffith ou Josepth L. Mankiewicz ; un peu moins avec Wilder, sauf pour Boulevard du Crépuscule peut-être… Le K, c’est pas mal non plus. Et le Z. OK, je range mes runes.)


Les Hauts de hurlevent, William Wyler 1939 Wuthering Heights | The Samuel Goldwyn Company


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1939

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