La Rue chaude, Edward Dmytryk (1962)

Walk on the Wild Side

La Rue chaude Année : 1962

6/10 IMDb

Réalisation :

Edward Dmytryk

Avec :

Laurence Harvey
Capucine
Jane Fonda
Anne Baxter
Barbara Stanwyck

Les années 60 du cinéma américain font décidément bien peine à voir. Déploiement de moyens presque sidérant pour ce qui n’est au fond qu’une banale histoire de série B et qui aurait pu tout au plus dans les années 40 faire un bon film noir (Dmytryk a été l’auteur en 1947 de l’excellent Crossfire). Le moindre espace carré du décor, de l’écran, du casting, semble être étudié afin d’y mettre le meilleur… sur le papier. Mais sérieusement, Anne Baxter en tenancière de bar mexicaine ? Elle a peut-être voulu reproduire les prétentions de son partenaire des Dix Commandements dans La Soif du mal, mais on n’y croit pas une seule seconde (comme souvent dans ses rôles de composition).

Jane Fonda bouffe toute la pellicule pendant le premier acte du film, et même si son personnage revient par la suite, elle en fait trop. Et Dmytryk la regarde peut-être un peu trop jouer. La cohérence dans son interprétation laisse d’ailleurs un peu désirer : elle est censée être une gamine certes un peu dégourdie, mais c’est une fille des rues sans éducation ; pourtant tout à coup à la fin, ce n’est plus une petite fille mais Jane Fonda, l’adolescente devenue adulte et qui profite d’une ou deux séquences pour montrer ce qu’elle est capable en femme pleine d’esprit… De l’esprit, son personnage en a, elle dispose même de quelques-unes des meilleures répliques du film, mais encore fallait-il alors ne pas surjouer l’enfant sauvage au début…

On frôle les excès d’un Tod Browning avec un mari cul-de-jatte au milieu de deux des plus belles femmes du monde : Jane Fonda et Capucine… Ah, Hollywood…

À noter toutefois un générique somptueux suivant les pérégrinations nocturnes d’une chatte signé… Saul Bass.

(Et si Jane Fonda est magnifique, je n’ai vu que Capucine, la chatte qui passait par là. Noire et élégante, bientôt panthère et rose. « Capucine… ! » sur les toits, j’écris ton nom.)

Julia, Fred Zinnemann (1977)

Le Choix de Julia

Julia Année : 1977

6/10 IMDb

Réalisation :

Fred Zinnemann

Avec :

Jane Fonda, Vanessa Redgrave, Jason Robards

Étrange cette incapacité des grosses productions hollywoodiennes à retranscrire, disons, honnêtement, certains sujets sensibles. Après les années 60, on sent une volonté des grands studios de contrer les films du nouvel Hollywood (ironiquement, en cette année 1977, ils auront bientôt la solution toute trouvée pour enterrer définitivement ce mouvement et imposer une nouvelle forme de classicisme tournée vers un autre public : la même Twentieth Century Fox distribuera Star Wars) avec des sujets sérieux mais stylistiquement ronflants capables de ramasser des prix (et baser toute une publicité dessus). Les anciennes recettes de l’âge d’or demeurent, mais on n’y ignore pas certains procédés « modernes » (Walter Murch, habitué des montages sonores de deux barbus bien connus, est crédité ici du montage).

Le mixage entre ces différents types de cinéma n’en est pas pour autant digeste. On se heurte souvent à certaines logiques artistiques, et les vieux concepts de rentabilité demeurent.

D’abord on peut discuter du choix de l’actrice principale. Après son Oscar pour Klute une demi-douzaine d’années plus tôt, Jane Fonda héritait sans doute encore des projets les plus ambitieux du moment. Qui a piloté ce projet, qui en est au final l’auteur ? C’est peut-être une question qu’il ne vaut mieux pas se poser tant le résultat est typique de cette sorte de contre-réforme des studios vis-à-vis des divers mouvements de libération du style qui a fait florès partout dans le monde durant la décennie précédente…

Jane Fonda est une excellente actrice, là n’est pas la question, mais elle en fait trop pour essayer de coller au personnage, et ne semble pas bien aidée par son metteur en scène. On serait presque à se demander si le véritable maître d’œuvre de ce film ne serait pas plutôt son maquilleur ou Douglas Slocombe, l’opérateur, habitué des films nominés aux Oscars (Le Lion en hiver ou Gatsby le magnifique) : c’est toute une esthétique rappelant les meilleures heures du classicisme hollywoodien qu’on retrouve ici… la couleur en plus. Surtout, il est à remarquer, un peu tristement, que malgré les efforts de la production pour multiplier les scènes de l’actrice au téléphone, rappelant ainsi ses exploits lacrymaux dans Klute, et dans lesquelles elle s’en sort plutôt bien (au point qu’il faudrait songer à donner un jour un Oscar d’honneur aux combinés téléphoniques qui ont su lui donner la réplique), dès qu’elle est seule ou face à un autre acteur, l’actrice oscarisée disparaît.

Je me rappelle, il y a peut-être vingt ans de cela, une remarque de Jane Fonda formulée dans je ne sais quelle émission où elle avouait que pour elle une actrice l’était en permanence. Elle voulait dire par là qu’une actrice devait dans sa vie quotidienne être consciente de sa présence et en permanence être le témoin de ses réactions pour être capable de les reproduire face à une caméra. Je suis loin de penser qu’il s’agit là d’une approche efficace à l’écran : un acteur doit être capable de s’abandonner totalement à son imagination, à la situation, sans quoi bien souvent on voit, ne serait-ce que intuitivement, qu’elle se regarde jouer et a conscience, plus d’elle-même, et de la présence de la caméra. C’est peut-être là un des plus vilains défauts d’acteur. Et c’est bien un des nombreux problèmes de sa composition dans ce film : on perçoit trop qu’elle joue et attend de nous de l’admiration face à sa performance.

Ce n’est d’ailleurs pas inhérent au seul jeu, à Hollywood, de Jane Fonda. C’est en fait une méthode, celle de l’Actor’s Studio, qui a fini au cours des années 50 par faire sa loi dans les studios depuis les premiers films oscarisés de Kazan avec Marlon Brando (que Fred Zinnemann avait dirigé dans C’était des hommes, avant lui aussi de tomber dans une forme de classicisme sirupeux qui suivra l’âge d’or jusqu’à ces années 70…). Et cette méthode consiste à penser que tout acteur doit être capable de jouer (on dira composer), n’importe quel type de personnages. Pour Jane Fonda, ça consiste donc à penser qu’elle puisse être crédible en jouant Barbarella comme une intellectuelle juive, lesbienne, perdue en Europe dans les années 30.

À ce stade, et dans ce type de films oscarisables, c’est parfois la nécessité de voir un acteur « performer » qui trace les grandes lignes de l’histoire. On voit ainsi à maintes reprises lors de montage-séquences* joliment mis en musique par Georges Delerue, l’actrice face à sa machine à écrire, revêtue à chaque plan ou presque d’un pull neuf ou d’une coiffure savamment sculptée (pour ne pas dire laquée) pour nous la représenter au travail, avec des airs négligés qui ne tromperont personne. Quand le classicisme hollywoodien rencontre de mauvais adeptes de la method

Encore une fois, Jane Fonda ne propose pas une mauvaise interprétation. On ne peut juste pas y croire. Plus problématique toutefois, cette manière de se faire bouffer constamment par ses partenaires. Le plus criant ici, c’est sa dernière rencontre avec son amie dans un restaurant berlinois. On a suivi l’actrice lors de son parcours épuisant en train entre Paris et Berlin, voyage durant laquelle on l’a vue angoissée à l’idée de se faire choper, au point de multiplier les maladresses et les faux pas, incapable de manger, suante… Et après ces heures éprouvantes, nous la voyons toujours parfaitement laquée, lumineuse, belle comme une figure de papier glacée. À côté d’elle, Vanessa Redgrave n’est pas maquillée, on la sait bien moins jolie que l’actrice américaine, et pourtant, elle sourit, regarde sa partenaire amoureusement comme la situation l’exige, ne force rien, et c’est elle qu’on regarde et qu’on trouve belle. La fausse sueur de Jane Fonda luit dans la lumière, mais ce n’est que pour mieux refléter la beauté sans fards de l’actrice britannique.

On pourrait d’ailleurs à ce stade gloser (ou glousser) sur la présence des deux actrices dans le film, celles-ci étant pratiquement prises à témoin dans l’excellent essai filmé de Mark Rappaport, From the Journals of Jean Seberg, passé il y a quelques jours à la Cinémathèque française, juste avant cette rétrospective Jane Fonda, et dans lequel était interrogé leurs activités politiques et choix de carrière.

On sait que le père Fonda était souvent utilisé dans les films pour représenter l’homme de la rue, fort est de constater qu’avec la fille, toute maquillée des prétentions fumeuses de la method, en est incapable. L’innocence, la naïveté, la peur, tout ça, Jane Fonda a beau ouvrir de grands yeux, on n’y croit pas une seconde. Et ce n’est pas son travail qui est à remettre en cause (du moins jusqu’à un certain point), mais au contraire cette volonté impérieuse, à une certaine époque (et on y est encore pour l’essentiel des films oscarisables) de forcer la performance et les possibilités de la composition.

Un acteur est toujours esclave de son physique. Dans ses entretiens avec Noël Simsolo, Sergio Leone citait deux exemples. L’un avec le père Fonda justement, qu’il avait eu du mal à habiller : malgré ses efforts, l’acteur avait toujours cette classe de prince caractéristique. Et s’il est parvenu à rendre crédible l’acteur dans un tel personnage antipathique dans son film, là c’est mon avis, c’est peut-être que malgré le soin qu’il portait sur le réalisme (décoratif, on pourrait presque dire), ses films sont des fantaisies : les artifices jouent au plaisir qu’on prend à regarder des cow-boys, bons et mauvais, se tourner autour avant le duel attendu. L’autre exemple concernait l’acteur Rod Steiger, caricature à lui seul de la method, avec qui cette fois le réalisateur italien ne s’accordait pas précisément sur la méthode de jeu (même principe que pour Fonda, là où je trouve Steiger parfait, c’est dans un film carton-pâté, Docteur Jivago). Un acteur ne peut pas tout jouer.

Et il est d’ailleurs amusant de voir que ces méthodes de jeu ont perduré jusqu’à aujourd’hui : parmi les seconds rôles du film, qui donne la réplique à Jane Fonda ? La toute jeune Meryl Streep. Ce n’est pas une méthode, c’est un système.

La transition est toute trouvée. Julia n’a cessé de me faire penser au Choix de Sophie. Au-delà de la performance d’acteur (forcée et recherchée pour conquérir la statuette), il y a là encore dans un système hollywoodien une incapacité, derrière les films à grands spectacles avoués (de guerre en particulier), à témoigner d’une période en Europe, avant ou pendant la guerre. Le Choix de Sophie et Julia sont deux adaptations dont les œuvres semblent partager certaines caractéristiques : un récit à la première personne, une narratrice juive (ou perçue comme telle), et une participation à la guerre, réelle mais presque anecdotique. C’était comme si l’Amérique mettait en scène cette incapacité, cette honte peut-être, d’avoir été la spectatrice d’événements tragiques sur le Vieux Continent, sans jamais avoir été en mesure de réagir ou de comprendre ce qui s’y jouait. En particulier pour les juifs. Le problème, c’est que pour mettre en scène cette idée du témoignage, autrement la participation à des événements sans s’en tenir acteurs, les deux récits sont obligés d’apporter une matière dramatique parallèle qui devient le réel centre narratif de ces histoires. Dans Le Choix de Sophie, il y avait comme une forme d’indécence à mettre ainsi en parallèle une histoire de ménage à trois avec la condition des juifs en Europe pendant la guerre ; dans Julia, on n’en est jamais bien loin, parce que si l’idée directrice du récit reste la volonté de Lillian de retrouver son amie, le récit est articulé autour de séquences décrivant la relation de la dramaturge avec Dashiell Hammett. Des séquences avec une réelle puissante cinématographique puisqu’elles sont réalisées dans une maison au bord de la plage, mais dont l’opposition avec les séquences européennes (pourtant réalisées elles aussi sans grand réalisme) passe mal.

Ce décalage est symbolisé par une séquence : quand Jane Fonda arrive à son hôtel, elle retrouve dans sa chambre la malle qu’elle croyait confisquée et perdue. Son réflexe alors en l’ouvrant est d’être choquée de la retrouver toute en désordre. Une réaction de petite fille matérialiste plutôt malvenue quand son amie risque sa vie.

L’âge d’or du cinéma hollywoodien, dicté, pour beaucoup et paradoxalement, par le code Hays, mettait en scène des personnages de la haute société américaine sans prétendre montrer autre chose. Les films noirs de leur côté utilisaient l’âpreté du noir et blanc pour illustrer la noirceur sociale des milieux populaires. Aucune hypocrisie ou hiatus là-dedans. Alors qu’avec l’apparition de la couleur, des effets modernes de montage appliqués à une nouvelle forme de classicisme, la mise en scène de sujets dits sérieux avec des moyens considérables, il y a comme une mesure que Hollywood n’est jamais parvenue à tenir depuis. Adapter des histoires sordides, ou simplement ambitieuses (exigeantes) avec les moyens des blockbusters, des méthodes d’avant-guerre pour offrir un cadre reluisant au spectateur, quelque chose clochera toujours. Jusqu’à La Liste de Schindler.

Pour en revenir sur la comparaison avec Le Choix de Sophie (film de Alan J. Pakula d’ailleurs, qui avait donc déjà réalisé Klute, comme quoi, on a vraiment affaire ici à une méthode), les deux films jouent beaucoup de flash-back et de voix off. En général, ces deux procédés permettent de composer un récit avec des séquences très courtes. Pourtant le film de Fred Zinnemann se perd au milieu du film en un long tunnel faisant passer le film tout à coup et entièrement vers le film d’espionnage. Et cela pour un motif pas forcément anodin mais éloignant notre attention du sujet premier du film : le rapport entre les deux amies. Le personnage de Vanessa Redgrave (en tout cas la mission qu’elle lui assigne indirectement) ne devient alors plus qu’un vulgaire MacGuffin. Au bout de vingt minutes, tout ce prêchi-prêcha de film d’espionnage pour un enjeu aussi peu important, finit franchement par agacer.

Dans les deux films également, cette fascination puérile et mal rendue pour les écrivains, invariablement présentés selon un stéréotype cent fois éculés, comme des êtres capricieux, alcooliques, impulsifs, hypersensibles, et (faussement) intelligents, leurs commentaires se bornant souvent plus à multiplier les références vaseuses (name-dropping qu’on dit désormais). Par exemple, pour montrer à quel point Julia est intelligente (confondre intelligence et culture étant une manie bien américaine), elle cite ses dernières lectures. Non pas les titres des ouvrages parce que le spectateur n’y comprendrait rien, mais des auteurs pouvant grossièrement faire autorité sans liens apparents. Freud et… Einstein apparaissent alors, mais le plus amusant concerne ce dernier : le personnage de Jane Fonda demande à celui de Vanessa Redgrave y comprend quelque chose. Réponse positive, bien sûr, sans autre explication.

On le voit ici, tout est prétexte à parader, à faire semblant. Autre exemple amusant quand le personnage de Jane Fonda assiste un peu perdue à une manifestation antifasciste dans une rue à Paris : Fred Zinnemann montre les heurts entre la police (époque Front populaire, c’est pas Vichy) et les manifestants comme s’il était question de mai 68. Comme par hasard, les manifestants tombent sur un tas de pavés tout près comme si on trouvait alors des tas de pavés bien rangés à tous les coins de rue de Paris. On est en plein dans le folklore, tout sonne faux.

Seule consolation, et pour une fois, elle est liée au fait qu’il est question d’une histoire vraie. Non pas que cela apporte un quelconque intérêt narratif ou historique à l’affaire, mais parce qu’on découvre Dashiell Hammett et plus encore, Lillian Hellman, le rôle que tient Jane Fonda, l’auteure dramaturge de The Children’s Hour. C’est anecdotique, mais n’ayant pas potassé le sujet du film avant de le voir, ce fut une surprise (et il est donc question de l’écriture, et de la réception, d’un chef-d’œuvre, même si tout ça paraît quelque peu déplacé tandis que Julia lutte contre les nazis en Europe).


*article connexe : l’art du montage-séquence

Le Syndrome chinois, James Bridges (1979)

Le cœur du problème

Le Syndrome chinois
Le Syndrome chinois, James Bridges (1979)Année : 1979

IMDb  iCM

MyMovies: A-C+

Réalisateur :

James Bridges

 

7/10

Avec  :

Jane Fonda, Jack Lemmon, Michael Douglas

Vu en mars 2011

Suite aux incidents de Fukushima, je suis tombé sur ce film « catastrophe » sorti… 12 jours avant la mère des catastrophes nucléaires, celle de Three Mile Island.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça fait froid dans le dos. Le film n’est pas à proprement parler un film catastrophe parce qu’il ne va pas au bout des dangers suggérés. Mais le plus intéressant, c’est surtout la démonstration de l’impossibilité d’assurer une sécurité fiable. Le film décrit d’abord la volonté de l’entreprise gestionnaire du site nucléaire de minimiser les faits pour protéger ses intérêts (minimiser les coûts, les responsabilités pour éviter les fuites dans les médias, mentir pour pouvoir ouvrir une prochaine centrale, et ça va même jusqu’à la tentative de meurtre, mais là on espère qu’on reste dans le cinéma…). Ensuite, on voit comment le personnel peut être amené à cacher des informations, consciemment ou non pour sauver leur peau et donc mettre en danger la fiabilité de la centrale.

Les reproches faits au film semblent surtout le fait que c’est de la science-fiction, à savoir que le cœur du réacteur en fusion puisse traverser sa cuve et couler à travers la croûte terrestre… jusqu’en Chine, d’où le titre. Or, qu’est-ce que la science sans prospective et sans conjecture. Non seulement l’idée que de tels incidents pouvaient se produire s’est confirmée (et encore une fois pas plus tard que deux semaines après la sortie du film où une partie du combustible à Three mile Island avait fondu jusqu’au fond de la cuve sans la percer, car ils ont réussi à rabaisser la température à temps ; la situation est la même aujourd’hui au Japon) ; en plus, l’idée qu’un magma puisse couler jusqu’au centre de la terre est elle-même envisagée par certains scientifiques pour se frayer un chemin jusque dans les couches inférieures de la croûte terrestre dans un seul but scientifique… Les idées folles que se posent certains scientifiques, les auteurs de fictions ne le pourraient pas ?! Là où c’est de la science-fiction, de la fable oui, c’est de voir un personnage comme celui de Jack Lemmon, seul contre tous, directeur de la maintenance dans la centrale, essayer de faire comprendre à tous qu’il y a un problème et que c’est leur devoir de pousser des travaux de recherches coûteux pour s’assurer du contraire. Et si, c’est de la fable, ce n’est pas une bonne nouvelle… Le film montre bien que chacun dans ces circonstances est amené à protéger ses intérêts particuliers plutôt que la sécurité. On comprend bien comment une directrice d’Areva vient se pointer devant la TV française pour nous assurer qu’il n’y a aucun problème au Japon et qu’il suffit d’attendre que ça se refroidisse, que des spécialistes travaillant dans le nucléaire nous expliquent que s’il y a un risque, il est minime… parce que si demain on décide de se passer du nucléaire, ces gens-là n’ont plus de boulot. Les intérêts des uns ne sont pas les intérêts du plus grand nombre. Donc les décideurs, les politiques, sont forcément mal conseillés.

Parce que tout ce qui découle de ces accidents, c’est que le nucléaire, bien que « hyper » sécurisé n’est pas à l’abri d’escrocs leur refilant du matériel de merde pour une centrale (comme dans le film), qu’on ne peut écarter les erreurs humaines (comme à Three Mile Island) parce que plus la sécurité est sophistiquée, plus on peut multiplier les possibilités d’erreurs. On ne peut être également à l’abri de catastrophes naturelles imprévisibles ou d’attentats… Or, quand on parle de nucléaire, aucune erreur, aucun incident n’est envisageable. Quand il y a un accident, ce n’est pas comme à la Nasa comme on l’entend dans le film (pour décrire le niveau de sécurité — il n’y a jamais eu d’accident à la NASA c’est bien connu) où un équipage disparaît avec tout leur matériel… Une tragédie certes, mais sans conséquence. Un accident nucléaire, c’est tout une zone qui est interdite pour des milliers d’années, des radiations imprévisibles avec non pas des effets seulement sur la santé sur les populations, mais sur tout l’environnement, c’est aussi des fonds à allouer non plus pour prévenir les risques, mais pour contenir les dégâts et les risques… Sans parler du problème soulevé par le film, finalement à peine développée mais qui se posait deux semaines plus tard et aujourd’hui au Japon : à savoir, ce qu’il se passerait si un cœur en fusion devenait incontrôlable et finissait dans l’environnement. Les scientifiques nous disent qu’on ne peut pas faire de conjecture parce que ça ne s’est jamais produit… Il faut donc que la plus grave catastrophe arrive pour attendre d’étudier ses effets sur l’environnement…

La science est arrivée à un point où elle a inventé un monstre, une sorte de King Kong qu’on se plaît à montrer aux yeux des spectateurs, tant qu’il est dans son trou, enchaîné, maîtrisé. On mesure à peine les conséquences si le monstre venait à devenir incontrôlable. Les expériences ont débuté dans les labos, elles sont désormais à l’échelle de la planète. « Il y a un risque sur mille »… C’est déjà trop parce que c’est potentiellement la destruction de tout un environnement. On ne met pas en application des sciences dont on ne mesure pas les risques. La vie n’est pas un champ d’expérimentation. C’est tout ce que nous avons. Nous mourrons tous, mais notre planète n’a qu’une vie. Le nucléaire nous dépasse totalement et même un risque quasi nul, c’est toujours trop. Les bénéfices de confort qu’on peut en tirer sur un ou deux siècles n’est rien face à un accident majeur qui rayera de la carte des continents entiers. L’énergie nucléaire civile, c’est pratique, c’est pas cher, mais c’est un monstre imprévisible qui, s’il se réveille, peut devenir incontrôlable. Laissons King Kong sur son île avant d’être sûr d’avoir les outils pour le contrôler. Attendons au moins quelques siècles que nous ayons installé des bases sur la lune ou Mars pour jouer aux apprentis sorciers.

J’avoue que j’étais plutôt favorable au nucléaire avant ça. J’étais plutôt « écologiste » mais le nucléaire semblait justement une bonne alternative aux énergies fossiles. Trois accidents majeurs en trente ans, c’est la preuve qu’il n’y a pas de risque 0. La preuve qu’on est tous assis sur une bombe. Le changement climatique, on le sait, ça arrive, doucement ; le danger nucléaire lui, on ne le voit pas venir, et il vous frappe en pleine gueule pour vous mettre KO.

On nous dit que c’est de la science-fiction, mais le film est bien en deçà de la réalité. La réalité dépasse souvent la fiction. C’est parfois le cas en science-fiction. Les intérêts industriels passent avant la sécurité. Malheureusement, les incompétents, les escrocs, les corrompus, ça existe, et eux jouent avec le feu. La vie n’est pas un jeu.

Un film à voir donc. Un film écrit pour être de la SF et qui au bout de dix jours prend forme, puis au bout de dix ans se voit totalement dépassé par la réalité d’un danger, c’est assez rare. D’accord, le film utilise le grotesque (le syndrome chinois) pour faire passer le message d’un risque que l’on pensait alors improbable. Mais, pour le reste, l’illustration des conflits d’intérêt, de la notion de risque zéro, tout cela, le film a vu juste, et même était bien en deçà de la réalité…