L’Intruse, Alfred E. Green (1935)

Note : 2.5 sur 5.

L’Intruse

Titre original : Dangerous

Année : 1935

Réalisation : Alfred E. Green

Avec : Bette Davis, Franchot Tone, Margaret Lindsay

Film bâclé et sans grand intérêt hormis pour ses deux acteurs principaux. L’intrigue est resserrée comme un vieux slip de grand-mère, et on doit compter les péripéties sur les doigts d’une main. Heureusement d’ailleurs, parce que rien d’autre ici à se mettre sous la dent que du bien prévisible (ça abrège les souffrances).

Un architecte tombe amoureux d’une ancienne actrice à succès, réputée pour porter la poisse et alcoolique. Il délaisse alors sa dulcinée, a l’honnêteté de lui dire (les personnages honnêtes au cinéma, c’est ennuyeux, ça coupe net toute possibilité de corser l’intrigue), et retourne vers sa belle bientôt remise sur pieds pour retourner sur les planches. Et là, quand l’actrice lui demande comment sa fiancée a réagi, il balance ça d’un magnifique revers de main : « Tu sais, elle est plus forte que nous tous. » L’excuse idéale pour ne pas se soucier des problèmes que l’on cause aux autres. Magistral d’inconsidération masculine.

C’est le premier Oscar pour Bette Davis. On ne va pas dire qu’elle est formidable, mais sa récompense annonce comment les acteurs seront récompensés par la suite : surtout pour un certain type de personnage, sur une manière d’aborder un rôle, plus que pour leur talent. Pour être plus clair : des personnages devant passer par toutes sortes d’états d’âme, d’émotions, de vicissitudes (on doit les voir au plus bas et au plus haut) et en particulier les voir composer des personnages soit en rupture totale (ici, misère et alcoolisme) soit en décalage avec leur emploi habituel (ce qui forcera l’admiration des “professionnels” pour la “composition” de l’acteur en question).

Le talent de Bette Davis est ailleurs. Une personnalité d’abord, un sacré sens du rythme (à Hollywood, il faut savoir donner à voir, avoir l’œil vif et expressif, capable de jouer les changements d’humeur dictée par la situation, quitte encore à manquer de justesse) et donc malgré tout une justesse rare à l’époque (même si quand on compare à ce qui arrivera vingt ans plus tard, tout sonne forcé). On la connaîtra bien meilleure, notamment dans Eve.


L’Intruse, Alfred E. Green 1935 Dangerous | Warner Bros.


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Life of Crime 1984-2020, Jon Alpert (2021)

Ruissellement de la misère

Note : 4 sur 5.

Life of Crime 1984-2020

Année : 2021

Réalisation : Jon Alpert

Quelle violence… ! D’une certaine manière, Life of Crime 1984-2020 fait écho à The Power of Nightmares, série documentaire qui décryptait les politiques criminelles aux États-Unis à des fins idéologiques. La Grande-Bretagne avait usé de ces méthodes pour affaiblir la Chine en l’inondant d’opium. Un siècle plus tard, les États-Unis reprennent le flambeau en s’attaquant à sa propre population.

Cette situation fait aussi écho au film de Fritz Lang vu la semaine dernière (You and Me). D’anciens gangsters se faisaient embaucher pendant leur liberté conditionnelle à l’aide d’un entrepreneur idéaliste comme on n’en trouve que dans les films des années 30. On y voyait à l’œuvre le travail des agents de probation et de liberté conditionnelle. Si d’un côté, une portion de la population pense que les délinquants ont ça en eux et que la société doit se protéger d’eux en les harcelant si nécessaire, d’un autre, certains sont convaincus au contraire que c’est de l’aide dont ils ont besoin. Tout le contraire des politiques criminelles et sociales menées dans les dernières décennies du vingtième siècle aux États-Unis. Les agents de probation appuient les délinquants dans leur réinsertion, leur servent de guides moraux, d’aides sociales et de personnes de bonne volonté pour leur offrir du travail et avoir confiance en leur capacité de rebondir honnêtement. En dehors des agents de probation, on ne voit rien de tout ça dans le documentaire. Au mieux, les victimes s’organisent elles-mêmes, au sein de leur communauté, pour aider celles qui se trouvent le plus au fond du trou.

Ça a valeur d’exemple, mais parfois les exemples ne sont pas infaillibles. Dans le film de Fritz Lang, cet exemple est donné de manière très surprenante par le personnage de Sylvia Sidney : alors que son gangster de mari ignore son passé de détenue, quand il retombe avec ses amis avec comme projet de cambrioler le magasin de l’employeur qui leur a tendu la main, c’est là qu’elle se manifeste et leur fait une leçon magistrale quasi mathématique pour leur expliquer que le crime ne paie pas.

Ça devrait être à la société (donc aux politiques sociales fédérales pour ce qui est des États-Unis) d’éduquer ainsi ses citoyens pour les mettre en garde des dangers du crime et de la drogue, non d’anciens criminels repentis. Vision naïve et utopiste dans un film des années 30, l’éducation, présentée comme ultime solution aux personnes en détresse, devient une obligation dans le monde réel des États-Unis à la fin du siècle. L’État manque pourtant à son devoir. La réinsertion n’est pas une option. La criminalité, au lieu de la combattre, sert d’arme politique à grande échelle.

Manque aussi, à tous ces anciens détenus, des addictologues. La plupart de ces crimes sont liés à la drogue. L’engrenage de la violence n’en est que plus logique. Contre une addiction, le bon exemple ne suffit pas toujours… En plus d’une aide sociale et du reste, ces anciens délinquants ont fort besoin d’un suivi médical et psychologique… L’Amérique criminalise ses populations pauvres. Le documentaire met en évidence l’idée contre-intuitive que l’on ne naît pas criminel. Il n’y a de vocation que chez les responsables idéologiques et politiques à maintenir des populations en difficulté dans la misère et la criminalité à des seules fins personnelles : gagner des bulletins de vote et instrumentaliser la misère dont ils sont eux-mêmes à l’origine à travers une idéologie du tout répressif.

Le début du film est assez surréaliste. À se demander comment le cinéaste a pu arriver à être témoin de telles scènes. On imagine que dans le Newark des années 80, les opportunités ne manquaient pas. Au contraire des documentaires léchés comme Les Chasseurs de truffes dans lesquels les plans sont pensés et préparés en amont, la méthode consiste ici sans doute plus à multiplier les heures de rushs. Trois protagonistes suivis sur 35 ans, mais combien suivis en réalité depuis le début et qui n’apparaissent pas au montage ? Et à défaut, combien d’heures de rushs ou de risques de manquer un tournant de la vie de ces trois laissés pour compte ?


Life of Crime 1984-2020, Jon Alpert 2021 | Downtown Community Television Center


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La Petite Marchande de roses, Víctor Gaviria (1998)

Y aura-t-il de la colle à Noël ?

Note : 4.5 sur 5.

La Petite Marchande de roses

Titre original : La vendedora de rosas

Année : 1998

Réalisation : Víctor Gaviria

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Film touché par la grâce.

Je n’ai cessé, en le voyant, d’essayer de comprendre ce qui le séparait du film précédent de Víctor Gaviria tourné huit ans plus tôt, Rodriguo D. Les deux usent des mêmes procédés narratifs : montage alterné très dense nous faisant naviguer d’un personnage à un autre, naturalisme très cru, voire violent, probablement une même technique de direction d’acteurs basée sur de l’improvisation dirigée… Rodriguo D semble souffrir au moins de deux défauts : les personnages sont antipathiques et leur introduction est complètement ratée (le tout étant peut-être lié).

Peut-être une perception personnelle : j’ai souvent du mal à comprendre les histoires avec trop de personnages et un enchevêtrement d’enjeux complexes. J’ai aussi un faible pour les personnages féminins, et plus encore pour les enfants (quand le film évite poncifs et autres écueils liés à leur présence). D’ailleurs les personnages masculins de La Petite Marchande de roses valent bien ceux de Rodriguo : des idiots. Parce qu’ici, la force du film, c’est principalement la grâce, le charme, l’intelligence, la fragilité de ces jeunes adolescentes livrées à elles-mêmes dans les rues de Medellín les deux jours précédents Noël. J’y retrouve un peu la même grâce que dans Certificat de naissance par exemple (ou dans Los Olvidados, même si le film de Luis Buñuel joue beaucoup sur l’opposition avec un personnage masculin qu’on aime détester).

Le film fait mal, ce n’est pas tous les jours qu’on voit des gosses drogués quasiment en permanence dans le film, et ç’a sans doute été la plus grande difficulté dont a dû faire face le metteur en scène pour monter son film (si on y croit, c’est sans doute parce que les enfants y sont réellement drogués…). Ce qui éveille la sympathie, la pitié dirait mon pote Aristote, c’est bien que drogués, ils se débattent avec une énergie tout enfantine pour survivre. Elle est là la grâce. Chose qu’on ne retrouve pas du tout dans Rodriguo D.


 

La Petite Marchande de roses, Víctor Gaviria 1998 La vendedora de rosas |Producciones Filmamento


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