II
ANTI-ROMAN
Rien ne sert de chanter l’amour sous le balcon des jolies filles, ni de dormir à l’ombre des vieux chênes en rêvant à des jours meilleurs ; car le monde est une vague cruelle qui inondera les amoureux jusque dans leur plus secret refuge ; et les rêveurs qui ne se réveilleront pas, périront noyés dans le mensonge de leurs utopies.
Le jour vient de s’endormir. Le temps est encore clair et chaud. Un petit groupe d’étrangers s’attarde dans le parc. Ils partent demain et veulent jusqu’à la fin profiter de leur séjour. Assis sur les chaises fatiguées du parc, ils respirent l’air léger de la jeune nuit — les dernières heures, lumineuses et chaudes, ont laissé quelques traces sur le lit expirant de la vie. On ose rarement interrompre la musique reposante des soupirs nocturnes ; et parfois, les murmures en ombres blanches qui se dégagent de la dentelle du crépuscule sont des silhouettes sereines qui chantent un prélude à nos rêves — timide consolation à un séjour qui s’achève. On soupire, on sourit ; demain ce sera fini. Chantons une dernière fois ce refrain qui chatoie dans le crépuscule.
Le groupe se laisse ainsi bercer par le vide — triste, serein et heureux. Puis, le grincement de la balançoire lointaine qui berçait leur attention, et qui conservait leur repos dans le royaume coulant de la vie endormie, s’interrompt. Son absence, glissant au loin vers le vide du temps, présage une nouvelle réalité. On est prêts à repartir au pays.
Mais qui osera le premier entreprendre la marche du retour ? Chacun espère que l’on s’attardera encore. On guette, un peu las, l’inspiration résolue qui entamera notre fuite.
Alors, la dame qui était à l’écart, comme toujours, fredonne les premières notes d’un air rarement entendu. Sa voix s’envole vers les nues attentives, remplit l’atmosphère comme une encre qui se répand sur du papier blanc, et nous enveloppe dans le confort reposant de sa majesté.
La musique nous console quelques instants dans la nuit diffuse. Il faut partir, enfin.
La suite, plus tard.