Les Chemins flottants – Je suis le chemin…

 

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Je suis le chemin…

 

Le soleil grandit dans le ciel. La pluie a cessé et le chuchotis du vent dans les arbres a laissé place aux murmures d’une foule anéantie par les vapeurs de l’aube — marionnettes errant sans maître, au visage dur et triste. Tous adoptent la même expression étrange et retenue : ils te ressemblent. Tous empruntent les mêmes chemins.

Dans ce néant, ta présence est tout pour moi.

Je te suis, sans jamais oser te quitter. Au gré des détours, des élargissements ou des resserrements du fleuve, au gré des chemins inconnus et fuyants, je dois me réadapter à chacune des images que tu laisses échapper de toi. Heureusement, au milieu de cette mécanique en mouvement, comme un réconfort, devant moi, la même silhouette est en marche. Une silhouette singulière, figée entre deux éclairs.

Une passerelle en bois de pin est posée sur le fleuve. Tu hésites. Une angoisse. Un mystère : les expressions qui s’éveillent dans la lumière, qui s’échappent malgré toi de mon ombre pensée, se présentent aux yeux de ma conscience sans que je puisse en identifier le trouble. Une détresse, un interdit, un danger peut-être.

Ton regard fléchit, puis se tourne vers le fleuve : l’œil clair-obscur perdu dans un flou ému de pensées, tu refuses de te laisser gagner par la mélancolie et le doute. Et tu avances.

L’air souffle dans les alentours et sculpte dans ta chevelure des images lyriques et romantiques. Ta présence autrefois inviolable se mue dans les brumes du fleuve en une forme plus humaine. Tu ne peux résister aux soupirs de l’âme qui fondent ton masque noir ; alors tu te réfugies dans le silence.

Mais les yeux fermés n’arrêtent pas les plaintes et les timides sanglots. Le fard opaque brisé, ta physionomie se nourrit de cet ébouriffant reflet vague qui surnage à la surface du fleuve. Je crois reconnaître en toi une part délaissée, oubliée, de moi-même. Une part sinistre et misérable. Certes, je ne peux encore t’approcher tout entière, mais mon œil apprend à se familiariser avec ton obscurité apaisée.

Tu considères la nature aimée avec une joie amère, tu te dévoiles enfin à elle, et tu souris.

Nous sommes seuls désormais. Tu revis, bercée par les rayons reposant du soleil. Je pénètre les saveurs intimes de ton corps, je goûte le fruit défendu de ton être — et tu me délivres le flux immaculé de ton âme noire. Le silence mielleux de tout ce qui est nature et joie me transporte dans un univers de mystères. Sans regarder, sans même écouter, comme la lumière du jour reflétée sur le fin buvard de l’œil, je te vois léviter au-dessus du fleuve, comme élevée par une fumée âpre — reflet de rien —, retombant dans une musique lâche et envoûtante qui conduit les êtres dans les dédales dorés du mirage de l’entendement, au sommet des murailles de l’exaltation, du délire, au centre d’un chemin jonché de pierres lumineuses où l’âme raisonne comme une corde de joie.

Que pouvait bien être cet espace dénaturé sinon la vaste propriété de l’imagination commune à ceux qui savent apaiser les grondements narcissiques de leurs désirs, exercer les remous tourbillonnants et voluptueux de l’amour, et réveiller les hasards qui bousculent les gens de bien ?

C’était en effet un monde rêvé, regretté du réel.

La suite :

Quand on se perd

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