Les Chemins flottants – Il ne faut pas trop boire dans les fontaines du souvenir

 

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Il ne faut pas trop boire dans les fontaines du souvenir. On finit toujours par s’y noyer.

 

Les arbres bienveillants embrassent de leur dentelle mâte les figures étourdies et rompues des jeunes amants et préservent leur intimité jusqu’au-delà de l’orée du bois, là où une église égarée et solitaire est figée dans l’océan opaque de la mémoire. Au ciel, un nuage — magnifique et imposant champ de coton — étouffe la splendeur du soleil. Le ton est feutré, isolé de tout. L’église bleuit ; des vagues d’air frais s’engouffrent dans la chambre du monde restée vide. Les arbres, grands souverains ou misérables gueux, referment leurs ailes sculpturales, et se laissent endormir par le chloroforme spectral de l’horreur. Leurs rêves hantés asphyxient leur stature qui, enfin, succombent.

Un jeune adolescent sort de l’église. Il fait chaud ; il s’ennuie. Comment s’y prendra-t-il pour s’évader de l’ennui solitaire qui le ronge ? Il erre autour des ruines, la tête basse. Son ennui rôde dans la désolation des grandes solitudes. Le vieux décor le regarde, impassible et fier. Il fait sombre, et il entend déjà son papa lui dire : « Quelle bêtise va-t-il encore nous inventer ! » Son imagination se tord de désespoir, alors sa pensée vagabonde et se perd dans le labyrinthe de la mélancolie. La rumeur du jour tend à mourir derrière la toile brûlée du réel ; une lumière rougie inonde les paupières refermées du monde. Il se sent perdu, seul, isolé sur cette île ténébreuse et sans vie, avec pour unique compagnon sa conscience fatiguée.

Désabusé et rageur, il s’assoit sur une pierre devant l’humble et discret parvis de l’église. Il laisse transpirer autour de lui le calme et le silence ; immobile et sans volonté, un poids sinistre et pourri s’échappe des tourbillons de ses lamentations ; les grelots du temps qui passe résonnent dans sa tête et le mettent au défi d’agir. Il voudrait hurler et fuir en brisant le sceau de l’ennui. Il invoque le spectre noir de la chance, et lui supplie d’exaucer devant lui un miracle. Il murmure des imprécations hasardeuses, mais rien n’y fait — peut-être est-il trop sage pour mériter l’appui des esprits taquins qui vivent hors du temps et des âges dans la transparence des bois.

Mais il ne peut se résigner à être un garçon égaré dans la sagesse qu’il méprise, un garçon rompu à la sage solitude. Il a foi en ses prières.

Inconsolable pour aujourd’hui, il s’apprête à retourner au port du pays de l’ennui. Les nuées de cotons glissent dans le ciel. Un vent chaud les précipite au loin, et la lumière réapparaît en suintant à travers les feuillages. Il ferme les yeux. Le vent chaud et clair souffle son visage mélancolique, lui berce les sangs, et la paix du cœur l’envahit à nouveau. Puis le vent s’éteint. L’air stagne et s’essouffle sous les rayons écumant du jour. Il ouvre les yeux : une neige de pollens, épaisse et sèche comme une poussière de coton, tombe des arbres. Les flocons se répandent autour de l’église, dans un silence lourd, presque suspect. Les animaux se taisent. Et la pluie de pollens s’achève. Une brise venant du fond du bois souffle en tourbillons sur le sol et soulève le petit manteau fécond.

L’adolescent embrassait le chemin du retour quand apparut devant lui, posé entre le duvet de verdure et la couche de pollen qui se réveillait en rafale, un oiseau immobile. Une fois délivré de son manteau blanc, l’oiseau demeure inanimé.

Ma jouissance enfantine renaît : l’étrange créature au bois-dormant est sans vie. Je suis l’élan ambitieux de puissance envahissante qui s’évade. « Quelle sensation grandiose de pouvoir tenir au creux de sa main, l’animal familier jusqu’alors insaisissable ! ». La liberté tenue prisonnière dans l’impitoyable cellule du désir.

Mais l’adolescent ne fait que rêver cette toute puissance : l’oiseau est mort. Alors, pour expérimenter son pouvoir, il pose le corps sans vie sur une dalle du parvis de la vieille église ; il prend une pierre mal aiguisée, et d’un coup sec, décapite la tête endormie. « Si le feu-follet de la vie s’est envolé, le mécanisme du vivant transpire toujours en lui. Il me faut mettre à nu les entrailles fumantes de l’existence. Je le tuerai une seconde fois ! »

Ce n’est qu’un oiseau ; il ne fait qu’assouvir le misérable élan d’impétuosité qui veille en chacun de nous, réveiller en lui l’esprit belliqueux qui se manifeste tout au long de la vie. Sa cruauté à lui n’est qu’une illusion, un jeu d’enfant. Il s’acharne sur le corps : le viol fracassant de sa hache de pierre qui tombe sur la dalle transpercée du parvis de l’église se répète plusieurs fois. Le pauvre cobaye n’est plus qu’une bouillie indescriptible. L’enfant n’a rien trouvé de ce qu’il cherchait. Sacrifice vain.

Déçu et indifférent, presque fier, il livre aux autres créatures cruelles de la terre, ces nécrophages professionnels, la bouillie infecte née de son arrogance : aidés des poussières du temps, ils répareront le résidu puant de ses bêtises ; ensemble ils œuvreront pour effacer ces traces de la nature — et de la mémoire.

L’adolescent s’enfuit — et je rejoins mon rêve. Me voilà à nouveau sur les bords du fleuve.

 

 

 

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C’est écrit sur le papier de la nuit

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