La Corde au cou, Gus Van Sant (2025)

Note : 3 sur 5.

La Corde au cou

Titre original : Dead Man’s Wire

Année : 2025

Réalisation : Gus Van Sant

Avec : Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Al Pacino

Guère convaincant. On devine vers quoi Van Sant veut aller, mais justement, les évidences ne font pas du bon cinéma. Défendre les rigolos broyés par le système capitaliste, j’approuve totalement. Mais entre satire sociale, médiatique, politique ou pur divertissement, le film vacille tout en avançant bien lourdement avec de gros sabots moralisateurs. Les bonnes intentions et les histoires vraies plus fictionnelles que nature produisent rarement de grands films.

Le scénario semble écrit comme un thriller humoristique rendant hommage à Un après-midi de chien. Le Lumet justement ne tombait jamais dans le piège de l’humour. Les deux rigolos n’étaient pas des personnages comiques et les effets humoristiques n’étaient pas appuyés. Ils étaient sincères. Lumet les montrait tels qu’ils étaient, complètement barré, mais ne donnait jamais l’impression de les juger (donc d’en rire).

L’écriture du film ici tendrait plutôt à s’amuser du personnage principal. Au contraire de Pacino (dans le Lumet, pas ici), son interprétation présente trop de distance, n’offre pas assez de sincérité. Et Van Sant semble accentuer cette mise à distance. Quand on s’amuse d’un désaxé, on le regarde de haut, on se moque de lui. La mise à distance, c’est de l’inhumanité. Exercice certes compliqué : le film doit être drôle parce que le personnage l’est involontairement, mais il ne faut pas rire de lui. Le film de Gus Van Sant appuie ainsi un peu fort sur la corde pour que l’on remarque que l’on cherche à dénoncer la cupidité des plus fortunés, mais il manque d’humanité. Approche classique d’une certaine gauche caviar. Bref, ça manque de sincérité et de justesse.

J’ajoute que si l’écriture du film semble invoquer certains motifs ou manies du grand divertissement, la production derrière ne suit pas. Le tournage n’aurait duré que vingt jours, paraît-il, et cela se voit (même si cela reste un exploit). Ce type de thrillers aime multiplier les points de vue et jouer sur un approfondissement de la contextualisation. Ambiance La Tour infernale. Cela réclame énormément de plans à monter, des contrechamps, de figurants, des situations qui n’apparaîtront que quelques secondes à l’écran, de simples inserts. Van Sant se tue à aller dans ce sens. D’un côté, c’est loin d’être son style habituel (on est même à l’opposer de ce pour quoi on le connaît), d’un autre, faute de matière, ça fait un peu fauché. Quand les moyens sont limités, j’aurais tendance à penser qu’on se concentre sur les situations, la psychologie, la tension. Et par conséquent en opposant nettement le cadre huis clos avec l’extérieur. La tour sera peut-être moins infernale, mais le récit tiendra la route. Le récit passe ici trop facilement de l’un à l’autre si bien qu’aucune tension ne peut en naître. Conséquence logique quand on s’évertue aussi à préférer la comédie au sérieux de la chose. Non, un désaxé poussé à commettre de tels actes n’a rien de drôle.

Autrefois, dans Tueurs nés, Oliver Stone ne savait trop s’il fallait porter un regard critique ou humoristique sur un couple d’assassins. Gus Van Sant ne sait pas plus ici adopter la bonne distance et l’angle adéquat. L’angle idéal, c’est celui qui n’en est pas un. Montrer sans donner l’impression de juger. Et cela n’est pas forcément une question d’angle ou de distance de la caméra : l’essentiel du ton d’un film apparaît dans la direction que l’on donne aux acteurs. Il n’y a qu’eux qui déterminent si l’on réalise une comédie ou un drame. Une réalisation (au sens « travail avec la caméra », « découpage technique », voire « final cut ») ne produit pas réellement de « vision ». C’est un mythe entretenu par la critique. Le cadre n’est pas le tableau. Le regard d’un cinéaste se révèle dans sa manière de diriger ses acteurs et de remplir l’espace. Pourquoi Al Pacino est-il si génial chez Lumet et si navrant ici ? Les acteurs seraient peu de choses s’ils n’étaient tenus par un cinéaste qui sait vers quelle direction aller, quel ton leur faire adopter. Un acteur, c’est bête : il rit en lisant le scénario, il en fait un personnage comique. Point. La responsabilité d’un directeur d’acteurs consiste précisément à l’obliger à lutter contre ses facilités, à lui rappeler de « défendre son personnage » et de jouer avec le plus de sincérité possible. Pourquoi certaines stars deviennent-elles si mauvaises au fil du temps ? Parce qu’elles finissent par s’imiter et parce que plus personne n’ose les diriger. Les cinéastes se contentent alors de leur demander de réinterpréter et de reproduire leurs rôles majeurs. Ne vous satisfaites jamais de copie. Un acteur qui imite ce qu’il a déjà fait saccage votre film. Pacino n’y est pour rien. Gus Van Sant, excellent avec les acteurs amateurs, se révèle incapable ici de diriger des acteurs professionnels (en plus des autres défauts du film). Si c’était un cinéaste comique, ça se saurait.

Autre facteur capable de mettre à distance son sujet : la musique. Elle participe parfois à une idée de récit explicite (le film se présente d’ailleurs maladroitement sous la forme d’un récit effectué par l’animateur radio). Et certains morceaux ouvertement moqueurs prennent le personnage principal comme cible. C’est loin d’être malin.


La Corde au cou, Gus Van Sant 2025 Dead Man’s Wire | Elevated Films, Pressman Film, Pinstripes


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Paranoid Park, Gus Van Sant (2007)

L’Éléphanteau

Paranoid Park

Note : 3.5 sur 5.

Année : 2007

Réalisation : Gus Van Sant

Ça fait je ne sais combien de films que notre gugusse expérimente des images d’ados marchant au ralenti et sous tous les angles. Il avait commencé avec Éléphant. Là, il reprend le procédé et l’adapte pour le mettre au cœur de l’action… (oui bon, l’action descriptive), celle qui est censée révéler dans la longueur un sens caché. Comme avec ces skateurs donc, où on ne retrouve qu’une ou deux fois le procédé, de face. Le reste est plutôt convaincant. Il pourrait même avoir terminé le film qu’il essayait d’achever depuis Éléphant… Avec une différence : le personnage principal se rend coupable d’un « homicide sans volonté de donner la mort ». Un accident stupide donc. La thématique du film est bien plus intéressante. Il peut jouer sur la culpabilité, la solitude. C’est surtout la manière de raconter l’histoire, d’une manière encore une fois anachronique, qui prend tout son sens. Dans Éléphant, c’était une sorte de compte à rebours pour terminer sur la tuerie ; là, le récit joue avec la chronologie des événements pour garder un doute sur sa culpabilité, montrer peu à peu les causes de ses agissements et de ses comportements.

Ainsi, on ne comprend pas certaines scènes du début du film, mais on se doute bien qu’on aura une résolution future. La suite est comme un puzzle ; chaque pièce devant prendre une à une sa place. D’un point de vue narratif, c’est beau, efficace ; le récit se met clairement du côté du personnage, on partage et comprend son trouble. Une approche à l’opposé de ce qui a été fait par exemple dans Secret Sunshine où le point de vue est toujours froid, distant (il y a rarement des gros plans d’ailleurs). L’un juge, pas l’autre, et finalement, le résultat est le même. L’un traite du point de vue du criminel, l’autre de la victime. Preuve que selon le point de vue où on se trouve, on est toujours influencés et capables d’entrer en empathie de la même manière avec les victimes ou les pires criminels. Et que plus que juger des actes, on juge en fait plus des hommes, et c’est tout le dilemme du jugement.

Paranoid Park, Gus Van Sant 2007 | MK2 Productions, Meno Films, Centre National du Cinéma et de l’Image Animée

On pourrait imaginer un peu à l’image de ce qu’a tenté de faire Clint Eastwood avec Mémoire de nos pères, un film adoptant le point de vue du vigile pour Paranoid park et celui du tueur d’enfants dans Secret Sunshine. Nul doute qu’on aurait eu aussi de l’empathie pour les personnages de ce côté-ci, peut-être pas à un même degré, mais au fond, pourquoi pas ? Est-ce que le degré d’empathie se mesure ? Et surtout, passé le cadre d’un récit, est-on capable, a-t-on la volonté, d’offrir la même empathie à un être humain qui n’est plus un personnage ? C’est un des dilemmes du cinéma naturaliste et démonstratif. L’auteur prend le pari de traiter une problématique du monde réel et de se servir de la force des images et de la narration pour convaincre les spectateurs d’adopter un point de vue plutôt qu’un autre. C’est comme envoyer une pièce dans les airs et refuser de voir sur quelle face elle retombe : on accepte d’entrer dans le jeu que si rien ne nous est imposé, pourtant certains auteurs prétendront que les images offriront, d’une certaine manière, la résolution du problème.

En matière d’expérience, le cinéma affine probablement notre compréhension du monde, et donc, participe à la formation de nos convictions, mais cela va bien au-delà d’un simple film.



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Psycho, Gus Van Sant (1998)

Ycho

Psycho

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1998

Réalisation : Gus Van Sant

Avec : Vince Vaughn, Anne Heche, Julianne Moore, Viggo Mortensen, William H. Macy

Un remake, non l’adaptation.

J’en avais marre de voir que, dès qu’il y a un remake, on se permette de tout changer, histoire de dire que ce n’est pas le même film ou « qu’on a amélioré l’histoire qui était bidon ». Là, j’ai donc été servi. En dehors de deux ou trois trucs, c’est vraiment un remake plan par plan, et c’est vraiment l’intérêt du film.

Je ne crois pas que cela ait déjà été fait, ce qui peut sembler curieux. On n’ose pas encore comme on le fait depuis des siècles au théâtre et encore plus dans les ballets. Il n’y a pas de honte à refaire complètement un classique en voulant coller à l’original.

Quel intérêt me direz-vous ? Pas moins que quand on remonte sans cesse un ballet de Noureïev ou une pièce de Tchekhov. Faire un remake plan par plan, c’est accepter, pour un metteur en scène, le fait que la mise en scène ce n’est pas tout dans un film. Autrefois au théâtre, on parlait de régisseur pour les metteurs en scène, il se contentait d’être fidèle à l’auteur, sans chercher à tout prix, comme on le veut aujourd’hui, à faire une adaptation… Une œuvre, il faut la respecter, se mettre à son service, pas chercher à se l’approprier… D’autant plus quand il s’agit d’un classique.

Psycho, Gus Van Sant (1998) | Universal Pictures, Imagine Entertainment

Et le Psychose du Hitchcock est un classique. L’un des films les plus importants du cinéma. L’un des films les plus chocs de l’histoire des salles de cinéma, même on pourrait dire. Il faut savoir qu’à l’époque ce film a été une vraie bombe. Les gens allaient voir le film sans savoir ce qu’ils y verraient. Il pensait aller voir un film dont la vedette était Janet Leigh, et au bout de vingt minutes, elle se fait assassiner dans une scène à la violence inédite ! C’est l’une des seules fois où le bon Alfred a utilisé le procédé de surprise, mais là ça valait vraiment le coup ! Mais le pire, ce n’est pas ça, c’est surtout le style du film qui pour l’époque était vraiment du jamais vu (en tout cas pour un gros film — petite production mais c’était tout de même un Hitchcock, qui à l’époque était à la fois Spielberg et Lucas réunis).

Pour la première fois, une violence crue était suggérée. Pas encore montrée, mais rien que par des effets de montage et par la musique géniale de Hermann, les gens étaient persuadés de voir le couteau rentrer dans la chair de cette pauvre Janet… Une star de cinéma trucidée dans sa douche ! Le choc. C’était un peu la même peur qu’avaient éprouvé les spectateurs d’Arrivée d’un train en gare de la Ciotat. Le film allait ouvrir une boîte de pandore : la violence au cinéma était maintenant possible. Ce film a eu autant d’importance dans le cinéma que Le Chanteur de Jazz, Naissance d’une Nation, Autant en emporte le vent, Blanche Neige et les Sept Nains, Les Dents de la mer ou Star Wars

Ce n’est pas seulement un film scandaleux ou novateur. L’histoire…, on a rarement fait mieux. Et pourtant c’est d’une simplicité… Pas du tout basé sur les principes habituels de Hitchcock… Alfred qui fait son anti-manifeste ! L’exception qui confirme la règle…

Donc, quel intérêt de le refaire à l’identique aujourd’hui ? Simplement pour montrer, avec la force des acteurs d’aujourd’hui et la couleur (chose que n’avait pas osé Alfred alors que tous ses films en étaient), qu’on pourrait faire exactement le même film aujourd’hui… Pour montrer que ce film est une véritable perle universelle, intemporelle.

Certains effets apparaissent aujourd’hui un peu dépassés comme ceux dans la voiture au début, mais pour le reste ça passe tout à fait. Van Sant reprend la musique d’Hermann, en lui laissant la même force narrative que dans le premier, parce que, que ce soit dans Vertigo, dans Psychose ou dans Taxi Driver, par exemple, les musiques d’Hermann, sans être symphoniques, remplissent l’image comme aucune autre musique : il suffit de le laisser faire.

Il y a des moments fort sympathiques. Par exemple, on reconnaît l’acteur qui joue le flic qui poursuit Anne Heche au début : c’est l’acteur qui jouait le père de Dexter dans les flash-back de la série éponyme (un rôle très similaire). Ou encore quand, en voyant cette voiture s’arrêter à mi-chemin, Bates la noie dans le marais et qu’on se surprend à prier pour qu’elle s’enfonce un peu plus (pas très code Hays tout ça…, à l’époque, c’était encore plus singulier qu’aujourd’hui, puisque prohibé, de se ranger du côté des crapules — le film a d’ailleurs participé à la fin de ce code, car il allait très vite disparaître après ça). Avec l’interprétation de l’acteur qui joue Bates qui imite (dans d’autres circonstances, j’aurais trouvé ça insupportable) Anthony Perkins à la perfection, jusqu’à la séquence culte du roulage de cul quand Bates monte les escaliers en contre-plongée. (Je me demandais s’il allait le faire, et il a osé !…).

Dans quelques années, quand les studios en auront assez de faire des suites, ils feront peut-être des remakes de vieux films fidèles aux originaux, parce qu’il y a vraiment quelque chose à voir et surtout tant de chefs-d’œuvre à refaire découvrir… Parce que oui, c’est bien une manière de les refaire découvrir.

C’est De Palma qui devait être dégoûté quand il a vu ce film… Lui qui s’est évertué pendant toute sa carrière à copier Hitchcock. Finalement, il aurait pu faire la même chose, au lieu de prendre le risque de se casser la gueule dans des films improbables s’inspirant du maître…

Au passage, je viens de me rendre compte, que la fin de Taxi Driver, avec cette caméra qui erre sur la scène de crime pendant le générique et qui s’éloigne peu à peu du lieu avec la musique de Hermann, c’était donc un hommage à Psychose, puisqu’Alfred utilise exactement le même procédé dans son film.

L’un des meilleurs films d’Hitchcock n’est pas du Hitchcock, c’était assez savoureux de lui rendre hommage. Il a passé sa vie à mettre en pratique le principe du suspense, et là où il casse la baraque (plus encore que d’habitude), c’est quand il fait un film anti-suspense, avec pas mal d’effets de surprise. Un réalisateur à contre-emploi on pourrait dire… on a vu ça maintes fois dans d’autres domaines. Et l’ironie, c’est que depuis tout le monde se méprend en identifiant le suspense à un style hérité de Psychose, alors qu’il n’y en a que très peu : dans la scène de la douche, le suspense dure à peine quelques secondes (quand on voit arriver l’ombre derrière le rideau, mais ce qui prime c’est surtout la surprise de voir l’actrice principale du film assassinée), quand le détective se fait tuer, c’est tout aussi court (caméra en plongée pendant qu’il monte les escaliers et on voit venir avant lui la mère) ; le suspense est fait pour s’installer dans le temps, pour augmenter l’angoisse de ce que l’on craint, et psychose joue plus sur des esprits de surprise, c’est un thriller… D’ailleurs, tous les films de genre qui viendront après, joueront sur les deux tableaux, avec à la fois de la surprise et du suspense, pour alterner les plaisirs (ou les peurs)… Et de toute façon, aujourd’hui, on peut même dire qu’il y a du suspense dans Psycho, parce que tout le monde connaît le déroulement de l’histoire, il n’y a plus de surprise. En revanche, on craint toujours ces instants…



Listes sur IMDb :

MyMovies: A-C+

Liens externes :


Gus Van Sant

crédit Gus van Sant

Classement  :

8/10

  • Will Hunting (1997)
  • À la rencontre de Forrester (2000)

7/10

  • Elephant (2003)
  • Prête à tout (1995)
  • Paranoid Park (2007) *
  • Psycho (1998) *

6/10

  • Harvey Milk  (2008)
  • Drugstore Cowboy (1989)
  • My Own Private Idaho (1991)
  • La Corde au cou (2025)

5/10

*Films commentés (articles) :

Gus Van Sant