Women Talking, Sarah Polley (2022)

L’éléphant dans la grange

Note : 2 sur 5.

Women Talking

Année : 2022

Réalisation : Sarah Polley

Avec : Rooney Mara, Claire Foy, Jessie Buckley, Frances McDormand

Les femmes d’une secte découvrent qu’elles sont violées par les hommes de leur communauté, mais il ne leur vient jamais à l’esprit que ce qui détermine leur condition d’esclaves sexuelles est leur appartenance à une secte. Et cela, avec l’assentiment de la réalisatrice.

Alors qu’elles participent à la même supercherie responsable de millions de morts depuis la nuit des temps, aux États-Unis, toutes les sectes religieuses méritent le respect. La foi, quelle qu’elle soit, y reste une valeur essentielle, une vertu que l’on oppose au manque ou à l’absence de foi. L’angle proposé, initialement vérolé, ne fait donc guère envie. On ne peut pas remettre en question la secte à laquelle on est enchaînées si ses fondements idéologiques ne peuvent pas être remis en cause. La croyance en un dieu réduit les hommes et les femmes à une condition d’esclave et les piège derrière un carcan tissé de mensonges vieux de plusieurs millénaires. La domination sexuelle, les viols et toute la structure de ces sectes relèvent en réalité d’une seule question : te soumets-tu à son seigneur-dieu ? Ce dieu invoqué par ceux qui tirent profit des sociétés hiérarchisées autour de sa croyance permet l’assujettissement des dominés. La liberté dans l’esprit américaine consiste à dire que ta foi vaut bien la mienne. Pour d’autres, hérités des Lumières, la liberté consiste à mettre fin à l’emprise d’un dieu. Cette foi est l’instrument d’une domination volontaire. Sans dieu, la domination masculine prendrait une forme différente, et les femmes disposeraient de meilleurs outils pour lutter contre la soumission à laquelle elles sont contraintes. La secte organise tout un environnement au service de cette domination : récits bibliques, usages culturels et cultuels, relations à l’autre et en particulier aux dominants, règles, sanctions, récompenses, etc. C’est ce à quoi l’on assiste dans toutes les sectes : les croyances et ce qu’elles véhiculent servent de pierre angulaire à tout un édifice qui justifie les agressions et l’emprise des uns sur les autres. « Je suis ton berger (et accessoirement, cela me donne accès à ton corps). Amen. »

Il s’agit de chrétiens, alors on ferme les yeux sur ces jeux de manipulation, et le film se contente de se présenter comme une allégorie des dominations masculines. L’éléphant dans la grange. Cachez ce saint que je ne saurais voir… Ou ces faux prophètes.

Sur le plan formel, Polley fait un bon travail, au niveau des acteurs et du découpage. Sauf que désormais, ce petit jeu plus ou moins inventif de séquences montées autour du seul principe de champ-contrechamp et de dialogues (à quoi Polley ajoute quelques flashbacks en inserts et quelques séquences illustratives ou de transition), la télévision et les plateformes le proposent dans une qualité identique (les principes restent les mêmes que pour Les Feux de l’amour). Rien ne distingue plus ce type de réalisation pour le cinéma et un épisode de n’importe quelle série. Une mise en scène principalement basée sur ce principe de champ-contrechamps dialogués et faisant presque du monteur le réel réalisateur du film (il pioche les réactions adéquates au milieu des rushes) devient à la longue terriblement systématique et ennuyeuse. Le procédé a un avantage dans le cinéma de divertissement (ce dont les films indépendants américains continuent d’appartenir) : la facilité de l’identification. On colle sans trop de problèmes aux émotions des personnages si le montage participe à montrer leurs réactions et ce qu’ils voient. Mais cela reste une facilité coupable. Une dose de mise à distance sert toujours un sujet. Les plans illustratifs ou de transition qui usent de divers procédés (montage-séquences, voix off, etc.), les quelques mouvements de caméra chargés de nous extirper du piège des séquences dialoguées n’y changent pas grand-chose. Au contraire, cela ne fait qu’accentuer l’impuissance de la méthode habituelle employée pour échapper au carcan du verbiage à proposer des approches plus novatrices ou plus personnelles.

Pire : la reconstitution est affreuse. Les costumes semblent tous sortis du pressing ; pas une trace de crasse, de bouse, de sueur, de vent, de moisissure ; et la lumière est à crever, probablement le résultat d’images de synthèse afin de pouvoir réunir tout ce petit monde en studio pour la majorité des scènes (et encore, même les images tournées manifestement en extérieur sentent le renfermé).

Le film démontre que derrière l’insignifiance d’un sujet, les formes offertes aux spectateurs par Hollywood ne valent guère mieux : ces échecs constants confirment la médiocrité et le manque de diversité et de propositions dans les productions de drames aux États-Unis depuis des décennies.

Consensuel, sans prise de risque, complaisant à l’égard de la religion, pauvre techniquement et esthétiquement. Le ronron habituel du cinéma américain en somme. Même les grosses machines américaines offrent parfois une ou deux idées novatrices et assument des initiatives audacieuses. La radicalité, il ne faut pas le voir dans les principes sectaires que suivent les personnages, mais dans la manière de présenter une histoire à un public.


Women Talking, Sarah Polley (2022) | Orion Pictures, Hear-Say Productions, Plan B Entertainment


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Dawn of the Dead, Zack Snyder (2004)

Dawn of the Deaddawn-of-the-dead-zack-snyder-2004Année : 2004

 

Réalisation :

Zack Snyder

6/10  lien imdb
 

Vu en 2007

Et là j’avoue que ce remake (je n’ai pas vu l’original, ce qui ne va pas tarder) est pas mal du tout. C’est tout le temps la même histoire, on la connaît par cœur ; donc l’intérêt réside uniquement dans la mise en scène, les ambiances. Le piège étant de vouloir utiliser trop (et mal) des codes déjà existants et qui à la longue finissent par lasser. Plus c’est minimaliste, mieux c’est.

Ce qui m’a plu dans celui-ci, c’est que ça commence tout de suite, pas d’introduction et on a droit à Sarah Polley… Ça commence fort, par crescendo : un réveil très très dur… Et la mise en scène dans la scène de fuite en auto, avec les actions en arrière-plan, c’est génial. En plus l’image très colorée, rappelle l’horreur claire de Kubrick dans Shining ou des Dents de la mer. La plus efficace sans doute.

Après, comme d’habitude, des survivants se planquent, et parmi eux, il y a des salauds… Et la fin, tout comme l’était déjà La Nuit, est sans happy end.


Loin d’elle, Sarah Polley (2006)

Loin de nous, près de lui

Loin d’elle

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Away from Her

Année : 2006

Réalisation : Sarah Polley

Avec : Julie Christie, Gordon Pinsent

Un film qui se regarde avec beaucoup de plaisir. Même si je ne suis pas sûr que le mot « plaisir » soit le plus approprié… On est happés du début à la fin par cette histoire d’amour. On pourrait croire au début que c’est un film sur la maladie d’Alzheimer avec une description étape par étape de la lente descente vers la fin et l’oubli. Le film nous laisse d’ailleurs le croire pendant quelques minutes. En fait, la maladie, n’est qu’un contexte autour duquel se mettront en œuvre des événements rarement traités au cinéma (on peut penser à Amour de Haneke par exemple). Ce qui y est décrit toutefois serait assez éloigné de la réalité de la maladie. Chaque époque a ses tabous. Aujourd’hui, il semblerait que certaines maladies communes comme celle-ci, le cancer ou tout simplement la vieillesse sont des sujets qu’on préférerait éviter. On les traite sérieusement quand il serait plus judicieux pour les démystifier de les attaquer sur tous les fronts.

Loin d'elle, Sarah Polley (2006) Foundry Films, Capri Releasing, HanWay Films

 Loin d’elle, Sarah Polley (2006) | Foundry Films, Capri Releasing, HanWay Films

Dès le début du film, quelques indices nous suggèrent qu’il ne sera pas tout à fait ce qu’on attendait. Le montage présente en parallèle deux ou trois époques. À différents stades de la maladie. Seulement, on ne sait pas encore où et quand on est et pourquoi on nous montre certaines scènes. Ce mystère permet à Polley de faire avancer l’action comme un magicien présentant les différents éléments de son tour avant de l’exécuter. Un mystère qui demeurera finalement jusqu’à la fin. Des indices, mais aucune certitude. La position du spectateur est celle du mari, obligé à ne pouvoir donner aucune réponse à ces interrogations provoquées par le comportement de sa femme. Le film reste donc dans l’incertitude, faute de pouvoir partager avec elle des souvenirs rongés par la maladie.

On suit d’abord Julie Christie au premier stade de sa maladie. Pas d’annonce mélodramatique, elle le sait dès le début. L’introduction est tout juste utile à tisser les liens entre les deux mariés : une relation presque fusionnelle pour mieux la détruire par la suite. Elle décide qu’il vaut mieux qu’elle aille dans une institution spécialisée. Le mari la prie de ne pas le laisser seul. À cet instant, c’est encore lui qui est dans une position de faiblesse (comme beaucoup d’hommes suspendus aux décisions de leur femme). C’est possible tant qu’elle est en capacité de décider. Le drame suggéré ici, c’est la perte du contrôle de soi ; une perte d’autant plus grande que la femme avait un contrôle total sur sa vie (même principe pour ces secrets qui donneront l’impression de se perdre sans trace comme une carte au trésor jeté au feu).

Le mari est obligé de la laisser un mois dans cette maison sans la voir — règle étrange —, et quand il revient, elle s’est entichée d’un homme devenu muet après un petit séjour dans le coma. On ne peut qu’imaginer la souffrance de ce mari obligé de constater que sa femme s’est éloignée de lui. Il vient tous les jours pour essayer de recréer le lien perdu, mais sa femme s’accroche au bras de son amoureux légumineux. À travers diverses conversations avec elle, il commence à suspecter sa femme de lui avoir caché une aventure lointaine avec cet homme et doit la regarder sans broncher à la voir tous les jours heureuse auprès de son nouvel (ou ancien) amant.

Loin d'elle, Sarah Polley (2006) Foundry Films, Capri Releasing, HanWay Films 2

La femme de Monsieur Légume décide de le reprendre auprès d’elle ; le personnage de Julie Christie se retrouve désemparé. Comprenant sa souffrance, son mari prend contact avec Madame Légume. Et les deux amoureux malades sont à nouveau réunis… La réelle nature de cette relation restera une énigme. Comme le raconte le personnage d’Anthony Hopkins dans les Ombres du cœur (oui ça va, chacun les références qu’il peut) : on ne dissocie pas le personnage de l’intrigue, le personnage, c’est l’intrigue. Et alors, on ne se perd pas en pourquoi, on ne fait que suivre un personnage à travers un parcours, ses actions (il décide, il agit, on ne saura jamais pourquoi). Les origines de cet amour, donc, sont hors propos. Seules les conséquences comptent. Les différentes époques permettent une différente approche et peuvent laisser croire à une résolution, un dénouement, mais c’est mieux pour nous perdre. Une structure épique légitimée bien sûr par le sujet. La description chronologique d’une maladie, à la Love Story, tend naturellement au mélodrame larmoyant, facile et forcé. C’est donc aussi un moyen de prendre une distance nécessaire pour échapper à cet écueil d’un récit linéaire.

Bref, c’est drôlement bien monté. La mise en scène est épurée, simple, non intrusive, non directive. Sarah Polley a bien suivi les leçons de son maître, Atom Egoyan. Si le scénario n’a rien d’un Egoyan, la mise en scène se rapproche du style du cinéaste canadien.

Julie Christie est à tomber. Au fil du film bien sûr, on est un peu moins sous le charme, non pas parce que la maladie est plus présente, mais simplement parce qu’on s’éloigne d’elle, comme le titre l’indique, en adoptant le point de vue du mari.

Tous les acteurs sont parfaits. Ce n’est pas une surprise, être dirigé par une actrice est un gage de réussite à ce niveau. Honneur au muet Michael Murphy qui sait rester convaincant dans son rôle de Monsieur Légume. Sans trop en faire — bluffant.


Loin d'elle, Sarah Polley (2006) Foundry Films, Capri Releasing, HanWay Films 3


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