Son corps est un linceul qui se perd dans la moiteur transparente de l’ombre.
L’enfant rejoint les chemins du noir oubli. Il s’évanouit laissant derrière lui un sillage d’arbres endormis. Et son image demeure… Comme un écho figé dans l’ambre.
Tu es là. Absente et silencieuse, la pluie t’affranchit du temps. Elle tombe sans heurt ni entrain. Le sol, 1’herbe, les feuilles. Les promeneurs égarés se pressent vers les abris ; leur fuite tranquille se mêle aux bruissements de la pluie. Et ton indifférence te replace dans les secrets inviolés du monde, au firmament du savoir ultime.
Tu te lèves, et fais face aux rayons du jour.
Mais les nuages se parent d’une lumière salie par l’obscurité.
Des éclairs surgissent du néant et fouillent le ciel sans gronder. Le parfum exalté de l’air prend une teinte sauvage, presque moite : l’odeur moisie des vieilles lumières soufrées se propage comme de la sueur dans la nature. Enfin, le ciel vomit son œuvre infecte sur le monde. Des tourbillons d’air déchirés viennent se perdre sur le sol et un chahut fracassant de murmures en folie traverse les espaces et le temps. La pluie s’abat en fouettant les arbres — ces fantômes agités et tremblants aux formes emmêlées et désordonnées — et des branches s’échouent sur le fleuve.
Noyées sous cette débauche invincible, la nature et la vie rient ; et tu décides de rire avec elles. La tête basse, les bras morts, tu te rapproches un peu plus du rivage. Toutes ces masses invisibles et gémissantes, ces chutes, ces murmures, ces élans bruyants et rugissants ne pouvaient maintenir plus longtemps leur effet : tout cela devait s’apaiser, ou cesser.
Tu te glisses dans le fleuve, sereine, indifférente. L’eau agitée chatouille tes chevilles. Et tu t’effeuilles. Lentement. Ta robe noire tombe sur les roseaux blancs. Et maintenant que tu es nue comme une lune, un brouillard flottant glisse sur la rive. La pluie chahute les eaux froides du fleuve — chaos de buées, vapeurs mêlées. Le vent hésite : des rafales d’airs désordonnées viennent flirter avec la brise trempée du matin. De timides tourbillons naissent de ces incertitudes. Les lointains résidus de l’automne s’animent sur le sol, se soulèvent dans l’air en suivant les spirales invisibles du temps, puis retombent, interrompus, dans leur frêle résurrection, rappelant leur nature, longtemps épuisée, longtemps inanimée. Et ces combats des vents de l’aube alimentent la singularité de ta silhouette : elle est un soleil de chaos qui produit autour d’elle une couronne d’ombres torsadées, et crache derrière elle les protubérances d’un feu moite et aveugle.
Tu pénètres un peu plus dans les eaux du fleuve. Et ce tombeau encore fumant vient remplir le creux soyeux de tes reins, chatouiller nerveusement le bout de tes seins, glisser le long de tes épaules nues, et noyer enfin ton petit cou âpre et menu. Tes bras s’agitent. Ta chevelure erre scintillante et naufragée, et ton visage impassible se tend vers l’ombre de ma rive. L’essence de ma concentration se sent absorbée par ton regard. Je voudrais te rejoindre, m’effacer dans le néant avec toi, parcourir sans rougir les ondes de ton corps. Mais je suis un ange invisible et voyeur, égaré sur la rive des hommes.
Tu demeures muette, comme l’écume d’un désir impalpable. Les absurdités de l’imagination sont devenues pour moi une sorte d’environnement ou de monde spirituel qui se donnerait à vivre — un rêve à vivre. Et je suis perdu.
Le soleil réapparaît ; la pluie et le chaos s’achèvent. Tu regagnes la rive, t’effaçant comme un soleil derrière l’horizon. Je vois ton regard devenir flou comme pour mieux ouvrir les yeux dans son dedans ; et il se lève vers moi avec précaution et douceur. Mon cœur se remplit d’un effroi honteux, mais ton expression est sereine, fidèle, sans la moindre inquisition.
Et voilà déjà que tu retournes dans les profondeurs de la rive, sur ce petit chemin caillouteux qui longe le fleuve. Alors je te suis.
Tu es mon guide.
La suite :