Les Chemins flottants – Quand le souffle doux

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Quand le souffle doux d’un baiser s’empare d’une joue, celle-ci, autrefois brillante et pâle, sent frémir jusqu’à elle un cœur rougit de honte ; les veines azurées se gonflent d’une fièvre écarlate, et l’écume en son sein transpire le fruit ému de ses entrailles. Les joues sont les ailes honteuses des sourires émus : toujours embarrassées, elles rêvent d’être embrassées.

 

Bercé par un ruissellement souterrain, je vole sur ces chemins. — Sillon du souvenir. Décombres. Pores refermés de la mémoire…

Les promeneurs chuchotent dans le creux de mon âme leurs passés tendres et triomphants, leurs remords inconsolés, leurs promesses stupides.

Mornes existences. Si les enfants rêvent à des lendemains meilleurs, les adultes, nostalgiques du passé, acceptent de vivre plein de rancœur dans cette illusion qu’est la vie avec cette ombre sage qui se dresse sur leurs espérances.

Je poursuis mon voyage en fantôme jusqu’au bois accroupi aux pieds du fleuve. Mon rêve, mon élan, ma vie — que sais-je — s’essouffle et demeure énigmatique, incertain, attentif, telle une brume du matin qui se pose sur la rive de la vie. Avant de s’évanouir. Les instants se vident dans le néant. L’onde du dehors bouscule les traces du passé oubliées dans leur immuable transparence et les pousses plus loin vers la lumière.

Voir apparaître, dans leur récurrence chétive, ces souvenirs qui ne sont pas filtrés par les réseaux étroits de la conscience, cela est étrange, excitant même, pour une existence plongée dans un mensonge reposant et moelleux.

Six enfants se sont rassemblés dans le bois. Ils sont assis sur un coussin de verdure qui frise sous le pli de leurs fesses. Les charmes de la séduction à leur âge sont inoffensifs ; l’amour est innocent et pur. Mais les enfants sont brutaux, et quand on joue au jeu cruel de la vérité, les questions sont franches, les réponses, timides. La honte grandit, un secret apparaît ; alors on appuie cette faiblesse jusqu’à l’humiliation. Car l’amour est une honte qu’il faut cacher aux regards narquois des étrangers.

La vérité se cache. Elle est aussi fraîche qu’une brume qui se lève et bientôt elle apparaîtra comme une évidence : deux petits s’aiment en secret. Ils prient que personne ne le sache.

On interroge la petite. La première question vise juste et dévoile le nom de l’amant de la nuit.

Les arbres écoutent ; leurs feuilles suspendent leur danse ; et on craint que le temps, trempé dans le silence, ne succombe à un gouffre inconnu. Un vertige, caché au milieu d’insondables figures, de naufrages superflus, enseveli parmi les tombeaux remués que l’on ne distingue plus derrière de terribles miroirs rieurs, et capable de resurgir comme on le craint.

Pour sauver les apparences, contenir encore cette vérité, les inspirations du mensonge se mettent en place : spontanées et maladroites. Par chance, les questions sont posées dans un grand chahut, et les mensonges se perdent dans l’air indifférent. Aucun de ces petits juges n’a prêté attention à la réponse. Ils s’attaquent déjà à une nouvelle victime.

Puis vient le tour du jeune amant. L’enfant respire et n’ose regarder celle qu’il aime. L’après-midi souffle un air frais sur la sueur du mensonge. Le hasard scrute l’imposteur, se retourne et se venge. Un néant pesant emplit l’atmosphère. Une rumeur sourde. Aura-t-il autant de chance que son amie ? Tout converge vers elle. Elle ne veut pas entendre. Des bavardages interrogatifs et rieurs frémissent autour d’elle. Elle s’enfuit, s’affale dans la négation du réel, tremble suspendue au vertige. De petites mains chatouillent les histoires faussées de la honte ; elle refuse toute explication, toute réhabilitation de la vérité. Elle se sent envahie d’une souffrance capricieuse qui noie la malice de ses formes libératrices dans des larmes affolées, arrachées, à sa conscience. « Que tout cela s’arrête ! »

Le seul abri, c’est l’oubli. Il se dresse devant moi comme un voile pudique mais je ne peux l’atteindre. Non, pas cette fois !

Elle voudrait mourir, étouffée, se haïr elle-même, haïr toutes ces souffrances et ces joies qui lui rappellent son amour. Non, non ! leur amour doit rester un secret !

Les autres n’ont rien vu, elle peut souffler. Le jeu a échoué. L’intimité des amants est préservée.

Les enfants se séparent. Et dans le joyeux débordement de leur départ, une fille, un garçon, se tiennent la main. À l’écart du groupe qui se décompose au loin comme des ondes exponentielles et éphémères, comme les vagues ruisselantes d’un lac pénétré d’un jet infécond et brutal, le petit couple est éclairé de lumière. Leur amour transpire comme une auréole de plaisir. Le sourd écho de leur secret court derrière leurs amis, mais ne les rattrape pas. Eux seuls ont entendu l’appel de leurs désirs contrariés. Ils peuvent s’aimer sans honte, dans la tranquillité, et le secret.

 

 

La suite :

Il ne faut pas trop boire dans les fontaines du souvenir

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