Office, Hong Won-Chan (2015)

Office

Opiseu Année : 2015

5/10  

Réalisation :

Hong Won-Chan

Avec :

Ko Asung, Seong-woo Bae, Eui-sung Kim

Voilà qui est bien original : le thriller sans dénouement ou explications. C’est vrai quoi, pourquoi s’embarrasser, le spectateur fera le travail… Le réalisateur était pourtant le scénariste de The Chaser, mais il met là à son tour en scène le scénario de quelqu’un qui ne semble avoir rien fait d’autre. Résultat, sa mise en scène est parfaite (même si on tombe dans tous les clichés du genre, c’est efficace), mais le scénario est un grand brouillon que personne ne semble avoir réussi à mettre au propre. C’est pas le tout de multiplier les fausses pistes ou de proposer des revirements improbables, encore faut-il au bout du compte retomber sur ses pattes et que le récit trouve une cohérence (au plus tard au dénouement, parce que sinon, non, on ne va pas refaire le film en en discutant avec les potes et y résoudre les trous et imperfections entre nous). Quand on parle d’interprétations laissées aux bons soins du public, ça ne concerne que des détails de l’intrigue, ceux dont on se rappelle justement en revivant ou en se refaisant le film parce qu’il nous a convaincu et fasciné. Si la résolution de l’intrigue reste sujet à interprétation… dans les grandes longueurs, on hausse des épaules, et on passe son chemin.

Au passage (puisqu’il me faut bien regarder ailleurs après un haussement d’épaules), l’introduction du film souffre du même défaut que Midsommar. À vouloir trop souvent répondre aux codes des thrillers ou des films d’action, on s’impose une séquence traumatisante, censée être dans toutes les méthodes d’écriture, le point de départ de l’intrigue, ce que les Grecs appelaient harmatia, qui conditionnera tout le reste jusqu’au dénouement. Si parfois cette première péripétie n’est plus évoquée tout au long du récit, il faut qu’elle réapparaisse au moins suggérée dans le dénouement. C’est circulaire, une question d’harmonie. On peut faire sans, il y a sans doute plein d’exemple et des genres pour lesquels ça ne s’applique pas, mais quand on obéit aussi clairement à cette règle pour introduire son film, le spectateur, inconsciemment ou non, voit de la cohérence, et attend donc qu’on y retourne sur la fin. Ici pas du tout. Le rapport entre le massacre de la famille et l’élimination quasi vengeresse des collègues, il n’est pas clair. Je n’aime pas trop avoir à me servir de mon cerveau pour un thriller quand je ne comprends pas la situation… c’est pas à moi de faire le boulot, messieurs.

Ça part d’Office à la poubelle…


 


 

 

Liens externes :


Midsommar, Ari Aster (2019)

Voilà ce qui vous attend quand vous vous improvisez anthropologue

Midsommar Année : 2019

5/10 IMDb

Réalisation :

Ari Aster

Avec :

Florence Pugh, Jack Reynor, Vilhelm Blomgren

Il faut un certain temps avant de se rendre compte qu’il s’agit d’un thriller. Et ce n’est pas une mauvaise chose. Mais ça brouille pas mal les pistes, et les habitudes. C’est pas plus mal de voir de temps en temps des films qui changent la donne et propose réellement une approche singulière. Il n’y a que comme ça qu’on fait avancer les choses, c’est certain…

Le film commence donc habilement comme un drame, avec une mise en scène assez lente, mais bien exécutée, sachant se faire oublier le plus souvent, avec des acteurs parfaits. Certaines notes d’humour s’invitent étrangement à la fête, et on ne sait déjà plus sur quel pied danser. Est-ce qu’on concourt encore pour Sundance ou se rapproche-t-on d’American Pie ? Mystère. Jusque-là, on n’a encore rien vu, mais le mélange rend une atmosphère plutôt convaincante. De mon côté, j’ai ensuite pas mal déchanté. En arrivant dans la communauté, c’est certes original comme film, on ne s’ennuie jamais, mais à mesure qu’on voit venir le film à élimination et que l’humour, du fait de la disparition un à un des petits rigolos, disparaît au profit d’hallucinations ou de délires sectaires, le lieu, censé dans ce genre de film (justement celui-ci proposait une autre approche) jouer sur le cloisonnement, l’impossibilité d’échapper à ses bourreaux, ne fait jamais que démontrer séquence après séquence son incapacité à tirer de l’horreur ou de la peur de ce lieu si particulier et des situations qu’il engendre. C’est peut-être une volonté de l’auteur, mais force est de constater que c’est moyennement efficace. Le fait d’être également pris entre deux chaises par le style du film, entre thriller, spectacle gratuit, et film intello cherchant à dénoncer les dangers des sectes, ne nous aide pas à nous y retrouver. On trouve juste ça un peu… bizarre.

On remarque aussi, côté thriller, la peur de l’étranger, toujours au centre de la culture américaine. Il y avait ça dans Hostel si je me rappelle. On ne peut plus utiliser des indigènes comme autrefois pour utiliser le mythe du bon Américain civilisé, ignare et naïf, corrompu par des communautés maléfiques de l’extérieur, alors on se retranche sur la vieille Europe, ses mythes païens et ses sectes.

Dommage aussi que toute la longue présentation d’avant-générique perde tout son sens par la suite. On aurait pu croire que notre reine de l’été, du fait de ce traumatisme, puisse représenter une cible facile pour une secte, mais étant donné qu’elle vient avec son petit ami et que le récit se focalise surtout sur leurs difficultés relationnelles, le traumatisme original perd peu à peu le sens dramaturgique annoncé. Pour la forme, le réalisateur nous ajoute quelques hallucinations des membres de la famille de la fille, mais ce n’est pas du tout exploité dramatiquement, un peu comme pour justifier après-coup de l’importance de cette longue présentation. C’est bien de créer un traumatisme initial qui lance la “quête” d’un héros (l’harmatia préconisée par Aristote), encore faut-il que l’expérience qui suit se réfère sans cesse à lui dans le récit. Si aucun dialogue ne s’opère entre ces deux époques du récit, ça n’a plus aucun intérêt. Et c’est d’autant plus malhabile que la relation entre les deux amoureux devient par la suite trop envahissante (pour y échapper, une possibilité aurait été de tuer le petit ami à la place de l’intello assommé pour avoir piqué des photos du livre sacré).

La durée du film n’aide pas non plus. Elle laisse la mauvaise impression que certaines scènes s’étirent. Aussi, comme on peine à ressentir l’enfermement de la communauté dans un espace si ouvert (en dehors des deux British aucun n’émet l’idée de quitter les lieux, même quand ça commence à devenir franchement louche). Le traitement du temps me paraît problématique : on ne bouge pas, et le film s’étire sur trois ou quatre jours. Crédible sans doute, mais alors que tout ça devrait créer une forme de tension, on ne la sent en fait jamais. Un film d’horreur, c’est censé faire un peu peur quand même, non ? Ce qu’on ressent ici est presque toujours « wow, c’est bizarre » (j’avais un peu ressenti la même chose lors du film de Skolimowski, Le Cri du sorcier, mais autrement plus réussi parce qu’on y ressentait quelque chose de gothique malgré le côté là encore païen — so Brithish le Sko — qui rapprochait le film du Dieu d’osier, avec un vrai malaise, qui est à un niveau supérieur du simple “bizarre” ressenti ici).

Paradoxalement, je trouve le film très européen. Pas du tout à cause de son lieu de tournage ou des acteurs, mais parce qu’on sent trop bien que c’est le film d’un seul homme. Quand on écrit seul, il n’y a personne pour remettre en question une orientation donnée à son récit, à demander à chaque scène ou réplique pourquoi on fait ou dit telle ou telle chose. Quand on est seul, il n’y a plus que les acteurs qui jouent, et qui ont eux une approche bien différente : ils questionnent le cinéaste pour trouver une cohérence psychologique chez leur personnage pour pouvoir au mieux le retranscrire à l’écran. Si une séquence est inutile ou mène à rien, ils s’en foutent et n’auront pas ni l’intuition de se le demander à la lecture ni l’audace de remettre en question ce qui fait partie de « l’univers » de l’auteur. Or c’est précisément ce que ce film avait besoin. De cohérence, non pas psychologique, mais dramatique. C’était peut-être inévitable en naviguant ainsi à vue dans un genre assez mal défini, et au final, c’est à la fois la singularité et la faiblesse du film.


 

Une poule dans le vent, Yasujirô Ozu (1948)

Les chaises qui rient

Note : 4 sur 5.

Une poule dans le vent

Titre original : Kaze no naka no mendori

Année : 1948

Réalisation : Yasujirô Ozu

Avec : Kinuyo Tanaka, Shûji Sano, Chieko Murata

Ozu est à la fin de sa période sales mioches (conclue l’année précédente avec Récit d’un propriétaire). Le fils ici est plutôt mutique, passant son temps sur le dos de sa mère, malade ou au lit quand le traditionnel morveux ozuesque n’apparaît qu’une fois à l’écran et se tient bien sagement à table. Plus que le mioche assagi, c’est Ozu qui semble peu à peu dompter son ironie sifflotante. Il troquera bientôt la brise déjà imperceptible de son humour en un filet de vent invisible frisant l’œil de sa caméra impassible.

Il est question ici d’un dilemme amoureux tout ce qu’il y a de plus banal : dire la vérité au marié cocu et partager sa douleur quitte à le faire souffrir, avec le secret espoir de pouvoir gérer la situation ensemble et de sauver le couple, ou le risque de tout détruire ; ou mentir, tromper une seconde fois la personne qu’on aime, trahir la confiance non pas tant de l’autre, mais de celle qu’on place en soi-même. Naruse produira trois ans plus tard le négatif de cette situation en quelque sorte avec Le Repas (le mari volage remplaçant la femme digne et sans le sou, obligée de vendre ses charmes en l’absence de son homme).

Même Chishû Ryû est là dans un rôle accessoire, parfait dans son insignifiance neutre, le sourire déjà niais, un sourire dont on ne sait s’il cache une véritable simplicité ou une sagesse à toute épreuve…

Après la guerre, Ozu et Naruse entament tous les deux leur période shomingeki. En plein dedans au début des années 50, les deux cinéastes s’écarteront l’un de l’autre toujours plus tout au long des années 50. Naruse reviendra petit à petit vers ses premières amours en renouant avec le mélodrame n’hésitant pas à montrer les « scènes à faire » comme un romantisme assumé destiné aux petites bourgeoises, à l’image de Kinoshita ; et Ozu refusera au contraire de montrer ces scènes de confrontation pour produire un cinéma tout aussi petit bourgeois mais bien plus classique, obéissant à des contraintes là encore assumées mais contraires, suivant une forme de bienséance moderne où on ne présente plus que les conséquences des actions et des décisions, elles-mêmes déjà bien réduites au minimum, au lieu de les multiplier et de construire son récit autour de péripéties et de confrontations éreintantes.

Le récit fournit encore quelques éléments de conflits directs à travers deux scènes dramatiques. Celles de la révélation du mari trompé et de la réconciliation. Autant dire que la trame du mélo se réduit presque à un haïku. Déjà, en se détournant de ses sales gosses, le cinéaste trouve un nouveau dada pour illustrer au mieux son indifférence aux éclats de voix et aux péripéties : les natures mortes, ou espaces vides. Elles sont tellement nombreuses ici qu’Ozu semble faire mumuse avec, n’hésitant pas souvent à les multiplier dans une même scène quand plus tard ces fameux plans serviront avant tout de transition, de ponctuation, comme un enjambement en forme de pied-de-nez. Le morveux n’est plus devant mais derrière la caméra. Petit taquin.

Faire le point sur un cendrier qui fume dans un coin comme pris sur le fait en train de se laisser aller au vice, sur une chaise immobile mais encore brillante de sueur, sur un balai essoufflé dont la poussière dansante alentour cachera à peine que lui aussi dansait… Des natures mortes ou invisibles. C’est Claude Rains qui passe à l’écran, ou c’est les objets animés de Disney qui tout à coup se figent. En une famille de plans, Ozu illustre l’idée qu’il recherchera obstinément dans les films suivants. L’agitation ne l’intéresse pas. Comme le samouraï n’ayant jamais levé son sabre sur un ennemi, la voie du cinéaste s’écrit dans l’art de l’évitement. Son cinéma, c’est celui du deuil de l’action. De l’après. La scène pivot du film, sorte d’harmatia non pas situé avant le récit, mais à la fin de l’introduction, où Kinuyo Tanaka, éternelle femme et mère du Japon, se déshonore pour payer les frais d’hôpital de son petit mioche, on ne la verra pas (dix ans plus tard, Naruse l’aurait montrée). Le récit fait l’épure autour de cette seule scène parce qu’il ne sera jamais question d’autre chose, mais elle doit transpirer à l’écran comme la résurgence fantôme d’une vieille poussière dans l’œil dont on pense s’être débarrassée. Il n’y aura donc que deux franches oppositions, dont la seconde manquera presque d’être fatale ; et elles auront totalement disparu par la suite dans le cinéma d’Ozu (en choisissant pour cela des sujets toujours aussi insipides pour se consacrer à l’essentiel, comme l’extravagant foisonnement dramatique que peut offrir un père cherchant à marier sa fille, ou le contraire…). Au lieu de se focaliser sur la chute ou de décomposer l’éclatement des choses en mille fracas et autant de péripéties, Ozu regarde tomber ses deux scènes à faire et ne s’attarde pas à expliquer la chose pendant une heure, et au contraire se fige tout à coup dans l’instant qui suit. Ozu, ce n’est pas un cinéma de chambara, mais un cinéma d’embarras. D’habitude ici tout se barre, s’agite un peu plus pour fuir ou se faire face à nouveau. Au contraire, comme les chaises ou les cendriers, tout s’arrête, et on profite de cette minute de silence pour interroger les esprits frappeurs. Bientôt il n’y aura plus que les trains qui fileront au loin pour illustrer le trot lancinant des pensées étêtées. Ça pourrait être du Satie ou un concerto pour théières et balais dansant. Ozu ne s’applique pas à montrer l’action mais l’à-coté, le résultat, les conséquences, comme un récit en permanence au passé où on ne faute ou ne pleure plus mais où on « a fauté » et où on « a pleuré ».

Étrangement, ces plans de nature morte, du deuil de l’action, de l’après, c’est la mise en évidence du hors-champ. Ozu mettrait en scène un coup de feu, qu’il s’intéressait moins à la détonation ou aux excès de haine ou de peur impliqués dans cette action que dans la réaction en dehors des passants, et plus encore sans doute des papiers peints de la pièce voisine ou d’une chaise lâche assise juste là et n’ayant pas bronché. Regarder ces objets rieurs, c’est se rendre tout à coup compte que bien que témoins de nos vies, invariablement fidèles et peu contrariants, ils n’ont strictement rien à faire des tressaillements ridicules parsemant nos vides et fragiles existences.

Au moins Ozu termine sur une note pleine d’espoir et d’humanité. Restant à l’écart, il se tourne une dernière fois vers son couple rabiboché : le bisou mouillé restera hors-champ et la caméra s’attardera sur des mains étreignant passionnément un dos recouvré. On te tient, on ne te lâche plus.

Les chaises trépignent et les murs se lancent des regards impassibles. Tout rigole et la vie chante. Ozu ne fait que commencer. Il a chauffé sa théière mais sifflote déjà en rêvant aux petits trains-trains qu’il garde dans un coin de sa tête.


Une poule dans le vent, Yasujirô Ozu 1948 Kaze no naka no mendori | Shochiku 


Liens externes :


La Rivière d’argent, Raoul Walsh (1948)

Bienvenue sur le fleuve Ambition

La Rivière d’argent

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Silver River

Année : 1948

Réalisation : Raoul Walsh

Avec : Errol Flynn, Ann Sheridan, Thomas Mitchell, Bruce Bennett

Le parcours d’un homme lassé d’être loyal après avoir été mal jugé et suspendu par l’armée à l’issu de la Guerre de sécession et qui décide alors de n’être plus jamais loyal qu’envers lui-même.

Plus qu’un western, c’est un peu une autre version de Naissance d’une nation à travers l’ascension d’un homme venu de l’Est qui va faire fortune dans les mines d’argent du Grand Ouest, puis sa déchéance et sa rédemption.

la-riviere-dargent-silver-river-raoul-walsh-1948

McComb (Errol Flynn), après cette histoire avec l’armée (servant d’harmatia, de « faute » originelle), décide donc d’être égoïste, ambitieux, et il n’hésitera pas à jouer des coups les plus tordus pour arriver à ses fins. Il est sans scrupules, du moins en apparence — car tout ce qu’il fait est une réaction à cette injustice initiale. Il fait fortune le jour-même où il est libéré par l’armée, se jouant habillement d’un arnaqueur qui opérait dans le camp militaire. Il développera sa richesse grâce à son opportunisme, durant son parcours qui le mènera vers l’Ouest. Arrivé en Californie (Silver City se situe en fait à la frontière dans le Nevada), il réussira de la même manière, grâce à son mépris des autres et à son opportunisme. La morale semble évidente, ceux qui réussissent sont ceux qui se comportent le plus mal.

Il a maintenant fait fortune, contrôle tout dans la région. Le Président en personne visite la ville pour exprimer son intérêt pour une telle industrie. Les mines d’argent ont selon lui, et selon McComb, un intérêt stratégique pour les USA pour devenir une grande nation… McComb n’y voit là encore que son intérêt personnel.

À ce moment, il n’a pas la même réussite sur le plan amoureux. Il emploie les mêmes moyens. Il sait ce qu’il veut, et il est prêt à tout pour l’acquérir, même laisser le mari de la femme qu’il aime partir dans une région remplie d’Indiens… Un tournant s’amorce : pour la première fois, il ressent un sentiment de culpabilité. Le même tournant s’opère dans son travail, même s’il peine encore à le comprendre. Une sorte de voyage initiatique à l’envers en quelque sorte.

la-riviere-dargent-silver-river-raoul-walsh-19482

Sa réputation se dégrade, le cours de l’argent s’effondre suite à une manœuvre d’un de ses ennemis, et il est contraint de fermer ses mines. Avec elles, c’est toute l’économie qui vacille dans la région. Ruiné, lui qui possédait un peu tout dans la ville, se retrouve avec peu de choses.

C’est une critique amère et sévère d’un capitalisme froid et éloigné du peuple. Dans le film, la morale est sauve car lui le grand profiteur, le grand capitaliste saura mettre son énergie au service du peuple, mais qu’il lui en aura fallu du temps pour comprendre les conseils de son ami avocat… (assassiné par des ploucs qui croyaient qu’il prendrait le parti de McComb alors qu’au contraire il voulait dénoncer toutes ses pratiques — le sacrifices des braves, ça paie toujours au cinéma).

Une vision fantasmée de l’histoire probablement. Si on imagine qu’il y a du vrai sur la manière dont s’est construit la richesse de l’Amérique (la révolution industrielle arrivant à point dans une nation alors en pleine construction) ; on imagine mal en voyant l’état du capitalisme aujourd’hui qu’il ait pu un jour songer à une quelconque rédemption. La crise de 29 n’y avait rien changé, au contraire, le capitalisme allait bientôt se trouver un ennemi tout désigné pour éviter à nouveau la crise : le communisme. L’utopie d’un peuple ne vaut rien si elle égratigne la règle numéro un de la nation du cow-boy solitaire : la liberté de réussir (accessoirement de profiter des autres comme montré dans le film). C’est aussi la liberté d’échouer. Aujourd’hui, le système n’a rien changé, devenu incapable de se moraliser ou de se fixer un objectif plus concret que cette quête, à la fois mirage et vaine, du profit. On fait toujours plus de fric sur le dos des petits, qu’importe la manière. La realpolitik, le monde, comme le dit McComb, c’est une jungle. L’important, c’est d’en être le roi. À la fin de l’histoire, on sent poindre une morale, une rédemption. En vrai, on en voit pas le bout de cette histoire.

Le film se présente comme une grande fresque sur l’ambition. Le récit est concis (trop peut-être : une grande histoire comme celle-ci aurait peut-être méritée un film plus long, notamment pour gagner en vraisemblance, dans le fil amoureux, parce que là le retournement de Mrs Moore est vraiment limite). Le personnage de Flynn, plein de contradictions, est fascinant. Et Flynn est parfait dans ce rôle de misanthrope sans limite. La grande gueule, il n’y a que ça de vrai au cinéma. Aimer sur l’écran, ceux qu’on ne pourrait pas sentir dans la vie…


La Rivière d’argent, Raoul Walsh 1948 Silver River | Warner Bros.


 

L’Emprise du crime, Lewis Milestone (1946)

L’Emprise des dieux

L’Emprise du crime

The Strange Love of Martha Ivers

Note : 4 sur 5.

Titre original : The Strange Love of Martha Ivers

Année : 1946

Réalisation : Lewis Milestone

Avec : Barbara Stanwyck, Van Heflin, Kirk Douglas, Lizabeth Scott

— TOP FILMS

C’est Lauren Bacall, ancienne camarade de Kirk Douglas dans une classe d’un cours de théâtre, qui aurait proposé le nom de l’acteur à la fossette pour ce rôle. Premier film, mais pas encore le rôle principal, et pas vraiment le type de personnages qu’il interprétera par la suite. Bref, c’est pas Douglas qui fait le film. Le reste de la distribution, c’est quelque chose. Barbara Stanwyck et Van Heflin. Heflin, pas vraiment beau avec ses yeux globuleux, mais on n’aime généralement pas les bellâtres. Avec un moche, on a toujours l’impression que derrière notre écran on va pouvoir partir avec la belle. Et puis, il y a Lizabeth Scott, dont les yeux, elle, paraissent tout aussi shootés que ceux de Lauren Bacall… Au scénario, ça envoie du lourd aussi avec Robert Rossen, réalisateur de L’Arnaqueur et de Sang et Or.

L’histoire sort de nulle part. Jamais vu un truc pareil. Bien sûr, c’est un polar, un film noir, mais ça ne respecte rien de ce qu’on voit dans les autres films du genre. Une référence, Œdipe roi ; l’harmatia (l’erreur initiale souvent placée bien avant l’intrigue) est commis très tôt et va conditionner comme à son habitude tout le reste du récit. Les protagonistes sont conscients des événements, au contraire de la pièce antique qui se dévoile petit à petit (enfin pas tous : il faut à l’origine un joli quiproquo sans lequel le film ne se ferait pas). Le même principe : on récolte les fruits parfois empoissonnés qu’on a semés tôt dans la vie. Une fois que votre destin est écrit vous ne pouvez plus rien changer. Un principe contradictoire qui semble d’abord mettre en place des principes moraux, mais qui en baignant les personnages dans une sorte de fatalité immuable devient un argument contre l’existence du libre arbitre. Un retour aux dieux du déterminisme en quelques sortes. Raison ou pas, peu importe. Une tragédie où tout est déjà joué est un bon moyen de provoquer l’empathie du spectateur envers des personnages qui ne peuvent que constater autour d’eux le mouvement prédestiné des choses. Comme une mouche qui se sait condamnée et qui continue pourtant à chercher à échapper à son sort. Ce qui émeut, ce n’est pas la finalité, c’est la tentative, vaine, l’espérance, vaine, d’une liberté qui ne serait qu’un leurre.

L’Emprise du crime, Lewis Milestone 1946 The Strange Love of Martha Ivers | Hal Wallis Productions

Je raconte en « deux » mots (attention tunnel poilu, protection obligatoire).

Tout commence dans les années 20. Deux gosses de 13 ou 14 ans fuguent et sont vite rattrapés. La fille est la nièce d’une riche héritière de la ville ; le garçon, lui, un moins que rien. Les flics ramènent la fille chez sa tante, on fait connaissance avec son précepteur et surtout le fils de celui-ci qui a aidé à retrouvé la fille en leur indiquant le lieu de sa cachette… On sent que c’est un petit con, un peu amoureux d’elle. La nièce dit à sa tante qu’elle la déteste, et file dans sa chambre. Dans la soirée, son ami se présente à la fenêtre. C’est le fils du précepteur qui ouvre. Dehors, un orage. L’électricité vient à manquer ; la grande maison se retrouve dans le noir. Le chat (que déteste la tante) s’échappe de la chambre ; la nièce demande à son ami d’aller le chercher. Il fait du bruit en descendant les escaliers : la tante vient voir ce qui se passe… Il se cache ; la lumière revient ; la tante voit le chat et tape sa crise ; la nièce descend, prend la canne de sa tante et… la tape violemment sur la tête. La bonne dame dégringole des escaliers, inanimée. « Parricide, parricide ! » Entre temps, son ami avait profité de la confusion pour s’échapper de la maison. Le précepteur débarque et en voyant la nièce avec la canne dans la main comprend ce qu’il s’est passé. Il fait mine de ne pas comprendre, et ils mettent tous au point les mensonges qu’ils devront supporter toute leur vie : la tante a été tuée par un vagabond qui a pris la fuite.

Vingt ans plus tard. Un homme roule pépère sur les routes de je ne sais quel coin de la profonde Amérique. Un panneau : « Bienvenue à Iverstown ». Le nom du patelin lui semble familier. Surpris, choqué, il finit sa route dans un arbre… Pas de gros dégâts. Il lui faut maintenant faire réparer son auto. Très vite on (nous, spectateurs) comprend qu’il s’agit du jeune ami de la nièce qui s’était échappé le soir du meurtre. Il n’avait pas prévu de s’arrêter dans cette ville qu’il avait connue autrefois et veut en profiter pour revoir un peu du pays. C’est Van Heflin.

Il fait la connaissance d’une jeune femme qui s’apprête à quitter la ville. Elle attend un taxi et craint d’arriver trop tard pour son train (qui doit l’amener loin, loin). Ils échangent des cigarettes. Heflin lui raconte comment il a atterri là. La fille, c’est Lizabeth Scott. Elle n’en dit pas beaucoup mais c’est quasi le coup de foudre. Heflin l’accompagne à la gare, mais elle arrive trop tard. Ils se rendent à l’hôtel et demandent des chambres adjacentes. Comme c’est intime.

La même nuit, le récit bascule, et on en arrive au couple Douglas-Stanwyck. Le fils du précepteur est devenu procureur et s’est marié à la riche héritière de feu « la tante qui n’aime pas les chats ». Les deux complices se sont mariés, c’est plus pratique quand son meilleur ami peut potentiellement devenir son plus proche ennemi… Quand on partage un secret inavouable autant se tenir compagnie en ayant l’autre à l’œil. Pas vraiment un mariage d’amour, mais un marquage à la culotte. Le ton est donné : Douglas, nouvellement nommé à je ne sais quel poste, a déserté la fête en son honneur et est venu se réfugier dans la vieille baraque d’autrefois. Il y vit encore avec sa femme. Et il est saoul, comme il le sera le trois quarts du temps. Sa femme lui fait une scène et blablabla…

Au matin, les flics se présentent à la chambre de Heflin. Sa poule est partie en laissant un mot : elle ne souhaite plus partir et est allée revendre son billet… Elle va revenir qu’elle lui dit… Les flics lui annoncent qu’elle sort tout juste de prison. En liberté conditionnelle, elle devait absolument prendre ce train… Retour donc en case prison. Heflin sait que son ami d’enfance, le fils du précepteur, est désormais procureur. Il décide alors de lui rendre une petite visite pour qu’il fasse jouer son réseau pour que sa dulcinée puisse sortir de taule… Il le trouve dans son bureau à boire un ou deux verres : « Woah, 20 ans qu’on ne s’était pas vus ! » Stanwyck se pointe (c’est du cinéma, en réalité, on n’a jamais vu une femme rejoindre son mari au boulot). Grandes retrouvailles. Douglas voit se reformer le petit couple, ces jeunes amoureux qui voulaient quitter la ville autrefois. Douglas prétend vouloir l’aider, mais il sent du louche derrière tout ça. Il s’imagine, et sa femme partage son avis, que Heflin revient pour leur faire du chantage. (Nous on sait bien que s’il n’est là, ce n’est que le fruit du hasard, mais avec deux fossettes, on voit mieux qu’avec une.)

C’est le point de départ. Je me tâte pour raconter le reste. Allez. Pour la route.

Stanwyck voudrait se rabibocher avec Heflin. Douglas qui a lancé les détectives privés pour en savoir plus sur son ancien ami, apprend que sa femme cherche à retenir son ancien amoureux dans la ville… Il profite que Heflin lui ait demandé de faire sortir sa copine pour l’inciter à partir : il fait un deal avec elle. Elle accepte de jouer un rôle dans lequel Helfin croira s’être retrouvé embarqué dans une histoire de couple, Lisabeth étant mariée à un autre type… Je rentre pas dans les détails. On est au milieu du tunnel. Casse-croûte pour toute le monde.

Des flics déguisés en méchants garçons, travaillant pour Douglas, jouent leur rôle de méchants garçons. Heflin finit au bord de la route, en dehors de la ville, quelque peu amoché. Dans la bagarre, il arrache une insigne de policier qu’un méchant balourd cachait dans une poche (c’est malin ça, mais les dieux du déterminisme sont partout). Du coup, Heflin revient en ville, ayant compris qu’il y avait quelque chose de louche là-dessous (le louche est toujours un sacré trouble-fête). Il retrouve la fille, lui pardonne d’avoir participé à ce petit jeu, mais compte bien découvrir pourquoi Douglas veut tant qu’il quitte la ville. Il va les voir, et il comprend qu’ils pensent que sa présence en ville n’était pas du tout un hasard, sans dire pourquoi. Il se renseigne en ville pour savoir ce qui dans le passé aurait pu leur faire penser qu’il pourrait leur faire du chantage. Et il prend connaissance d’un procès, celui de l’assassin présumé de la tante de Stanwyck, dans lequel curieusement Douglas officiait. Il va voir Stanwyck et il n’a même pas besoin de la menacer pour qu’elle lui propose la moitié de ce qu’elle possède. Il ne fait qu’évoquer le procès, ça suffit… Heflin rentre à son hôtel ou sa poupée l’attend, mais Stanwyck s’invite à la fête et voudrait discuter des modalités de leur arrangement… avec son homme. Ils passent la nuit dans les bois où ils aimaient se cacher enfant, et là, Stanwyck avoue avoir tué sa tante. Seul petit problème, Heflin n’était pas au courant et lui faire bien savoir… « Je m’étais enfui tout de suite, il faisait noir… » (c’est louche tout ça mais passons). Stanwyck cherche alors à le tuer, mais comme dans les bons Hitchcock, la scène de meurtre se change en scène d’amour. Heflin, le grand paradoxe, et l’une des idées originales du film, c’est qu’il est un peu encore amoureux d’elle tout en l’étant aussi de sa poupée qui l’attend à l’hôtel (quand on n’a pas un coup dans le nez pour avoir un petit côté louche, ce sont les dieux du déterminisme qui vous font loucher).

La poupée l’a attendu toute la nuit et le voit arriver à l’aube, accompagnée par sa belle héritière… Gros bisous sur la bouche à la clé. Ça lui douche d’un coup tous les espoirs d’une vie meilleure, et elle est bonne pour une bonne crise de larmes. Heflin : « Ouch ! je me suis fait gauler, mais qu’est-ce que tu veux, l’homme a été fait ainsi : une seule bouche et un œil pour chaque femme qu’on aime… »

Douglas s’imagine tout un tas de choses en voyant sa femme découcher. Il appelle Heflin, non pas pour lui lancer un duel, mais c’est tout comme : « Viens chez moi, j’ai un truc à te dire (c’est plus facile si je veux te tuer) ».

Heflin ne refuse jamais une invitation à dîner. Douglas l’attend. Il est bourré. Quelques menaces, rien de bien méchant… jusqu’à ce qu’il se casse la gueule (il est bourré, je rappelle). Où ? Cruelle destinée ?… Dans l’escalier !

Inconscient, Douglas remue encore. La fossette a amorti le choc. Elle amoindrira moins Stanwyck qui demande à Heflin avec sa voix de fausset de finir le travail. Mais c’est lui le héros positif de notre tragédie, lui qui n’a rien à se reprocher. (Jugeons du fossé étroit qui sépare nos protagonistes.) Ceux tombés du côté de la vallée des méchants, ce sont eux, en tuant la tante. Alors, au lieu d’en finir avec lui au contraire Heflin-la-grenouille le soigne. Douglas se réveille et lui dit qu’il a peut-être laissé passer sa chance… Stanwyck les regarde papoter tous les deux comme des amoureux, puis leur met un feu sous le nez… On se dit qu’elle va hésiter sur qui tirer. Ça papote : « Elle voulait te laisser crever tout à l’heure » — « Je m’en fiche, à présent, c’est toi qu’elle tient en joug ». Heflin la défie de tirer, et il part. Le héros. Il les laisse à leurs emmerdes. Plus que jamais seuls, et ensemble dans leur mensonge et dans leur crime. La fatalité, on ne peut rien y faire. Quand on ne peut plus s’en tirer… On tire. Stanwyck appuie sur la détente de l’arme pointée sur elle. « Pan ! » Douglas tourne à son tour l’arme contre lui : « pan ! ». Heflin se retourne : bon débarras. Les dieux du déterminisme finissent toujours par faire mouche. Il peut rejoindre sa poule ; le destin l’appelle, lui, en dehors de la ville.



Liens externes :


L’Étrange Incident, William A. Wellman (1943)

C’est à eux qu’il faut penser

L’Étrange Incident

Note : 5 sur 5.

Titre original : The Ox-Bow Incident

Année : 1943

Réalisation : William A. Wellman

Avec : Henry Fonda, Dana Andrews, Mary Beth Hughes, Anthony Quinn, William Eythe, Harry Morgan

— TOP FILMS

Le voilà le chef-d’œuvre du bon William. Un film simple, très court, capable de soulever mille questions. Sur la responsabilité, la justice, la conscience des hommes…

Le western se rapproche de la grandeur tragique des mythes antiques. Ce n’est pas l’histoire de personnages isolés à la frontière mexicaine, c’est celle d’une humanité toute entière. Elle aurait pu se passer n’importe où. L’environnement, la société, ne sont en rien les auteurs ou les responsables de cette méprise tragique ; c’est l’homme, seul. On revient aux origines de la société, quand ses règles, ses lois, son autorité, sont encore balbutiantes. Tout est toujours balbutiant dans une société. Même si la sophistication, la rigueur des habitudes, une histoire et une pratique bien établie laissent toujours penser le contraire. On croit rendre justice au nom des hommes quand en fait on ne cesse de la bafouer et de la déshonorer. La certitude, est en Justice comme en science, un état dangereux, un confort dont il faut se méfier. Une civilisation, une société, c’est comme le destin de l’homme, il n’y a pas de finalité, il n’y a pas de posture debout. L’homme droit n’existe pas. On ne fait jamais que l’improviser la civilisation. La réinventer au milieu du désert n’est pas une chose aisée.

L’Étrange Incident, William A. Wellman 1943 | Twentieth Century Fox

Alors, c’est parfois dans le western, là où souvent la cruauté est la plus palpable, la plus brute, qu’on voit naître l’humanité de l’homme. Quand il est confronté à sa propre bestialité. Le thème de la vengeance, parce qu’il est primaire, est idéal pour le western. En face de ces éléments brutaux, primitifs, la figure de l’homme qui se lève, brave, droit, conquérant de la Justice, doit apparaître comme un contre-point. Les thèmes positifs du doute, de la conscience ou de l’empathie peuvent alors apparaître aux yeux du spectateur comme une évidence. La fable doit être simple à comprendre pour en retenir la leçon, la morale.

Cette fable est un condensé de l’évolution de la société des hommes. Commence le désir de la vengeance brute ; on part lyncher les coupables ; le doute apparaît dans l’esprit de certains, on procède à un vote (la bonne conscience qui se donne des faux airs de démocratie) ; on exécute, et finalement, on se repend (sans jeu de mot) de sa méprise. La faute, provoquée à l’insu de son plein gré, l’harmatia, depuis Œdipe ou le Christ, provoque un nouvel état de conscience qui pousse l’homme à se racheter. Le rêve d’un État de droit en est directement le produit. La Justice des hommes serait-elle née du besoin de rédemption de ceux qui se sont rendus coupables de se croire des juges tout puissants ? Impossible à dire. C’est en tout cas une vision plus idéaliste, plus belle de la Justice. Une Justice moins « réparatrice » ou moins « punitive ». La Justice c’est aussi le doute, c’est aussi l’acceptation de l’erreur, parce qu’il s’agit de la Justice des hommes et qu’il ne peut en avoir une autre. C’est bien parce qu’elle est unique et faillible que la vigilance est toujours de rigueur. L’humilité en ses capacités aussi. La Justice ne remplace pas Dieu ; on ne peut en attendre « monts et merveilles ». Les fables, le cinéma donc, et le western en particulier, ont cette portée didactique. Les histoires, quand elles s’attachent à nous dévoiler notre côté obscur, opèrent en nous une sorte de conscience cathartique qui nous aide à aller plus loin, en identifiant les maux, les défauts infimes qui parsèment notre médiocrité. Connaître, identifier un problème, l’accepter, pour le contourner. C’est le principe, au départ, de toute société. Et sans ces histoires pour condenser en une seule image toute l’ambition de ce vivre ensemble, le transcender, le démystifier, eh bien nous serions sans doute encore enchaînés dans notre caverne. L’art, le cinéma, les fables, c’est l’âtre, le foyer, le feu du cow-boy où d’un seul coup tout est possible, non parce qu’il sert à châtier notre faute, mais parce qu’il illumine nos consciences et nous montre la voie. Sans cinéma, sans image, sans histoires, pas de Justice. L’art est autant un guide qu’un gardien.

Un film humaniste donc, essentiel, qui dit ce qu’est la Justice et ce qu’elle n’est pas. Un film à montrer dans les écoles. Parce qu’on ne peut sans doute pas apprendre à être intelligent à l’école, mais on peut au moins apprendre à y devenir un peu plus un homme, un vrai ; non pas sévère et brutal, aveuglé par ses certitudes, non pas comme ce général lyncheur qui finira par se suicider quand toutes ses illusions s’écrouleront à l’annonce de la révélation tragique ; mais un homme, conscient de ses failles et de sa fragilité. Grandir, c’est apprendre à se faire tout petit.

La scène de la lecture de la lettre du faux coupable est particulièrement émouvante, même si on se rapproche un peu plus d’un idéal presque religieux, en tout cas humain, terriblement humain :

« Ceux qui sont à plaindre sont ceux qui devront porter toute leur vie le poids de leur faute ─ moi je suis déjà mort. C’est à eux qu’il faut penser… »

L’erreur est humaine, comme disait Poncif Pilate… La justice aussi.

À noter du beau monde dans la distribution : Henry Fonda (toujours dans les bons coups quand il s’agit de « faux coupables »), Anthony Quinn et Dana Andrews.

Je suis un criminel, Busby Berkeley (1939)

C’est pas moi c’est les autres !

Je suis un criminel

Note : 5 sur 5.

Titre original : They Made Me a Criminal

Année : 1939

Réalisation : Busby Berkeley

Avec : John Garfield, Claude Rains

— TOP FILMS

Quand on est face à un grand film, parfois, on se fout de vouloir l’analyser. Et on prend plaisir à réciter dans sa tête le déroulement de l’histoire qui nous a passionnée. Sans blague donc, ceci ne fait rien d’autre que retracer le développement dramatique du film. Si vous n’aimez pas les spoils, dehors, autrement, vous aurez un aperçu de l’intérêt du film.

Garfield (son personnage) est un boxeur minable. Dans les premières scènes, on le voit dans sa “gloire”. Monsieur gagne, c’est la fête. Le soir de sa dernière victoire, il se saoule et reçoit dans son appart’ une poule et son type. Petite baston, et là, le premier, Garfield se fait assommer (aidé par l’alcool). Le type (de la poule) prend alors une bouteille et la fait péter sur la tête d’un reporter qui voulait se mêler à la fête… « Mon Dieu ! tu lui as fait mal » dit la poule. Mal ?! ─ Il est mort. » (Voilà, c’est l’hamartia, la faute originelle, sur quoi est bâti tout le récit futur).

Là bien sûr, le type joue les lâches (sinon comme dit Hitchcock, si on appelle les flics, il n’y a plus de film). Il embarque Garfield toujours dans les vapes : il décidera bien de la suite plus tard. Mais faut pas rester avec un cadavre sur le dos. Arrivés dans une baraque, Garfield est toujours KO, la poule joue les ingénues (« oui mais il faut aller à la police, on nous croira, on est les gentils… »), contrepoint parfait pour l’autre type qui, lui, est une vraie saloperie : pour lui, se faire la malle sera la meilleure solution. Il profite que Garfield soit dans les vapes pour lui faire les poches, lui piquer sa montre et un bracelet. ─ Ils partent. On ne les reverra plus : ils ont un accident de voiture (vraiment pas de bol, à croire presque qu’il y a un dieu qui punit les meurtriers). Garfield, qu’on désigne déjà comme le coupable du meurtre du reporter (c’était chez lui ça aide un peu), passe alors pour mort : dans l’accident, le conducteur avait sa montre et son bracelet…

Je suis un criminel, Busby Berkeley 1939 | Warner Bros

Garfield se réveille au petit matin. « Mais où donc que je suis ?! »… C’est dans le journal qu’il apprendra tout ça. Non seulement, il est mort, mais on a retrouvé le corps d’un reporter dans le coffre de sa voiture… Sacrée gueule de bois. (On ne s’embarrasse pas avec la vraisemblance… que tout ça soit arrivé pendant le sommeil de Garfield, c’est pas très crédible, mais ça évite d’inutiles scènes… là au moins ça va vite ; l’important n’est pas d’être crédible, mais de raconter au plus vite une histoire en un minimum de temps — le grand truc de Warner ça je crois).

Garfield retrouve son manager. « Mais tu es vivant ! super, je peux garder tout le fric que je te dois… puisque si tu dis que tu es en vie… tu vas en prison ! » Elle est belle l’humanité des gens… S’ils ont votre destiné entre leurs mains, ils ne vont pas se priver pour se servir. Et on comprend mieux une phrase dite plus tôt par Garfield : « Des amis ?! les amis n’existent pas… » (Hé, on est à New-York, c’est chacun pour soi !).

Notre boxeur est donc obligé de partir sur la route, aller le plus moins possible de la côte est, là où on ne le reconnaîtra pas. Pendant ce temps, Claude Rains, lui, un flic un peu illuminé. Il a fait condamner autrefois un innocent et ne s’en est jamais remis… ─ C’est encore là, le thème du film : l’injustice… Bref, on se croirait en plein dans un film de Fritz Lang. Persuadé que ce n’est pas Garfield qui est mort dans l’accident, il se lance à sa recherche, tandis que tous ses collègues se foutent gentiment de sa gueule (c’est pas l’homme invisible mais tout comme).

On revient donc à Garfield qui se promène tranquilou sur le toit d’un wagon en plein désert de l’Arizona (normal… pas de fric rien). Course poursuite (wé, c’est un film d’action) sur le toit… Il tombe… C’est le désert. Il ne passe pas quarante jours à marcher, mais il arrive bien dans une sorte d’oasis coupé du monde, un paradis, qui rappelle pas mal l’arrivée de Moïse au Pays de Madian. Il y trouve la Sephora qui deviendra son amoureuse, et les bergères sont changées en terribles diablotins, des voyous eux aussi de New York envoyés ici vers la quiétude (relative) des champs de palmiers dattiers. Une nouvelle fois, notre boxeur, s’effondre par terre (comme Moïse), affamé. Décidément pour un boxeur, il est souvent au tapis ! Fin du premier acte (ou round)…

Le développement est classique. Comme on pouvait s’y attendre, il va rester pour aider dans le ranch (dans ce genre de truc comme par hasard, il n’y a pas d’homme adulte et la seule femme, est jolie et célibataire). Garfield se montre alors parfaitement antipathique… C’est une petite frappe de New York, pas un saint. Et c’est justement pourquoi le récit est intéressant : si c’était un homme parfait et sans reproche qu’on accusait d’un crime qu’il n’a pas commis, ce serait trop facile. Et en ça, c’est mieux par exemple que J’ai le droit de vivre (Henry Fonda, c’est pas James Cagney, alors que Garfield, c’en est pas loin… bref, le salaud qu’on aime non pas détester ici, mais défendre). Antipathique donc, parce qu’il fait les quatre cents coups avec les gamins. Là je zappe, un peu, il y a une longue séquence dans un réservoir d’eau qui est excellente, bien utile pour montrer la naissance des liens entre Garfield et les enfants qui l’idéalisent.

Mais la vie n’est pas aussi rose qu’elle y parait dans ce petit havre de pays… Les dettes s’accumulent. Ah, l’argent… cette invention du diable, l’unique chose au monde qui puisse corrompre plus un homme qu’une femme. La solution à ce petit souci apparaît donc évidente (et facile, peu importe) : en ville, un boxeur professionnel propose de fric à qui arrivera à tenir plusieurs rounds face à lui. Exactement ce dont Garfield avait besoin pour aider ses amis. Bien sûr, en montant sur le ring, il prend le risque de se découvrir, et il en est conscient. Peu importe, il est heureux de voir que tout le monde est confiant et fier de son geste. On l’aide à regagner une bonne condition physique (tout cela sachant qu’il ne révèle jamais qu’il est recherché, ou plutôt qu’il serait recherché s’il dévoilait sa véritable identité ─ tel Moïse qui ne dit pas qu’il est Prince d’Égypte ─ les secrets et les mensonges, c’est le carburant des bonnes histoires).

Et patatras… le flic Claude Rains a retrouvé sa trace en ville. Garfield le surprend au guichet de la salle où se tiendra le jeu de massacre. Rains ne sait qu’une seule chose sur Garfield, qu’il est gaucher (et il est fameux pour son crochet du droit). Garfield revient au ranch et alors qu’on préparait une fête pour le futur champion, il est obligé d’annoncer qu’il renonce, avançant un problème cardiaque. Personne le croit. On le traite de lâche, etc. Finalement, un des mômes le convainc de se battre… (snif). Et là, « l’éclair de génie » : « Je n’ai qu’à faire croire que je suis droitier ! » Hé, tu pouvais pas y penser plus tôt John ?! (bah non sinon on n’aurait pas eu droit à tous ces beaux sentiments).

Le soir des massacres, deux boxeurs amateurs se font d’abord liquider. Arrive Garfield sur l’arène des héros, masqué ou presque, non pas comme un joueur de catch, mais comme Robin des bois au concours de tir à l’arc. Garfield prend des coups, il arrive péniblement à tenir quelques rounds. Il tombe, et Claude Rains lui murmure à l’oreille : « Je t’ai reconnu ! utilise ta droite… ta droite, ce magnifique crochet du droit ! ». Comme dans les meilleurs films de boxe, Garfield se relève au bout des neuf secondes trois quarts, il prend encore deux ou trois coups histoires de comprendre qu’il ne pourra pas continuer sans sa botte secrète… et là instant magique du film, la révélation (comme Néo comprenant comment se servir de ses “pouvoirs”) : plan sur ses jambes et changement de garde (c’était pas au ralenti, mais c’est tout comme). Le beau Garfield se sent revigoré, il gambade comme un jouvenceau, son adversaire lui dit : « Waoh, mais tu es gaucher ! » (la bonne scène classique de “reconnaissance”…) et il en prend plein la gueule pour son plus grand plaisir… De l’uppercut du gauche, du direct… et son fameux crochet du droit. Bref… il perd. C’est pas encore la mode des happy ends (de même, le mot le plus utilisé dans le film, c’est “suck”, gentiment travesti par la traduction par “poire”). Pourtant ses amis viennent le féliciter, et pas seulement. Claude Rains est là, sympa, qui ne dit rien, qu’on voit à peine, comme un remake de l’Homme invisible. Scène classique du héros qui doit partir et qui peine à se séparer de ses amis qu’il s’est fait durant ses joyeuses vacances en colonie de vacances… Il prévient sa belle que Claude Rains est un imprésario qui veut faire de lui un professionnel… Claude Rains joue le jeu. On a commencé le récit avec des salauds, on le finit avec des saints. Finalement, il est là le happy end.

Sur le quai de la gare. Claude Raine blablate : le meurtrier du reporter était droitier, et conseille à Garfield de le dire à son avocat… Claude Rains commence à avoir des remords. Il voit bien que Garfield est aimé dans cette ville, surtout par toute la petite bande du ranch de palmier dattier. Rains monte sur le marchepied du wagon, le train amorce son départ et il repousse Garfield sur le quai : « J’ai déjà fait une erreur par le passé. Je peux bien en faire une deuxième ». Si on n’avait pas compris, on enfonce un peu plus le bouton « happy end ». Et ça marche. Mais la fin est à l’image du film : on est heureux pendant tout le film.

À quoi bon analyser le reste quand le principal est à la fois simple et efficace. C’est la marque de certains chefs-d’œuvre.