Notes de visionnage 2020

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Mai – août 2020

Le Président, Verneuil (1961)

Le patriarcat quasi exclusif illustré dans ce film vous donnerait presque envie de devenir féministe radical. Le film dénonce la corruption au sein des hommes amenés à exercer le pouvoir, on ne voit plus aujourd’hui qu’un groupe de mâles autour desquels gravitent quelques femmes fidèles et dévouées. Que de chemin parcouru… 1961, on croirait presque pourtant dans son esprit un film des années 30 (même si au niveau des chefs de l’État, y en a pas un qui sort de lot depuis cette époque de la IVᵉ République, c’en est presque effrayant ; même l’actuel, c’est une sorte d’hybride entre Pompidou et Giscard, un peu comme si le personnage de Blier accédait au trône juste après son petit délit d’initié).

Paris nous appartient, Jacques Rivette (1961) commentaire

Paris nous appartient, Jacques Rivette (1964) | Ajym Films, Les Films du Carrosse

Trois Tristes Tigres, Raoul Ruiz (1968) commentaire

Trois Tristes Tigres, Raoul Ruiz (1969) | Los Capitanes

The Blind Woman’s Curse, Teruo Ishii (1970)

Les belles heures de l’exploitation au Japon. De la bonne série B avec un mélange de multiple genres sans jamais devenir baroque ou étrange : l’horreur est très peu présente, le pinku à peine effleuré et laissé aux seules épaules nues des personnages féminins, ni un film de yakuza ni un film de joueurs itinérants (ce qui devrait être la même chose en fonction de l’époque décrite, et comme on est justement, il me semble, au moment historique où les clans yakuza au tournant du XXᵉ siècle commencèrent à se sédentariser et à former de véritables groupes criminels), ni un véritable (et bon) film de sabre. En fait, c’est tout cet ensemble, et surtout l’aspect visuel, très léché comme souvent en cette période, qui fait de ce film une petite merveille. On est très proche des Lady Yakuza ou des autres « opusculaires » déjà mentionnés ici ou là.

The 13th, Ava DuVernay (2016)

Je suppose que le mouvement Black Lives Matter a poussé Netflix à rendre son documentaire plus accessible, et c’est comme ça que je l’ai vu sur Youtube. Bref, on se rappellera que Ava DuVernay avait déjà réalisé l’insipide Selma. L’art d’enfoncer les portes ouvertes. Le fond, quand il est strictement historique, est intéressant, mais la mise en scène, tout l’emballage, c’est digne d’un doc Thema Arte, et c’est pas un compliment. Des intervenants assis devant la caméra et dans un studio bien pensé à l’avance ; un discours charcuté et remonté avec des animations qui sont appréciables quand elles sont utilisées sur une chaîne Youtube avec un matériel éducatif, mais ici ça ne fait que surligner le propos que n’a pas besoin d’un tel habillage ludique. Le montage de bribes de discours permet aussi la manipulation pour les faire intégrer dans un discours plus général, celui de la réalisatrice. Ça me poserait aucun problème dans un documentaire sur l’architecture sur Arte, sur un sujet historique encore brûlant, très politique, c’est des méthodes qui au choix, enfonce les portes ou manipule l’histoire. Et le problème, c’est que quand on ne sait pas grand-chose de cette histoire, il peut être difficile de faire la part des choses entre les évidences lourdes et les suspicions d’arrangement avec l’histoire. Ce n’est pas parce que la cause est juste, qu’on peut tout se permettre. Et c’est bien ça le problème, la distance avec le sujet. La cause est juste, mais je m’interroge sur la pertinence qu’une réalisatrice utilise ce médium pour mettre en scène une cause. Je pense que c’est même quand on est rejette toute idée d’injustice, et donc en particulier celle des Noirs américains dont il est question ici, qu’il faut être exigeant avec la manière de mettre en scène ces causes. À la limite, j’avais trouvé plus intéressant, plus informatif et avec pourtant un habillage tout autant insupportable et daté, un documentaire de ABC sur un des épisodes relatés ici en quelques secondes, le viol d’une joggeuse à Central Park et qui avait valu plusieurs années d’incarcération à des jeunes Noirs innocents. On était dans du journalisme spectacle, mais du journalisme, donc du factuel.

Les Délices de Tokyo, Naomi Kawase (2015)

Cette manière affectée de surligner chaque intention, chaque élément psychologique pour bien insister sur les sentiments des personnages, c’est le genre d’amateurismes qui me rebute au plus haut point. Ça se confirme, Kawase n’a pas un grand talent, pire, elle pense en avoir ce qui lui fait faire des choses grossières qui me donneraient presque envie de vomir.

Il faut reconnaître que le scénario n’a déjà rien de bien subtile, mais tout est surligné, maniéré. Le ton sur ton, c’est peut-être la faute de goût qui me débecte le plus dans le cinéma, et c’est d’autant plus pénible dans un cinéma japonais qui peut très vite y tomber, mais chez qui paradoxalement, les meilleurs éléments sont précisément des maîtres dans l’art du doigté. La mise en scène, c’est comme la cuisine, c’est pour beaucoup une question de proportions. Et ça, jamais Kawase n’a su bien doser ses effets, raconter les choses avec subtilité, distance, en dire juste assez pour laisser le public faire le reste.

Il y a une forme d’hybridation grossière entre mièvreries américaines où tout est explicité au public pour qu’il comprenne à chaque seconde les moindres éléments de l’histoire et de la situation et entre une distance, ou une lenteur artificielle, inutile, mal maîtrisée, qui donne à son cinéma ce jeu si affecté, dénué de charme et de spontanéité, voire de mystère et de retenue, qui me plonge, franchement, dans un dégoût de chaque instant à la vision de ses films. Ils sont une véritable torture pour moi. Quand je vois qu’ici, le sujet ne pas si mauvais (du moins, on peut le penser au début), et puis très vite Kawase nous impose ses lourdeurs, ses effets sans grâce, son manque de tact, sa direction suspecte… Comme l’impression d’être à la place d’un professeur corrigeant le devoir d’un dyslexique qui se prendrait pour un prix Nobel de littérature. À chaque mot, une faute grossière, et ça, pendant dix pages. Épuisant…

L’argent, comment le métal blanc a façonné le monde, Michael Burke, Graeme Hart (2018)

Documentaire de télévision en trois parties diffusé sur Arte. Les reconstitutions ne sont pas toujours les bienvenues, mais les informations historiques apportées sont d’excellente qualité. Pour résumer :

  • Du XVᵉ au XVIIᵉ siècle : la Chine est le pays le plus riche et le plus puissant du monde. Pour prélever l’impôt, un empereur décide de passer par le métal blanc qui en fait le plus grand consommateur du monde. La Chine est autosuffisante en tout, exportant de nombreux de ses produits en Occident (déjà), et important peu… sauf l’argent. Pour assurer le paiement des impôts, les Chinois se mettent donc à importer en masse ce métal, produit en Amérique du sud dans les colonies espagnoles. Ceci fera la richesse de l’empire espagnol, qui, en retour pourra se mesurer aux grandes puissantes de l’Europe de la Renaissance. Au début de cette mondialisation, c’est bien la Chine le pays le plus puissant du monde (l’Empire du milieu, alors que les nations européennes basent leur richesse sur leurs colonies et n’ont pas accès au marché intérieur chinois).
  • Au XVIIIe et XIXᵉ siècle : la dépendance (entre autre) de la Chine à l’argent a provoqué l’effondrement de la dynastie Ming (milieu du XVIIᵉ siècle) et la dynastie qui suit, les Qing, referme un peu plus l’accès au territoire chinois aux étrangers. Le XVIIIe est prospère, mais les ennuis commencent quand en 1793, la Grande-Bretagne envoie un émissaire pour réclamer une ambassade permanente et l’ouverture des frontières (contrairement à l’Espagne avant elle, l’Empire britannique ne dispose pas de grandes ressources en argent). Fin de non-recevoir de l’Empereur, seulement arrive très vite la révolution industrielle et les marchands (à travers surtout la Compagnie des Indes Orientales) vont bientôt avoir les moyens militaires de faire pression sur le pouvoir chinois qui ne voit rien venir. En effet, les Occidentaux, qui tentent depuis des siècles de trouver un produit susceptible de s’introduire sur le marché chinois, trouvent au début du XIXᵉ siècle ce qu’ils cherchaient depuis longtemps : l’opium. Produit dans leurs colonies en Inde, les trafiquants britanniques inondent la Chine d’opium en toute illégalité. La crise sanitaire est telle en Chine que l’Empereur charge un de ses fidèles de saisir et de détruire une grande quantité d’opium et envoie une note à la reine Victoria lui demandant d’intervenir pour faire cesser les trafiquants de drogue. La réponse de la Reine : elle envoie l’armée, et c’est le début de la Première Guerre de l’opium… Tu le sens, là, l’impérialisme occidental ? On fait la guerre parce que la Chine refuse l’ouverture de son territoire, mais en fait, c’est parce que les Britanniques ne peuvent pas y écouler leur drogue comme ils le voudraient. L’Empire britannique s’est construire en partie sur le trafic de drogue, et donc des guerres pour en assurer le trafic. Joli… Grâce à la supériorité technologique des Britanniques sur les Chinois, ces derniers sont vaincus et selon le traité de Nankin (un précédent au traité de Versailles dans le genre humiliation) doivent céder l’ouverture de leur territoire aux étrangers, l’île de Hong-Kong et une première salve d’indemnités (tu perds une guerre que tu n’as pas déclenchée, tu paies, logique). L’ancienne grande puissance étant désormais affaiblie, les rapaces commencent à venir la dépecer en multipliant les agressions sur son territoire et réclamant toujours plus à la Chine : les Français s’y mettent, mais aussi les Américains (alors que leur développement avait été assuré par les importants capitaux chinois — déjà) et même les Japonais, déshonneur suprême, qui ont profité plus tôt que les Chinois de leur ouverture au monde (et donc à la technologie). Voilà comment une Chine en ruine entame le XXᵉ siècle, précipitant la chute de son empire… Merci qui ?
The Epic of Everest (1924)

Une jolie montée qui me laisse un peu froid. Le film est trop désincarné : des plans d’ensemble, des cartons explicatifs, et finalement on en sait assez peu sur les bonhommes partis mesurer leur orgueil en haut du toit du monde.

Les meilleurs moments de l’expédition sont au tout début du film quand on nous dresse un bref portrait des populations himalayennes (du beurre enduit sur tout le corps pour passer l’hiver, hum). On y voit surtout un ou deux monastères se dresser à flanc de montagne ou en haut de pic. Des images malheureusement trop fortuites, car si l’Everest est indéboulonnable encore pour longtemps et si chacun pourra encore longtemps venir s’affronter à lui, certains de ces forts-monastères n’existent plus pour avoir été détruit par les communistes chinois. C’est la triste nouvelle qu’on apprend quand on googlise le nom de Shekhar-Dztong… Le fort de Khampa Dzong serait lui encore intact.