The Assassin, Hou Hsiao-hsien (2015)

The Assassin

Ci ke Nie Yin Niang Année : 2015

5/10 IMDb

 

Réalisation :

Hou Hsiao-hsien

 

Pour faire simple, j’ai rien compris et, très vite, lassé par une mise en scène qui fait illusion dans un film contemporain mais fait pschitt ici, je n’avais plus l’intention de comprendre. Hou Hsiao-hsien n’est pas pour moi, il me parle chinois.

Après, c’est décorativement parlant très joli. Les intérieurs sont soignés et les extérieurs sont époustouflants. Ça n’a juste pour moi aucun intérêt. Dès le premier panneau, j’étais déjà aux pâquerettes, et en retrouvant le style de mise en scène inutilement lent de Hou Hsiao-hsien, j’ai commencé à m’agacer.

Le pire entre tous ces effets n’aidant pas à suivre une ligne de récit particulièrement fine et fragile, la gestion du son avec ces hors champs de nature, en particulier le vent, poussés à fond les manettes. C’est un peu comme essayer de lire du Corneille avec du Led Zeppelin en arrière fond.

Je le dis souvent, si un réal fait tous les efforts possibles pour que ce soit moi qui en fasse le plus en retour, il n’y a aucune raison que j’accepte de me faire avoir de la sorte : les efforts, c’est à lui de les faire pour que j’en fasse, peut-être pas le minimum parce qu’aucun plaisir ou intérêt ne peuvent se faire en laissant son cerveau à la cave, mais pas trop (d’effort). C’est comme ça qu’on m’a appris à donner à voir au théâtre ; c’est comme ça que j’entends être servi au cinéma. Je peux à la limite en faire pour des génies, mais Hou Hsiao-hsien avec l’ensemble de ses manières adoptées pour cacher son manque de savoir-faire en matière de mise en scène, ne m’aide pas plus à ce niveau.


American Sniper, Clint Eastwood (2014)

Indiens & Envahisseurs

American SniperAnnée : 2014

3/10 IMDb

Réalisation :

Clint Eastwood

Avec :

Bradley Cooper, Sienna Miller, Kyle Gallner

On voudrait donc nous faire croire qu’il y avait des terroristes en Irak avant l’invasion US. Un joli conte de fêlés… Au moins la morale est sauve, ce très honorable tueur en série, qui d’après ses dires, n’a pas assez exécuté de “sauvages” en opération, l’a été (exécuté) par un des siens dans son propre pays. Oui, la guerre élève des monstres, et pas qu’un peu ; si tu te vantes et te donne un peu trop le beau rôle sans respecter cette règle qu’aucune guerre au monde n’a jamais contesté : y a un retour de bâton. On ne va pas dire que c’est bien fait pour sa gueule, mais pour tous les types qu’il a butés pendant sa carrière, et globalement pour tout ce que les types comme lui représentent comme gros fouteurs de merde dans le monde, eh ben c’est pas volé.

La nuance apportée en cours de route par Clint pour justifier la mise en scène de l’hagiographie d’un criminel en série est risible. Le bonhomme dézingue des “sauvages” et participe à une guerre illégale, lui et les siens se plaignent du chaos et des terroristes qu’ils ont eux-mêmes aidé à s’implanter dans un pays, le type a de vagues remords pour sa première partie de chasse où il dégomme un enfant et sa mère qui, ouf quand même, s’apprêtaient à jeter un obus sur les gentils envahisseurs, mais, mais… la vie d’un héros qui rentre à la maison ce n’est pas si facile ! La solitude du tueur en série… Mais que voulez-vous, la tension est trop élevée (salauds de sauvages, ça doit être de leur faute) : tu ne vois pas tes gosses grandir (que tu élèves en futurs tueurs pour poursuivre la tradition familiale), alors merde quoi, c’est tragique, un peu de compassion pour ces cow-boys envahisseurs qui vont chaque jour buter des musulmans à l’autre bout de la planète et qui sont trop loin pour rentrer tous les soirs à la maison ! Les héros de guerre absents de leur foyer, c’est une vraie cause oubliée aux USA, on le dira jamais assez.

D’autres détails agacent. La vision de la famille américaine décrite dans le film est à gerber. Probablement une réalité cela dit. Mais voir un père amener son aîné à la chasse pour tuer du gibier et lui apprendre à devenir un homme, voir ce gosse refaire la même chose avec son propre fils, ça passe mal. On est au XXIᵉ siècle, qu’un film montre ça, çe me paraît totalement hors du temps. Que Kyle ensuite s’amuse avec un flingue dans sa baraque pour le poser sans y prêter attention n’importe où, le tout avec deux enfants à proximité, c’est peut-être du cinéma, mais je n’ai pas envie de voir ce type de comportements dans un film surtout si c’est pour valoriser de soi-disant valeurs familiales. Même chose quand le bonhomme demande à son fils de prendre soin des femmes de la maison en son absence. Là, t’as juste envie de dire… mais putain, connard, quoi. Trop, c’est trop. Même les westerns des années 50 sont plus progressistes.

La seule note positive du film, c’est l’interprétation de Bradley Cooper. Il arrive à humaniser une ordure par son intelligence, son charme, sa présence. On le sent à la limite du contre-emploi, et ça participe peut-être à une volonté d’Eastwood de lisser le personnage de Kyle qui en réalité était pire que ce qu’il nous en montre ici. On passe en quelque sorte du « j’en n’ai pas tué assez », qui est grosso modo le discours du vrai Kyle, à un policé : « j’en ai pas sauvé assez ». Ça ne sauve évidemment pas le reste. Ce serait un film dénué totalement de son histoire, de la réalité, on parlerait d’une autre guerre, le film serait appréciable pour toutes les qualités qu’il peut posséder, techniquement, par ailleurs. Le fait est qu’il est question de l’hagiographie d’un tueur en série au service d’une guerre sale et illégitime. On se galvaniserait peut-être à une autre époque d’un tel criminel, comme les corsaires d’autrefois ou des as de la Première Guerre mondiale, mais c’est bien de la guerre en Irak dont il est question. Une guerre lancée sur des accusations mensongères, aux motifs non-avoués et douteux, pour des conséquences géopolitiques catastrophiques. Pour une petite misérable vie pleurée en Amérique, des millions d’autres sacrifiées sur le “terrain”.

Juste en passant, depuis l’intervention de ces héros glorifiés par le cinéma et les autres, comment se porte ce pays qu’une armée de serial killers étaient censés venir lui apporter la paix et la démocratie ? Bien, n’est-ce pas. Y a deux types d’enfoirés : ceux qui ne se cachent pas, et ceux qui se font passer pour des anges ou des héros. La plus grosse menace, elle vient des seconds. Clint est tombé dans leur piège, ou il en est un lui-même.


 

Queimada, Gillo Pontecorvo (1969)

Queimada

Burn! Année : 1969

5/10 IMDb

Réalisation :

Gillo Pontecorvo

Avec :

Marlon Brando, Evaristo Márquez, Renato Salvatori

Entre Nostromo et Viva Zapata, avec une volonté un peu avortée de vouloir faire comme du Sergio Leone, pour un résultat baroque et inabouti qui jure trop avec La Bataille d’Alger.

Le récit est sec et sans poésie. Le seul et maigre intérêt du film, c’est le volet conspirationniste (ou simplement colonialiste, rappelant pas mal la place des Britanniques dans l’économie). On peut y voir une référence pour l’époque des Américains au Chili par exemple, mais le plus frappant pour des yeux contemporains reste le passage explicatif du chef militaire forgé de toute pièce par les “Blancs”, avant de voir ce chef se retourner contre eux : on songe inévitablement à ce qui viendra trente ans après en Afghanistan.

Pour le reste, c’est bien trop mal fichu pour m’émouvoir. Les scènes de présentation sont ratées. Pontecorvo, de mémoire, adoptait dans La Bataille d’Alger un même type de montage resserré avec des séquences courtes ; un procédé assez préjudiciable quand il est question des personnages principaux et de leur présentation. La reconstitution est pauvre et laide. Pontecorvo se fout pas mal des pauses, le temps de faire du cinéma en somme. Au cinéma, on s’attarde un moment pour apprécier le paysage, une entrée en matière, une hésitation… C’est paradoxalement très dynamique mais aussi scolaire parce qu’il ne s’intéresse qu’à la seule trame politique de son film : ses personnages sont des archétypes et n’ont pour ainsi dire pas de vie propre, pas de caractère, déterminés par leur seule fonction dramatique. Et ça c’est peut-être plus un défaut de Solinas (dans Le Mercenaire ça pouvait fonctionner parce qu’on se rapprochait encore plus de Leone et de ses personnages archétypaux, mais ici on est clairement dans un film plus politique, historique, qu’un amusement picaresque).

Sérieusement, qui peut croire en Renato Salvatori dans un personnage aussi pathétiquement grimé ?

Nuits de Chine, Osamu Fushimizu (1940)

Nuits de Chine

Shina no yoru Année : 1940

6/10 IMDb

Réalisation :

Osamu Fushimizu

 

Ça tient à rien un film. Comme en cuisine, savoir faire monter les œufs en neige, disposer de la bonne liste d’ingrédients, de la bonne recette, d’avoir les bons temps de cuisson, c’est rien face au petit grain de sable qui peut tout foutre en l’air en une seconde. Le grain de sable ici, c’est ces détours mélodramatiques incessants et assez peu crédibles qu’on nous impose à la fin. Vingt minutes avant la fin du film, nos deux tourtereaux se marient, on pourrait finir ici, mais non, tout le monde regarde sa montre, certains quittent même la salle, s’étirent, et ça recommence pour un tour. On en a pour la Nuit.

Je m’en vais dévoiler toutes ces horreurs parce que c’est risible (une manière aussi d’exorciser un film que j’avais jusque-là apprécié).

On en est donc au soir du mariage. Un officier vient prévenir notre amoureux (marin d’eau douce) qu’il a quarante minutes pour se préparer et partir au front (rires dans la salle). Une fois parti, c’était prévisible, son steamer est attaqué par ces inhospitaliers Chinois (conduit, on ne sait trop pourquoi ni comment, par le méchant bonhomme qui s’opposait à son mariage et clairement meneur d’une sorte de triade d’insurgés). Il meurt en héros, l’arme à la main (et quelle arme : une énorme mitraillette qui fera des décennies plus tard les joies des héros du Vietnam). C’est du moins ce qu’on pense à ce moment-là. Ce qu’on espère même. Parce que dans un film de guerre, on aime les héros morts (un peu moins les revenants, ce qui constituait une des lourdes ficelles propagandistes dans Les Cinq Éclaireurs parmi lesquels aucun ne périra, comme une sorte de Dix Petits Nègres à l’envers : on croit que tout le monde est mort, et ils reviennent tous l’un après l’autre pour reconstituer tout un bataillon de miraculés).

La femme chinoise de notre amoureux batailleur (merveilleuse Shirley Yamaguchi) apprend qu’elle ne consommera jamais son mariage avec son homme (de la meilleure des façons puisqu’elle vient l’accueillir sur le quai, regarde tous ses potes retrouver leur famille, et là un type, après une demie bobine, daigne enfin lui dire que son bonhomme il est mouru…). Une petite Chinoise n’est rien sans son glorieux mari nippon (c’est qu’il avait une grosse mitraillette le bougre), alors pour se consoler de ne pouvoir ambitionner à la noble vie japonaise, elle retourne sur le lieu de son idylle champêtre (si jamais votre mari nippon est tué à la guerre, c’est pas un truc à faire ça). Là, déprimée comme une Chinoise abandonnée par son maître-mari, elle décide de se suicider dans la rivière (la censure laisse faire, vu qu’elle, elle n’a pas la force de caractère des femmes japonaises, elle est faible, ce n’est qu’une Chinoise qui n’a seulement qu’effleuré la dignité et la force du caractère japonais). Mais ô surprise, avant qu’elle rejoigne pour de bon son canotier de mari, ah bah non, le voilà justement qui arrive, le bras en écharpe… à bord d’un véhicule de l’armée.

Juste à temps. Un peu plus, et on aurait presque trouvé ça formidable.

C’était vingt minutes de trop. Peut-être faut-il y voir là les commandes spécifiques de la censure (du pouvoir, du bureau d’information, peu importe) pour qu’y soit plus franchement incorporé quelques messages bien lourds de propagande. Quelque chose comme : un Japonais, même le jour de son mariage, rejoint avec ardeur le front où on l’envoie ; les femmes japonaises qui accompagnent sa vie sont alors fières de le voir ainsi honorer sa patrie, et s’il y meurt ce serait un plus grand honneur encore… Ah, et pis, en fait… les soldats japonais meurent peu au front. Si, si, c’est vrai. C’est pas avec l’acupuncture qu’on gagne des guerres…

Avant ce désastre dansant, c’était pourtant follement original. Ça ne ressemblait à rien, avec des décors intérieurs et de magnifiques extérieurs qu’on voit rarement dans les films japonais (plus tard Naruse tournera probablement pas sur place quelques scènes de la même manière en Chine pour Nuages flottants), on pourrait être presque par le charme champêtre des images dans Le Printemps d’une petite ville (tourné presque dix ans plus tard), les séquences chantées sont merveilleuses, et avant que le film tourne à la catastrophe, on avait même eu droit à un tournant « noir » tout à fait étrange. Il faudrait songer à créer un bureau de censure centennal chargé de couper les séquences navrantes ruinant tout un film…

Un cinéma hybride, nourri de multiples influences et styles, voué à l’oubli, à la stérilité, incapable lui-même d’influencer quoi que ce soit. Un monde à part, comme une boule à neige.


Nuits de Chine, nuits câline, nuits d’amoursur la rivière entendez-vous ces chants doux et charmants (la-la-la-la… même que Jacques Brel il chante Nuits de Chine quand il se demande Comment tuer l’amant de sa femme… et que Bebel et Gabin les chantent aussi dans Un singe en hiver… toute une histoire ces Nuits de Chine.)


La Bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie, Kajirô Yamamoto (1942)

La Bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie

5/10 IMDb

Réalisation : Kajirô Yamamoto

aka Hawai · Maree oki kaisen

aka Les Volontaires de la mort

Ça aurait pu s’appeler Le Jour le plus con, le film faisant le récit entre autre de la bataille de Pearl Harbor qui fera entrer les USA dans la guerre et précipitera trois ans après ce film le Japon impérialiste dans la défaite. Qui s’y frotte s’y pique.

Récit froid et souvent impersonnel des préparatifs de guerre faisant légèrement penser à Full Metal Jacket dans son déroulé. Discours militariste navrant (avec, à noter toutefois, une différence avec les mêmes objets de propagande occidentaux : ce discours lourd et imposé s’oriente surtout sur la glorification de l’honneur rendu à la hiérarchie et en particulier à l’empereur, jamais contre l’ennemi qui n’existe pour ainsi dire pas beaucoup, et les seules fois où il est évoqué, c’est avec amusement voire respect). Complaisance totale, aucune part laissée à l’humain, encore moins à la subversion aussi subtile soit-elle. Y préférer pour cela L’Armée de Kinoshita.

(Il ne faut pas le dire trop fort, le film est abondamment référencé et compte parmi des listes de chefs-d’œuvre japonais.)


L’Armée, Keisuke Kinoshita (1944)

Larmes étouffées

Rikugun
Rikugun Année : 1944

Réalisation :

Keisuke Kinoshita

Avec :

Kinuyo Tanaka
Chishû Ryû
Ken Mitsuda
Kazumasa Hoshino
Ken Uehara
Haruko Sugimura
Shin Saburi
Eijirô Tôno

8/10 IMDb iCM

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Limeko – Japanese films

Beau boulot. Dans un film de propagande, il faut du génie pour à la fois respecter le cahier des charges imposé par les donneurs d’ordre (ils sont désignés ici dans le titre), mais surtout détourner astucieusement la finalité première d’un tel exercice pour y placer au compte goutte des touches plus personnelles, des notes subtiles qui émoustilleront à peine la censure (à peine parce que Tadao Sato ou Donald Richie je ne sais plus, écrivait que la fin avait eu du mal être digérée : une mère y est montrée angoissée à l’idée de voir si son fils revenait de la guerre avec les compagnons de son régiment, alors que tout au long du film, on explique avec force combien les parents doivent se montrer fiers de l’embrigadement de leurs gosses et occulter toutes considérations personnelles susceptibles de ne pas faire honneur à l’empereur). Kinoshita, aidé par des acteurs là aussi de génie, n’en est donc pas dépourvu (de génie).

C’est vrai, dans cette séquence finale de la mère à la recherche fébrile de son petit, il démontre déjà ce qu’il saura par la suite faire le mieux dans le registre du lyrisme lacrymal, mais il parvient aussi, et c’est peut-être plus surprenant de sa part, à apporter pas mal de notes d’humour. L’humour, c’est même presque ce qui dirige un certain nombre de séquences opposant le personnage joué par le pas encore fétiche ozuen Chishū Ryū et celui tenu par Eijirô Tôno, tous deux interprétant deux pères voyant leur fils enrôlé dans l’armée au même moment mais assignés à des missions différentes. Le dilemme humoristique, l’enjeu franchement satirique, étant alors d’accepter de voir son fils partir là où c’est le plus honorable pour un soldat… si tant est qu’on puisse être en mesure de se mettre d’accord sur ce qui le serait… De là quelques séquences loufoques, pas loin de ridiculiser en filigrane les prétentions suicidaires et aveugles que la propagande espérerait voir se « démocratiser » dans l’attitude du bon Japonais. On pourrait être déjà chez Ozu avec des chamailleries d’adultes préférant se mépriser dans l’indifférence plus que dans l’opposition directe (sorte d’opposition entre deux chats boudeurs). Sauf que chez Ozu, ces petits jeux amusants sont sans conséquences ; ici l’humour est sur le fil du rasoir.

Avant la séquence finale qui a fait la réputation du film, Kinuyo Tanaka (qui joue donc la mère) offre comme toujours un mélange étrange d’humour (ses humeurs de femme contrariée, indignée, et elle aussi silencieuse), de force et de gaieté flottante, proche de la tristesse (on comprend pourquoi son couple fonctionne si bien avec Chishū Ryū). On la voit notamment remarquable dans une séquence, là encore vers la fin, où la petite famille se retrouve pour la dernière fois autour d’un repas avant le départ du fils : tous les dialogues sentent bon le moralisme va-t-en-guerre, mais à cet instant les images semblent se séparer du discours, et ce qui y est dit n’a plus d’importance : seule compte la situation tendue jouée en sous-texte, le visage de chacun, leur tristesse de se savoir là pour la dernière fois, et le plaisir malgré tout de pouvoir savourer un dernier instant en commun. Car pour illustrer cette paix familiale appelée à disparaître, les enfants se mettent à masser leurs parents. Ce sont alors les images qui parlent, les visages faussement joyeux, plus que les paroles niaises. Déjà, pas de grandes effusions stupides, mais une larme discrètement séchée par une Kinuyo Tanaka tête baissée, sourire de circonstance aux lèvres.

La première partie du film vaut également le coup d’œil : le principe initial du film était semble-t-il d’illustrer le parcours de l’armée nippone au cours de l’histoire. On dispose ainsi par saut de puce d’un montage historique pas dénué d’intérêt. Les séquences mettent en situation les personnages d’une même famille au fil des diverses époques lors des glorieuses avancées du Japon vers la bêtise impérialiste. Tout cela avec le savoir-faire de Kinoshita en matière de placement de caméra. Même si plus on arrive vers la Seconde Guerre mondiale, plus le discours devient aujourd’hui risible tant il paraît forcé, c’est toujours assez subtil, mettant en avant plus volontiers le sort des personnages que l’idéologie censée être véhiculée.

Redacted, Brian De Palma (2007)

Redacted

Redacted Année : 2007

3/10 IMDb

Réalisation :

Brian De Palma

Avec :

Patrick Carroll
Rob Devaney
Izzy Diaz

Pénible. Brian De Palma ne comprendra jamais que dans le regard, ce qui importe ce n’est pas le moyen (le voyeurisme chez lui) mais la distance (la bonne par conséquent).

On ne sait trop ce qui a pu l’intéresser dans cette histoire sordide d’ailleurs. Si c’est la volonté de dénoncer des crimes de guerre en ne révélant finalement rien de plus de ce qu’on ne connaît déjà par les mêmes médias épinglés plus ou moins par les protagonistes (ou peut-être même par De Palma, on n’en sait rien et mieux vaut ne rien savoir), ou si c’est le jeu follement amusant pour lui, à la fois de reproduire son dada favori au cinéma, montrer quelqu’un en regarder un autre (à travers ici des caméras numériques ou des captures d’écran de vidéos en streaming), ou de reproduire des captations là bien réelles par des acteurs (Eustache s’y était génialement essayé dans Une salle histoire, mais on était clairement dans un exercice de style).

Ce qui est affligeant, c’est de se rendre compte qu’au fond tout ce qui aurait pu intéresser Brian De Palma au fil de sa carrière, ça n’a jamais été que des dispositifs, des procédés, liés à cette idée de voyeurisme ; et qu’en conséquence, si on se trouvait un jour avoir été intéressé par un de ces films, ce ne serait, comme bien souvent dans des cas similaires, que le produit involontaire d’un malentendu. Ça ne m’étonne plus chez De Palma, et on peut toujours espérer profiter à l’occasion d’un de ses nouveaux films d’une telle méprise…

Redacted, Brian De Palma 2007 | HDNet Films, The Film Farm

Le problème devient aigu cependant quand il est question d’un sujet aussi sensible qu’une histoire vraie. Parce que si Brian fait joujou avec ses marottes habituelles, il en reste pas moins que ce qu’il montre, ce sont des faits particulièrement durs à regarder. Et on ne touche pas là à la morale (quoi que) mais au mauvais goût et à certaines facilités, au ton sur ton. Ce qui est désagréable ce ne sont pas tant les fait atroces dont il est question, mais l’absence apparente de distance pris par le cinéaste avec eux (et pour cause puisque Brian s’intéresse à son seul dispositif mise en abîmique). Quand on regarde un viol dans Orange mécanique, Stanley Kubrick joue d’infinis procédés de distanciation-identification pour jouer à la fois sur notre plaisir (peut-être coupable à voir quelqu’un se faire agresser) et notre jugement, opérant à la fois une interrogation sur le personnage mais aussi sur nous-mêmes : pourquoi est-ce que je prends du plaisir à regarder un personnage en agresser un autre ?

C’est un paradoxe, mais la distance (et a fortiori la « bonne » distance), on la trouve d’abord grâce à des procédés d’identification : parmi tous les fils de pute apparaissant dans des chefs-d’œuvre, on n’en trouvera probablement aucun qui nous soit bel et bien antipathique. Le salopard de première fascine, et c’est parce qu’il fascine qu’on le regarde et qu’on finit par s’interroger sur le regard qu’on porte sur lui, à nous demander si finalement ce type ne pourrait pas être notre voisin ou nous-même.

Aucune distance chez Brian De Palma : les soldats qu’il montre sont des crétins, des tueurs psychopathes, des criminels grossiers et racistes. Des monstres d’antipathie qu’il est pénible de regarder. Le seul qui sort du lot et pour lequel on daigne accorder une part minuscule de notre empathie vite effarouchée dans ce genre de films, c’est celui qui prend de la distance avec ses camarades, parce qu’il est à la fois plus intelligent, plus sensible et capable, lui, de remords. Ça force le trait et on pourrait difficilement approuver une telle démarche qui ne fait qu’enfoncer les portes ouvertes et aller au plus simple. Mais manifestement ça, Brian De Palma s’en moque.

Je doute cependant que même avec une approche plus nuancée et subtile, un tel procédé, en fiction, ou sur la durée, puisse, moi, me convaincre. Quand je regarde Une salle histoire, je vois d’abord une performance d’acteur, et ce n’est plus l’anecdote, le fait rapporté ou le récit tel qu’il est fait qui m’importe, c’est au contraire la technique de l’acteur qui « copie » la réalité. Sans connaître l’autre partie du film, celle « copiée », le film d’Eustache n’a plus aucun intérêt et se réduit à cette seule anecdote. Or ici, on ne voit évidemment pas les vidéos des films d’origine et toute la question pour De Palma et ses acteurs relèvent de la performance de copistes sans qu’on puisse, nous spectateurs, nous donner les moyens de juger de cette performance (si on éclipse la démarche foutrement vulgaire de le faire sur une histoire aussi sordide — en parlant d’Une salle histoire, l’histoire en question était racontée, non montrée, là encore, c’est toute une question de distance). On en vient donc à nous demander s’il y a des parts improvisées, à repérer les fausses notes, mais plus que tout, j’ai toujours trouvé cette démarche à la fois vaine et vulgaire. Il y a des limites (supportables) au(x) naturalisme(s). Dans la vie, on est parsemés de tics, de mouvements parasites, d’hésitations, de petites incompréhensions vite réparées, on égraine mille et une grossièretés qui nous dépassent, et tout ça produit une cacophonie vulgaire et insipide qu’il est laborieux de reproduire et surtout insupportable à regarder. Parce qu’on verrait de réels instants de vie, sachant que ça l’est, on accepterait tous ces petits défauts « faits réels » ; on ne les accepte plus dans une reproduction habituée à voir tout ça disparaître. Raconter c’est rendre digeste ce qui ne l’est pas. Parce que ce qui importe (au-delà des exercices de style), c’est la fable, ce qu’elle nous raconte. Le sujet. Et De Palma est plus attiré par des « objets » qu’il voudrait cinématographiques.