Institut Benjamenta, les frères Quay (1995)

Institut Benjamenta (ou ce rêve qu’on appelle la vie humaine)

Institute Benjamenta, or This Dream People Call Human Life Année : 1995

5/10 IMDb

Réalisation :

les frères Quay

Avec :

Mark Rylance, Alice Krige, Gottfried John

Le passage de l’animation au film en prises réelles, ou du court-métrage au long, parfois même aussi du film expérimental au film narratif, est toujours une entreprise périlleuse pour qui s’y aventure, et dans ce registre, le premier long de Stephen et Timothy Quay, auteurs remarqués de films d’animation expérimentaux, est à ranger parmi les réussites mitigées de l’histoire du septième art. Ce passage nécessite souvent certains aménagements pour se conformer aux attentes d’un public différent, moins exigeant, et on sait que parfois cela nécessite des ajustements plus radicaux qu’on peut rarement obtenir lors d’un premier long. On se souvient par exemple, dans un autre style, mais peut-être avec le même type de difficulté, qu’il aura fallu que Jeunet s’émancipe de plus en plus de Caro pour gagner en visibilité. Il faut en tout cas beaucoup de talent(s) pour parvenir à ce qui peut ressembler pour beaucoup à un écueil impossible à dépasser.

De talent, les frères Quay en ont assurément, mais au vu de ce premier long, je crains qu’il leur manque encore le nécessaire pour se frotter à des domaines, des techniques, des impératifs, qu’ils pouvaient laisser de côté pour des courts-métrages d’animation expérimentaux.

La première difficulté est peut-être d’arriver à garder un style propre, faute de quoi, en plus de ne pas trouver un nouveau public, on s’éloigne de celui, souvent de niche, qui nous connaît et nous apprécie pour la marque bien spécifique qui a fait notre style. Je n’ai vu qu’un court des frères Quay, mais au moins sur ce point, il semblerait qu’il n’ait pas trop eu à travestir leur talent pour s’attaquer au long. La force des frères Quay réside sans aucun doute dans l’imaginaire, le foisonnement étrange, lumineux, féerique de leur scénographie. Et cela, même avec un film largement tourné en prises réelles, c’est un style qu’on reconnaît au premier coup d’œil. Pour cela, les frères Quay ont choisi de filmer en noir et blanc, en studio, et de placer leur histoire dans une période mal définie, peut-être même résolument intemporelle, et située dans un espace, un pays, pas plus identifiable (tout fait penser, dans les noms, les manières, à quelque chose de germanique, et c’est adapté de Robert Walser, auteur suisse de contes et nouvelles du début du XXᵉ siècle, mais l’univers recomposé semble largement fantasmé par les frères Quay). Le principal intérêt du film, et sa force pour certains, provient incontestablement de son pouvoir évocateur, sensoriel, de son imagination, de ses reconstitutions surréalistes d’un monde évoquant parfois Kafka.

Le hic, quand on en arrive là je dirai, ce qu’on n’en est encore qu’au début du chemin. On ne fait qu’entrer dans les forêts, et les dangers y sont nombreux… Le premier écueil, le principal à mon sens, c’est le passage du film expérimental, animé souvent d’une maigre intrigue prétexte à toutes les possibilités visuelles, à un film narratif. L’idée d’adapter un texte pré-existant était probablement un bon réflexe plutôt que de s’essayer maladroitement à en écrire une, mais au lieu de s’en servir, c’est un peu comme si les frères Quay avait cherché le plus possible à s’en écarter, afin d’avoir toujours autant recours à des éléments non-narratifs. Ce qui aurait pu passer pour une astuce, dans l’exécution, devient au fur et à mesure comme un moyen d’échapper à un univers (le récit) qui ne leur appartient pas, et dont ils n’osent se rendre maîtres. Ils font en quelques sortes le pari qu’un spectateur pourra suivre la suite des éléments narratifs parsemés ici ou là comme le ferait le Petit Poucet pour ne pas nous y perdre, tandis qu’eux vagabonderaient plus librement sans ne plus avoir à se soucier de cet élément moteur d’un film qu’est la narration.

Ainsi, volontairement, le récit est perpétuellement évanescent, proche du rêve, et se proclamant volontiers influencé par les contes et les histoires féeriques. Cela en devient à la fois la qualité (visuelle) du film et son principal défaut. Un défaut qu’on pardonnerait tout à fait si le film ne les multipliait pas par ailleurs et si au-delà de cela, il y avait du génie chez les frères Quay qui forcerait le respect et une certaine forme de complaisance.

Malheureusement, si les frères Quay peuvent interroger ou émerveiller le regard par leurs dispositifs visuels, on juge un long-métrage sur tout autre chose. En particulier sur des éléments aussi bêtes que la mise scène, le rythme, la direction d’acteurs, la capacité à raconter une histoire, l’alchimie qui peut surgir ou non de ces éléments réunis…

Le principal défaut du film, quand on en arrive à s’interroger sur ce qui pèche, c’est que la mise en scène ne semble se cantonner qu’à un travail de scénographie (d’art direction ou de production designer, pour ses conceptions anglo-saxonnes du terme, englobant tous les aspects visuels d’un film). C’est important quand il est question de créer un univers, de donner à voir au spectateur, le plonger dans une ambiance, mais pour raconter une histoire, il faut également que le dispositif narratif et technique puisse être mis au service d’une action prenant corps et se développant en diverses situations devant nos yeux. Pour cela, le découpage technique doit servir de ponctuation au récit, afin que le spectateur entre petit à petit dans l’univers (narratif cette fois), mais aussi la direction d’acteurs, qui doit donner le rythme, l’élan aux scènes… Et malgré les excellents acteurs, malgré une volonté perceptible de tendre vers un cinéma purement de mise en scène et d’ambiance, ça ne prend jamais, un peu comme une musique qu’on lance et qu’on est obligé de relancer en permanence parce qu’elle n’adopte pas le bon tempo, parce que les musiciens ne partent pas au même moment ou ne jouent pas la même partition. J’aimerais dire que certains savent, connaissent certaines règles de mise en scène permettant de proposer ainsi un cinéma fait d’ambiances, de non-dits, de poésie, mais il est vrai que des cinéastes semblent parfois posséder ce quelque chose sans avoir recours à un quelconque savoir-faire. Certains savent raconter des histoires drôles, d’autres pourront toujours comprendre tous les processus déployés par ces orateurs pour faire rire leur auditoire, ils n’arriveront pas forcément à avoir le même succès. Raconter une histoire, même (et il faudrait même dire « surtout) en choisissant de n’en garder que l’essentiel pour se permettre de montrer « autre chose », « autrement », on sait, ou on ne sait pas. (Il en va de même pour le spectateur d’ailleurs, qui peut être plus ou moins réceptif à telle ou telle manière de raconter. Aucun doute sur le fait qu’un autre spectateur puisse me contredire sur le fait que le film « raconte parfaitement l’histoire choisie ».) Le problème est peut-être moins que les frères Quay ne savent pas raconter comme il le faudrait que le fait qu’ils ne veulent tout bonnement pas prendre le risque de s’y essayer. Proposition intéressante, mais c’est peut-être un peu se défiler : bien sûr, c’est un long, on fait comme si, et en fait, non, pas tout à fait. Courageux, mais chacun pourra décider de la réussite de la proposition.

Dans le détail, les points qui me questionnent : pas de mise en contexte au début du film (du moins, cela reste très vague et insuffisant à mon goût) ; des enjeux de départ qui deviennent de plus en plus fous à mesure que les personnages interagissent ; une psychologie trouble avec des acteurs forçant certaines émotions, mais qui sans mise en contexte ou sans situation paraissent toujours plus confuses et étranges. Concernant le contexte toujours, il me semble préférable, le plus possible, de suggérer l’existence d’un monde extérieur, même sans le montrer, pour faire vivre le hors champ et faire ainsi confiance à l’imagination du spectateur pour se fabriquer lui-même le film dans sa tête. Même dans un univers carcéral, suggérer l’extérieur peut se faire de différentes manières et apporter beaucoup au récit et au plaisir que prend le spectateur à suivre une histoire, surtout quand elle possède comme ici un tel niveau de fantaisie. Le parti pris des réalisateurs de tourner en studio permet, certes, de tout contrôler et de garantir une constance dans leur style personnel, mais sans faire pour autant de leur film un véritable huis clos, le film pâtit de cet aspect cloisonné, studio, difficilement concevable dans un long-métrage. Il est immédiatement rattaché à un manque de moyens ou d’ambition.

Le choix des prises directes et l’apport d’acteurs d’excellente qualité vont au contraire dans le sens d’une plus grande « démocratisation » du style des frères Quay, mais on les sent malgré tout assez peu à l’aise à les insérer dans leur univers. Certaines séquences se revendiquent du cinéma muet, et même s’il est vrai que certains plans sont joliment structurés, dès qu’il est question d’y mettre du rythme, pour retranscrire au mieux une situation, disposant malgré tout des voix des acteurs, des répliques, bref, toute une partition propre au parlant, plus rien ne marche comme dans un film muet. Autre aspect sonore qui détonne et peine à convaincre : la musique, assez dissonante, qui n’aide pas à entrer dans le film ou à comprendre certaines situations.

Pour le positif, gardons malgré tout en mémoire les excellents décors (même si la suggestion d’un hors champ devrait compter quand on parle de « décor ») et surtout la photographie. Nombre de cinéphiles pourraient d’ailleurs se satisfaire de l’univers visuel proposé tant il est vrai qu’il est riche : brillance des éléments humides, rais de lumière dans la poussière, fumigènes éclairés, fausse neige tourbillonnante, reflets scintillants, flous, transparences… tout y passe. Et c’est en soi une satisfaction.

Le film ressort le 4 décembre à Paris au Reflet Médicis ainsi qu’en banlieue et province.


 

Doctor Sleep, Mike Flanagan (2019)

Hommage à la hache

Doctor Sleep Année : 2019

2/10 iCM  IMDb

Réalisation :

Mike Flanagan

Avec :

Ewan McGregor et le fantôme de Kubrick

Quelle idée saugrenue de vouloir proposer une suite du film de Kubrick… Parce que c’est bien de ça dont il s’agit, non pas d’une suite adaptée du roman de Stephen King… Peut-être même qu’on peut voir ça comme une mise au point, voire comme un règlement de compte, adressé par le biais d’un tiers, de l’auteur du Maine vis-à-vis de Stanley Kubrick.

On sait que l’auteur avait moyennement apprécié l’adaptation de son roman, à cause des coupes et adaptations un peu trop larges à son goût faites par Kubrick. Stephen King ne s’était jamais fait à l’idée qu’un autre (génie) puisse s’accaparer sa chose et en faire un succès cinématographique, presque contre son gré. Pourtant Kubrick semble avoir bien (de mémoire) simplifié le roman pour en faire un objet purement cinématographique, et King l’a sans doute compris très vite : le Shining de Kubrick ne lui devait plus grand-chose, c’est ça qu’il avait du mal à accepter. Voir un autre pointer du doigt ce qui ne convient pas, d’abord d’un simple point de vue dramaturgique, puis pour ce qui est de l’adaptation à l’écran, alors que King s’est toujours vanté d’être un maître dramaturge, ça ne passe pas. Pourtant Stephen King doit une fière chandelle à Kubrick : une grosse partie de ceux qui le lisent vient à lui pour les adaptations de Carrie et de Shining. Toutes les autres sont des merdasses clairement inadaptables. Pour beaucoup parce que Stephen King n’est pas le génie qu’il croit, et en particulier parce que ses romans reposent presque toujours sur un même principe : une bonne idée de départ, une narration d’abord efficace, et puis un récit qui ne sait plus quoi faire de ses idées et qui s’empêtre dans la surenchère et les idées toujours plus grotesques pour tenter d’en venir à bout.

D’ailleurs, il me semble bien que Stephen King, agacé par le film de Kubrick, aurait commandé une seconde adaptation plus fidèle à son roman. La chose a été faite, et c’est une merde. Qu’est-ce que ç’aurait pu être d’autre.

Le problème avec cette adaptation, et sans présumer de ce que King a pu y fourguer dans sa suite, c’est qu’elle prend en permanence référence au film de Kubrick. Or, si la suite est une mise au point de King, il n’y a aucune logique à voir le film reprendre les idées transformées par Kubrick ; pire, à en retourner des scènes (sorte de sacrilège digne de la construction d’un hôtel sur un ancien cimetière indien). Là où ça sent même presque le règlement de compte, c’est quand le film évoque l’histoire de la chaudière. On sait que Kubrick a enlevé cette idée idiote par laquelle King tentait de mettre un terme à son histoire (Carrie repose sur le même principe cathartique me semble-t-il) pour achever son film sur la mort de Jack dans le labyrinthe évoquant plus une certaine tradition fantastique que horrifique (en lieu et place d’une morte violente, on assiste plutôt à une mise en sommeil du « mal » puisqu’il est ici congelé). Cette idée idiote de la chaudière est pourtant reprise ici en suivant paradoxalement les transformations apportées par Kubrick (puisque l’hôtel n’a pas explosé comme dans le roman de King) pour… réutiliser la même idée foireuse de King ! Donc si on suit la logique : Kubrick supprime l’idée de la chaudière estimant qu’elle est nulle, Flanagan se réfère en permanence au film de Kubrick en prétendant lui faire hommage, mais reprend l’idée pour son film que Kubrick avait lui-même supprimée en la trouvant géniale. Si ce n’est pas de la bêtise, c’est de la provocation. Et tout le film est comme ça. Si dans un premier temps, il semble vouloir rendre hommage au film de Kubrick pour en reprendre la logique narrative, c’est pour mieux s’en détourner en se rapprochant des défauts de l’écriture de King. Et qu’en est-il de la logique du roman de Stephen King puisque l’hôtel dans sa version a bel et bien fini incendié ?… J’avoue ne pas avoir le courage de voir à quel point l’adaptation de Flanagan, cette fois, est fidèle. Mais je serais curieux de savoir ce qu’en pense en retour King de cette nouvelle adaptation si, à nouveau, on se fout de sa gueule avec cette histoire de chaudière (ou encore plus avec les références permanentes plus au film qu’à son roman – à moins qu’il s’agisse donc d’une mise au point…).

J’en reviens d’ailleurs assez souvent au même constat ces derniers temps où les « hommages » et les références pleuvent : un film perd instantanément toute crédibilité dès qu’il inclue dans son récit ou sa mise en scène une quelconque référence à un film pré-existant. Seul genre échappant à cette quasi-règle, la parodie. Inutile de préciser que Doctor Sleep est dépourvu de second degré.

Au-delà des séquences bêtement reproduites (il faut un sacré toupet, ou au moins de l’inconscience, pour refaire des séquences d’un film avec des acteurs d’aujourd’hui), si le film dure 2h30, c’est bien que dans sa construction, il se rapproche plus d’un rythme et d’une écriture de série que de cinéma. Il faut ainsi attendre plus d’une heure pour que tous les éléments à introduire le soient, et qu’on sente enfin un semblant de sentiment de précipitation, d’opposition réelle entre les personnages (il faut noter ainsi qu’il faudra attendre plus de deux heures pour voir les deux principaux protagonistes du film se rencontrer, ce qui fera dire à Rose : « Salut, t’es qui en fait, toi ? », on croit rêver). Avant ça, on passe d’une époque à une autre, d’un espace à un autre, tout ce petit monde se débat dans un récit à part et se rencontre pas ou peu. Ce qui doit déjà passablement marcher à l’écrit, mais qui au cinéma, passé le premier acte, ne pardonne pas : on s’ennuie et on se demande quand le film va enfin commencer. Signe donc que, comme souvent, le récit de King est trop dense, et que paradoxalement, c’est toujours sur ces premiers actes qu’il arrive toujours à séduire : la force de ses histoires, c’est qu’elles sont souvent imbriquées fortement dans le réel et que l’horreur est à ce stade plus dans ce qu’on imagine que ce qui se décrit réellement d’horrifique ou d’étrange sous nos yeux. Dès qu’il faut en venir au concret, montrer des supers pouvoirs (le film a parfois des accents d’Xmen…), des fantômes, ça ne marche plus, sauf à en faire comme chez Kubrick des fantômes qu’on suspecte fortement d’être des démons intérieurs de Jack, des visions de Danny. C’est bien le doute entre réalité et fantastique, démence et horreur, qui faisait la réussite du film de Stanley Kubrick. Parce que Kubrick n’avait aucun intérêt à montrer des personnages se débattre avec des fantômes. Il avait décelé dans le roman ce potentiel, avec un père de famille alcoolique, mais il insistera bien plus, lui, sur la démence de Jack peu à peu vampirisé par l’esprit de l’hôtel, et donc la capacité de cette situation à maintenir en permanence en nous le doute sur ce que nous voyons à l’écran. Là où l’alcoolisme chez Kubrick ne sert que de déclencheur à la folie, chez Stephen King, c’est la cause désignée permettant la vulnérabilité par où les fantômes pourront s’infiltrer et donc le rendre violent.

Ironiquement, l’une des seules propositions que le présent film reprend à son compte dans le roman de King, c’est l’alcoolisme de Danny qu’il aurait ainsi hérité de son père. En instant lourdement encore. Comme avec le reste : ce qui, toujours, chez Kubrick, pouvait être interprété comme des délires ou des visions des personnages, ne peut plus l’être ici quand on voit se multiplier les « preuves » de toute une palette d’éléments fantastiques et de leur intrusion dans le réel. Plus aucun doute possible, plus de folie, on est dans un grand cirque où tout est possible.

Pour le reste, preuve que le film s’inspire plus du film que de ce que, potentiellement, King aurait pu écrire dans sa suite : Dick Halloran est mort, puisque Danny continue de voir ses apparitions et de suivre ses conseils (on rappelle d’ailleurs que c’est une des idées un peu à la con de Kubrick dans son film : lancer une sorte de fausse piste avec le retour attendu de Halloran, qui est tué à la hache par Jack dès son retour à l’hôtel — dans le roman, il semble bien qu’il ne soit pas tué, ce qui vient donc en totale contradiction avec ce qu’on nous présente ici puisque c’est un fantôme — sorte d’apparition à la Obiwan Kenobi pour l’acteur jouant précisément ce même personnage à l’écran…). Il est question également de la chambre 237, et donc la chaudière n’a pas explosé comme dans le roman…

Tout cela n’a donc aucun sens. Plus un hommage, j’y vois surtout un sacrilège, une exhumation, où Flanagan se permet d’utiliser tout l’imaginaire de Kubrick, jusqu’à en refaire des séquences entières, pour mieux le ramener ensuite vers un style brouillon à la Stephen King.

Parmi les séquences refaites, il faut par exemple souligner que Flanagan pousse le délire de reproduction jusqu’à choisir une actrice imitant « parfaitement » la voix insupportable de Shelley Duvall (oui, parce qu’une des idées honteusement géniales de Kubrick, c’était bien de proposer une fille tellement insupportable qu’on en viendrait presque à s’identifier un peu trop bien au mari tueur : jouer sur les zones de flou, c’est ça le génie de Kubrick). Mais autre détail significatif : si l’actrice jouant Wendy imite Shelly Duvall, elle est bien plus jolie, un peu comme s’il était inconcevable qu’un acteur moyennement beau puisse apparaître à l’écran. C’est un truc de casting habituel des séries B : un bon acteur, c’est un acteur beau (et cela vaut à l’évidence bien plus encore pour les actrices). Si on fait le compte ici, tous, sans exception, sont beaux : le petit qui reprend le rôle de Danny (qui dans le film original était plutôt du genre commun, mais avec ce petit quelque chose d’étrange qui justifiait sa présence) est beau, la gamine qui joue Abra est belle (avec en plus ce petit air insupportable des enfants stars qui les rapproche déjà plus des adultes que des enfants), sa mère, pareil, et les deux filles de la secte sont des canons… Quel talent… Une logique de casting qui m’échappe. À l’image de la logique de tout le reste en somme.


 

Dracula: Pages From a Virgin’s Diary, Guy Maddin (2002)

Dracula, pages tirées du journal d’une vierge

Dracula: Pages From a Virgin’s Diary Année : 2002

5/10 IMDb

Réalisation :

Guy Maddin

L’alliance « Dracula + ballet + film muet » était ambitieuse, mais tout l’éventail d’effets de scénographie déployé avec emphase se révèle assez peu cinématographiques.

On retrouve la même volonté de renouer avec le cinéma muet des frères Quay (tout ce petit monde est d’ailleurs distribué en France par ED distribution), doublé en plus ici d’une autre gageure relevant de l’impossible : filmer un art qui, à ma connaissance, n’a jamais été bien rendu à l’écran, le ballet (en dehors, peut-être, de West Side Story).

Le résultat est plutôt déconcertant et se révèle surtout assez peu cinématographique. Guy Maddin s’y prend comme un manche pour réaliser le ballet allant le plus souvent jusqu’à user de plans américains pour montrer les danseurs en action et, surtout, multiplie bien trop souvent les changements de caméra ou d’inserts pour faire oublier qu’il est en train de filmer un ballet. On a le plus souvent l’impression d’assister à une captation télévisée rehaussée d’effets « faisant cinéma », et plus spécifiquement cinéma muet, afin de faire oublier l’origine, ou la nature, du film.

En dehors de ces problèmes stylistiques inhérents au caractère protéiforme du film, on assiste sur l’écran à tout ce qui pose problème quand on vient à retranscrire un ballet par des images et du son : l’absence de réelle direction d’acteurs ; des acteurs certes très bons danseurs mais qui n’expriment pas grand-chose ou autrement que par leur gestuelle ; un montage un peu perdu qui coupe dans la choucroute (ou les gousses d’ail), et surtout une musique (Mahler pourtant) purement décorative semblant venir en dernier recours sur les images un peu comme dans un programme de danse sur glace.

Il faut toutefois remarquer le travail exceptionnel des danseurs, une scénographie magnifique, et surtout un sujet qui se prêtait parfaitement au ballet (et supposément au cinéma muet). L’idée par ailleurs de prendre un asiatique pour le rôle principal a cela d’étrange qu’on a parfois l’impression de suivre une adaptation de… Mister Butterfly plutôt que de Dracula


Thirst, Park Chan-wook (2009)

Thirst, ceci est mon sang

Bakjwi Année : 2009

6/10 IMDb

Réalisation :

Park Chan-wook

Avec :

Kang-ho Song, Ok-bin Kim, Hee-jin Choi

Sous-titré Curé de jouvence

Sérieusement, la mise en scène est brillante, ça fout des grues à tous les étages sans jamais donner la nausée. En revanche, on frôle la crise de foie côté écriture, elle aussi découpée à la grue. Je vais finir par penser que le personnage principal d’un film, c’est l’unité d’action. Celui-ci en est dépourvu, c’est du baroque dense et foisonnant, touffu et indigeste. Ça part bien trop dans tous les sens pour qu’on puisse se concentrer sur une problématique bien définie, et ça récupère bien trop d’éléments venus d’ailleurs qu’on cherche à maintenir artificiellement en vie à force de transfusions incessantes et de greffes improbables qu’il faut presque goutte que goutte arriver à faire tenir. Le tout donne une œuvre morte, boiteuse, flasque, une créature de Frankenstein qui erre sans jamais savoir où aller et qui trouve finalement sa parfaite définition dans l’image de fin : deux corps consumés mis à jour se répandant en poussière.


Conjuring : Les Dossiers Warren, James Wan (2013)

Baptisez-vous mécréants ! 

The Conjuring Année : 2013

2/10 iCM  IMDb

Réalisation :

James Wan

Le film d’épouvante a de particulier qu’il obéit en général à la même trame qu’un film de boules. Toutes les scènes de cul, ou d’épouvante, sont intercalées de séquences explicatives qui n’ont qu’un seul but : nous faire entrer dans un nouveau décor, une nouvelle situation, jusqu’à ce que les vêtements tombent ou les portes claquent. Et puis, plus ça va, moins on s’embarrasse avec une situation, on va direct à l’essentiel, jusqu’à une longue scène finale, ici d’épouvante, sorte de méga partouze avec le diable. On joue le jeu, chacun sait pourquoi il vient, parce qu’en réalité, on ne vient jamais… pour l’histoire.

Les problèmes commencent quand on vient nous expliquer qu’une histoire, il y en a une. Pire quand qu’elle est vraie (enfin, racontée par des mythomanes qui ont fait leur blé sur la crédulité des gens fragiles — non, je ne parle pas de Hollywood). On voit ça ironiquement évoqué dans The Nice Guys que je n’ai pas commenté, mais où, grosso modo, des professionnels du porno prennent prétexte de faire un film de boules dans le but de faire passer un message autrement plus politique… Personne ne peut prendre ça au sérieux. Pourtant, si, dans The Conjuring, on se prend tellement au sérieux qu’on nous rappelle en introduction, et en conclusion, que tout cela est vrai. Même, cerise sur le gâteau, que Dieu et le diable existent (peut-être bien qu’ils ont vu le film ensemble d’ailleurs, relaxes sur le canapé). Des démons, j’en n’ai jamais rencontrés, en revanche, des escrocs qui prétendent en avoir vus, ça existe, et je pourrais (con)jurer sur la bible qu’on en trouve une bonne pelletée derrière ce film.

C’est du cinéma, ça ne fera peur qu’aux enfants et aux personnes fragiles. Les autres hausseront les épaules et continueront leur chemin, lentement, vers le cimetière d’où ils auront la certitude de ne jamais revenir. Et de ne plus emmerder qui que ce soit. Seuls hantent nos villes, les escrocs de passage qui tapent à la porte et spéculent sur nos peurs.  Fuyez, diable !


 

Midsommar, Ari Aster (2019)

Voilà ce qui vous attend quand vous vous improvisez anthropologue

Midsommar Année : 2019

5/10 IMDb

Réalisation :

Ari Aster

Avec :

Florence Pugh, Jack Reynor, Vilhelm Blomgren

Il faut un certain temps avant de se rendre compte qu’il s’agit d’un thriller. Et ce n’est pas une mauvaise chose. Mais ça brouille pas mal les pistes, et les habitudes. C’est pas plus mal de voir de temps en temps des films qui changent la donne et propose réellement une approche singulière. Il n’y a que comme ça qu’on fait avancer les choses, c’est certain…

Le film commence donc habilement comme un drame, avec une mise en scène assez lente, mais bien exécutée, sachant se faire oublier le plus souvent, avec des acteurs parfaits. Certaines notes d’humour s’invitent étrangement à la fête, et on ne sait déjà plus sur quel pied danser. Est-ce qu’on concourt encore pour Sundance ou se rapproche-t-on d’American Pie ? Mystère. Jusque-là, on n’a encore rien vu, mais le mélange rend une atmosphère plutôt convaincante. De mon côté, j’ai ensuite pas mal déchanté. En arrivant dans la communauté, c’est certes original comme film, on ne s’ennuie jamais, mais à mesure qu’on voit venir le film à élimination et que l’humour, du fait de la disparition un à un des petits rigolos, disparaît au profit d’hallucinations ou de délires sectaires, le lieu, censé dans ce genre de film (justement celui-ci proposait une autre approche) jouer sur le cloisonnement, l’impossibilité d’échapper à ses bourreaux, ne fait jamais que démontrer séquence après séquence son incapacité à tirer de l’horreur ou de la peur de ce lieu si particulier et des situations qu’il engendre. C’est peut-être une volonté de l’auteur, mais force est de constater que c’est moyennement efficace. Le fait d’être également pris entre deux chaises par le style du film, entre thriller, spectacle gratuit, et film intello cherchant à dénoncer les dangers des sectes, ne nous aide pas à nous y retrouver. On trouve juste ça un peu… bizarre.

On remarque aussi, côté thriller, la peur de l’étranger, toujours au centre de la culture américaine. Il y avait ça dans Hostel si je me rappelle. On ne peut plus utiliser des indigènes comme autrefois pour utiliser le mythe du bon Américain civilisé, ignare et naïf, corrompu par des communautés maléfiques de l’extérieur, alors on se retranche sur la vieille Europe, ses mythes païens et ses sectes.

Dommage aussi que toute la longue présentation d’avant-générique perde tout son sens par la suite. On aurait pu croire que notre reine de l’été, du fait de ce traumatisme, puisse représenter une cible facile pour une secte, mais étant donné qu’elle vient avec son petit ami et que le récit se focalise surtout sur leurs difficultés relationnelles, le traumatisme original perd peu à peu le sens dramaturgique annoncé. Pour la forme, le réalisateur nous ajoute quelques hallucinations des membres de la famille de la fille, mais ce n’est pas du tout exploité dramatiquement, un peu comme pour justifier après-coup de l’importance de cette longue présentation. C’est bien de créer un traumatisme initial qui lance la “quête” d’un héros (l’harmatia préconisée par Aristote), encore faut-il que l’expérience qui suit se réfère sans cesse à lui dans le récit. Si aucun dialogue ne s’opère entre ces deux époques du récit, ça n’a plus aucun intérêt. Et c’est d’autant plus malhabile que la relation entre les deux amoureux devient par la suite trop envahissante (pour y échapper, une possibilité aurait été de tuer le petit ami à la place de l’intello assommé pour avoir piqué des photos du livre sacré).

La durée du film n’aide pas non plus. Elle laisse la mauvaise impression que certaines scènes s’étirent. Aussi, comme on peine à ressentir l’enfermement de la communauté dans un espace si ouvert (en dehors des deux British aucun n’émet l’idée de quitter les lieux, même quand ça commence à devenir franchement louche). Le traitement du temps me paraît problématique : on ne bouge pas, et le film s’étire sur trois ou quatre jours. Crédible sans doute, mais alors que tout ça devrait créer une forme de tension, on ne la sent en fait jamais. Un film d’horreur, c’est censé faire un peu peur quand même, non ? Ce qu’on ressent ici est presque toujours « wow, c’est bizarre » (j’avais un peu ressenti la même chose lors du film de Skolimowski, Le Cri du sorcier, mais autrement plus réussi parce qu’on y ressentait quelque chose de gothique malgré le côté là encore païen — so Brithish le Sko — qui rapprochait le film du Dieu d’osier, avec un vrai malaise, qui est à un niveau supérieur du simple “bizarre” ressenti ici).

Paradoxalement, je trouve le film très européen. Pas du tout à cause de son lieu de tournage ou des acteurs, mais parce qu’on sent trop bien que c’est le film d’un seul homme. Quand on écrit seul, il n’y a personne pour remettre en question une orientation donnée à son récit, à demander à chaque scène ou réplique pourquoi on fait ou dit telle ou telle chose. Quand on est seul, il n’y a plus que les acteurs qui jouent, et qui ont eux une approche bien différente : ils questionnent le cinéaste pour trouver une cohérence psychologique chez leur personnage pour pouvoir au mieux le retranscrire à l’écran. Si une séquence est inutile ou mène à rien, ils s’en foutent et n’auront pas ni l’intuition de se le demander à la lecture ni l’audace de remettre en question ce qui fait partie de « l’univers » de l’auteur. Or c’est précisément ce que ce film avait besoin. De cohérence, non pas psychologique, mais dramatique. C’était peut-être inévitable en naviguant ainsi à vue dans un genre assez mal défini, et au final, c’est à la fois la singularité et la faiblesse du film.


 

World War Z, Marc Forster (2013)

Pzychologie des foules

World War Z Année : 2013

8/10 iCM  IMDb

Réalisation :

Marc Forster

Avec :

Brad Pitt

Listes :

MyMovies: A-C+

Amusant de voir à quel point ce film se fait défoncer. Je dois être un zombie à ma manière pour l’apprécier plus que d’autres. Je suis loin d’être un amateur de films d’horreur, et là est sans doute l’astuce : World War Z est un blockbuster plutôt grand public centré sur une catastrophe épidémique fulgurante et mondiale.

Alors que traditionnellement dans les films d’horreur, le spectateur titille son propre rapport à la mort, s’amuse jusqu’au grotesque de l’image de son cadavre livré aux charognards ou aux esprits maléfiques, incapable de trouver la paix éternelle, le tout dans un grand carnaval cathartique censé le laver de ses peurs primaires, rien de ce rapport à la mort un peu masochiste dans World War Z : les zombies n’y sont — réellement — pas les bienvenus. L’humour est toujours périphérique (le propre des hommes et de leur bêtise plus que du ridicule des monstres claudiquant la bouche ouverte). Cet humour est plus souvent absurde que grotesque, et quand il est question de montrer individuellement des morts-vivants, l’idée semble moins de faire peur ou de nous dégoûter en nous rappelant qu’avant de retourner à la poussière, un corps est un gros sac de tripes, que d’opposer à nos héros des ennemis animés peut-être par un agent infection, un virus sans doute, qui n’ont plus aucun rapport avec les morts-vivants tels qu’on se les représente dans les premières histoires de zombies (avec une forte imprégnation des mythes vaudous).

Il faut reconnaître que pour un film de zombies, on échappe à certains codes du genre qui m’ont toujours dégoûtés : peu de sang, pas de tripes à l’air prêtes à être dévorées, et quand on voit en gros plan les morts-vivants, on voit clairement qu’il s’agit de mastoc (le plastique salit moins que le maquillage). Des pions donc, une armée de cadavres, certes, mais bien impersonnels. Il faut noter par exemple qu’un des ressorts dramatiques habituels du film de zombies, c’est de voir surgir un personnage secondaire changer de bord si on peut dire et s’en prendre à ses anciens compagnons. On ne voit ça ici que brièvement qu’avec des seconds couteaux (certains ont pu se plaindre d’ailleurs de voir l’indifférence des survivants face au plus marquant d’entre eux : le père du jeune hispanique qui accompagnera la famille de notre héros tout au long du film).

Plus important encore, et c’est un des points qui, sans doute pour des raisons personnelles, m’a réellement foutu les chocottes, c’est la vitesse de déplacement des zombies. Traditionnellement, les morts-vivants avancent les bras en avant telle la créature de Frankenstein surprise en pleine crise de somnambulisme. Ici, et sans faire référence à un précédent film avec Brad Pitt commenté, les créatures sont pleines de furie et avancent par vagues. La vitesse de propagation du virus en est d’autant plus rapide, surtout qu’il faut moins de dix secondes pour qu’une personne infectée chasse la vermine humaine à son tour. Ce qui est effrayant, c’est l’ampleur de la contamination, son extrême violence et la vitesse à laquelle elle se propage. Comme si l’ombre effrayante et morbide qui l’accompagnait était inéluctable.

Je parle de raisons personnelles. Je n’ai vraiment aucune appétence particulière pour les films de zombies. La vague critique consumérisme ou les séquences de cloisonnement que les films produisent peuvent temporairement éveiller mon intérêt, mais globalement, faire joujou avec des pots d’hémoglobine ou des lambeaux de peau putrides, c’est loin d’être mon truc. Là pourtant, il y a quelque chose dans ces séquences de foule qui me fascine. Il faut reconnaître que l’aide massive des effets spéciaux doit y faire : la vitesse semble par moment accélérée, les chocs sont extrêmement violents, donnant l’impression que des morceaux de chair sans vie s’animent tout à coup, mécaniquement, pour croquer une foule apeurée ayant peu de chance de survie dans de tels espaces à ciel ouvert (la dernière partie dans un centre de l’OMS me semble à ce sens plus traditionnel, parce qu’on joue plus sur la peur et le cloisonnement que sur la peur des grands espaces encombrés et des foules grouillantes — encore — de vie). Ce qui fascine tout autant, c’est que les zombies ne s’arrêtent pas pour savourer la chair fraîche comme on le voit dans la plupart des films : c’est une vague, ou un voile, de mort qui s’étend brutalement sur les vivants, qui une fois contaminés grossissent le rang des morts-vivants pour contaminer les autres. L’impression qui en ressort, c’est que les chances d’y échapper sont quasi nulle, un peu comme si on se retrouvait pris au piège sous une avalanche ou un tsunami. Pour moi qui apprécie assez peu les foules et les grands espaces dans la vie, l’effet est immédiat. Je n’ai pas pour autant les pétoches, on ne va pas exagérer, mais ces images de marées humaines déferlant dans des ruelles ou des places en panique qui de loin donnent l’impression d’une tache d’encre qui ne finit plus de s’étendre, oui, ça me fascine. Et si certains peuvent être fascinés, et trouver même très joli de voir des tripes à l’air lancer des giclées rouges, jaunes et vertes dans le champ, ces images-là, moi, m’inspire surtout du dégoût.

Esthétiquement parlant, oui, je trouve ça beau. C’est comme une chorégraphie de corps faussement désynchronisés. Il y a même probablement une symbolique amusante qui se cache derrière cette foule qui fuit, qui crie, et qui retourne sa veste en moins de deux : comme une république en marche qui phagocyte tout sur son passage : ni mort, ni vivant, mais les deux à la fois. Le « en même temps » rapporté à la psychologie des foules. Le zombie des origines imprégné de vaudou et le zombie des Trente Glorieuses se retournant dans sa tombe pour consommer la dernière ressource disponible sur terre, la chair humaine : le zombie de ce World War Z serait ainsi un mutant capable de courir plus vite que son concurrent encore bien vivant pour se ruer à une promotion de pots Nutella.

À moins que cette fascination soit une réminiscence des premières images de mon enfance qui m’avaient traumatisé, celles du clip de Thriller, et quelque chose qui se rapproche de l’armée de squelettes dans Jason et les Argonautes… En ce sens, j’ai très vite été convaincu par le film : même si c’est assez peu crédible (à la vitesse de propagation du « virus », il n’y aurait probablement besoin que d’un seul foyer pour infecter la planète entière en moins d’une semaine : les actualités parleraient du chaos dans la région où ça se passe, et les autorités prendraient vite des mesures contraignantes pour isoler une large zone autour de ce foyer d’origine), le changement est radical. L’idée de placer dès le départ la famille dans un lieu à la fois confiné comme une avenue congestionnée de Philadelphie, grouillant de monde, crée de suite une menace d’une ampleur inouïe. L’horreur, elle est moins dans l’image individuelle qu’un zombie pourrait offrir aux yeux de celui qui le regarde effrayé ; elle est dans la brutalité et la vitesse à laquelle cette menace extrême se répand. On est proche des « grandes menaces sur la ville » depuis longtemps illustrées dans les films de seconde partie de soirée : des films de monstres comme Godzilla ou King Kong, des films d’invasion extra-terrestre comme La Guerre des mondes, des péplums catastropho-macistes, ou encore des films de super-héros qui dernièrement ont pu être crédibles dans ce registre — les destructions massives n’impliquant plus seulement des « objets » mais des personnages à part entière — grâce aux effets spéciaux numériques). Ce sont ces mêmes effets spéciaux qui rendent possible dans ce film la vitesse de déplacement des zombies. Un zombie à forme olympique ! Captain Zombie !… 

Un autre aspect du film qui me fascine, et m’amuse, c’est ce qui est précisément suggéré par le titre, à savoir une guerre totale contre un virus (ou les zombies ainsi parasités). On a commencé, de ce que j’en sais, à faire des zombies qui s’attaquaient dans les années 60 à des individus, c’était la peur du mal tapi dans l’ombre. Dans les années 70, le zombie est devenu le consommateur asservi à son produit, et de la sphère privée, on passait à celle de la communauté (celle qui se retrouve au supermarché du coin). Et puis dans les années 2000, au milieu de quelques parodies ou films mutants, grâce aux moyens mis par les studios (les films de soirées bis passant en première partie de soirée), on est passé à une sphère plus large, en incorporant à l’histoire des implications militaires et politiques (en perdant aussi tout l’esprit et le second degré des films de la génération précédente) ; les films de zombie sont ainsi devenus des films apocalyptiques. C’est bien ça ?… L’apocalypse, ça suggère que la guerre est sur le point d’être perdue ou qu’elle est en tout cas mal engagée : des individus se retrouvent isolés les uns des autres, des groupes se constituent pour lutter contre des hordes de zombies, et globalement aucune autorité nationale ou supranationale n’est encore en place ou en mesure de lutter efficacement contre « la menace ». On passe donc ici encore à l’échelon supérieur : on quitte plus ou moins la sphère privée (j’aurais préféré perso qu’on le fasse totalement en évitant de devoir passer par les personnages familiaux : une vaine tentative sans doute de faire grand public à la Spielberg, mais c’est plus irritant qu’autre chose) pour se retrouver au niveau le plus élevé possible : et si l’armée est bien présente, il faut noter pour une fois que le plus haut niveau de responsabilité évoqué, c’est celui de l’Organisation des Nations Unies, pas… la Maison blanche. On semble même s’amuser dans le récit à dézinguer certains codes du genre (celui du film à gros budget impliquant cette « fin du monde », beaucoup plus que le simple film de zombies, oui) : le Président ? On l’apprend rapidement, il est mort, mais on fait avec (aucun drapeau en berne, aucune réplique patriotique : on s’en fout, vive l’altermondialisme zombie). Le scientifique fraîchement sorti d’Harvard censé résoudre le mystère du patient zéro ? Mort sur le coup en marchant sur une peau de banane (on appelle ça un contrat « Janet Leigh » : on croit à la lecture du scénario qu’on va avoir la part belle dans l’histoire, et on se fait zigouiller bêtement à la séquence suivante). L’artillerie lourde ? N’y pensez pas, les zombies sont attirés par le bruit. Et on voyage donc. Ici on ne change pas une menace qui gagne : elle vient toujours de l’extérieur. Et oui ! Parce qu’il y a un petit côté Tintin, sauveur du monde, James Bond contre l’apocalypse, qui m’amuse beaucoup.

Ensuite, si le film possède ses petites et grosses incohérences, certains détails sont particulièrement bien trouvés, parfois même savoureux. L’idée de se retrouver à Jérusalem ceinturé par un gros mur, ça pourrait être politiquement incorrect (je ne pense pas que Trump en était déjà à évoquer un mur le long de la frontière mexicaine au moment de la sortie du film), mais en fait ça tient assez bien la route. L’État juif ainsi enclavé est même paradoxalement montré sous un angle positif parce que comme s’en étonne le personnage de Brad Pitt, on y laisse passer de nombreux non-infectés. Malheureusement, parmi eux, certains (d’accord, ce sont forcément des musulmans) sont si enthousiastes à l’idée de sauver leur peau qu’ils commencent à entonner des chants… Et d’un coup, on se croirait à Jéricho. L’allusion est peut-être grossière, mais elle m’a fait rire. Le reste est spectaculaire et ferait presque penser au siège de je ne sais plus quelle ville dans Le Seigneur des anneaux assaillie par une armée de trolls et autres forces zombiesques… Rien ne se déroule comme prévu, et notre tintin casque bleu s’invite dans un appareil biélorusse. On continue de casser les clichés habituels du genre, et le choix d’un équipage biélorusse n’est pas anodin : le pays est souvent présenté comme possédant un des régimes les plus répressifs d’Europe, et des sanctions sont effectifs contre lui au moment de la sortie du film. Or, on prend bien soin dans le film de ne pas les montrer comme des opposants ou des crétins de circonstance ; au contraire, l’équipage est coopératif et toutes les nationalités sont représentées parmi les passagers (même un zombie, c’est dire l’hospitalité). Des petits détails qui agaceraient assurément s’ils allaient dans le sens inverse : c’est un reproche souvent adressé à Hollywood, il faut donc noter l’effort à ce niveau.

La dernière réussite du film à mon sens, c’est l’astuce élaborée pour trouver une issue à tout ce chaos zombio-épidémio-logique. La première astuce narrative du film était de faire des zombies des monstres attirés par le bruit (ce qui oblige à pas mal de prudence et interdit des méthodes à la Rambo) ; la seconde, flairée par notre pittoyable enquêteur de l’ONU : les zombies ne s’attaquent qu’à des individus sains. Un paradoxe, mais l’idée de se retrouver immunisé contre le mal ultime (la mort qui vous étouffe et fait de vous un de ses agents en un clin d’œil), c’est à la fois bien trouvé et, visuellement, follement spectaculaire. Et moi, j’adore les petites astuces narratives dans les films de série B…

Voilà, manifestement je n’ai pas vu le même film que bon nombre de spectateurs. À partir du moment où très vite j’ai été fasciné par ces hordes de zombies déferlant dans une mégapole américaine, les incohérences et les facilités qui suivaient, j’étais près à les accepter. Phénomène plus étonnant en revanche, Brad Pitt m’a même semblé sympathique. Le contraire m’aurait inévitablement gâché le plaisir. Il faut croire que ça a du bon d’arrêter de perpétrer des crimes de guerre. Quand il est là, le plaisir, pourquoi dandiner des couches. Courez, zombies ! S’il devait n’en rester qu’un à sauver ce film, je serais celui-là !

Z