Les Garçons sauvages, Bertrand Mandico (2017)

Les Garçons sauvages

2/10 IMDb

Réalisation : Bertrand Mandico

Vidéoclip de Mylène Farmer. Laid, brouillon, mal filmé, mal découpé, mal joué, mal dirigé. Effarant d’amateurisme et de prétention. On n’est pas loin d’ailleurs de ce qui m’exaspère le plus au cinéma, celui des vide-greniers. On multiplie les accessoires, les effets, les références, mais le tout sans logique et encore moins de savoir-faire. En littérature, ça donnerait une espèce de bazar fait d’énumérations ronflantes, de vocabulaire faussement riche et recherché. Faut juste savoir que l’imagination, tout le monde en a.

Le plus drôle, c’est à la fin de la projection, le garçon (Mandico, présent pour une discussion) qui se la raconte pour dire à la salle combien il maîtrise tout dans la production, de la caméra, aux décors, à la direction d’acteurs, à la post-production… Et là, première question du public : « Quelle pellicule vous avez utilisée ? (le « stock Kodak) » « Hein quoi ?! Hi, hi… Stock quoi ?… » On l’aide un peu (stock, pour stock film, qui en anglais veut dire pellicule). Et là : « Ben, je sais pas. Aucune idée du type d’émulsion employé… » Donc en gros le mec gère tout, mais il a aucune idée de ce qu’il fait et laisse tout le monde gérer sa partition sans rien comprendre (de la photo aux acteurs, c’est la même musique, le gars gère rien), tout en prétendant le contraire. Définition même de la prétention. Une arnaque complète. Mais tant mieux s’il y a un public pour regarder ces âneries. Un escroc sans victimes, ce n’est plus un escroc.

Y a-t-il encore la place dans la production française pour les œuvres montées par des créateurs pleins de savoir-faire ou est-ce qu’on laisse faire toute ces bandes d’incapables et de prétentieux dicter leur loi ?


 

Les jeux sont faits, Jean Delannoy (1947)

L’existence est une fumisterie

Les jeux sont faits
Année : 1947

6/10 IMDb

Réalisation :

Jean Delannoy

Avec :

Micheline Presle, Marcello Pagliero, Marguerite Moreno, Charles Dullin

Une histoire du cinéma français

Une fantaisie sans conséquences qui pourrait être du Cocteau. Un film de morts-vivants amoureux rythmé comme le souffle agonisant d’un mort.

Difficile d’aimer un tel film tant il ne fait qu’effleurer les choses ; difficile d’en être agacé pour les mêmes raisons. Parfaitement indolore. L’histoire de fantôme est amusante, les histoires de revenants font les beaux jours du cinéma depuis La vie est belle jusqu’à Ghost… Comme dans la vie, son tragique tient à la peur de la mort, quand celle-ci est déjà là et qu’on n’est plus un fantôme. Le reste ne peut être que fantaisiste.

Le problème, c’est bien que Cocteau, pardon, Sartre (j’avais réussi à me convaincre que c’était le premier jusqu’à ce qu’on vienne me réveiller de mon rêve), fait intervenir dans cette histoire de fantôme des considérations politiques lourdes. On est deux ans après la fin de la guerre, dans une France imaginaire dirigée par un dandy fasciste. À le voir à l’œuvre, on n’y croit pas une seconde. Marguerite Moreno qui joue ici la secrétaire de Pierre (ou presque) aurait tout aussi bien faire l’affaire. Les révolutionnaires (camarades), dont notre héros zombie aux yeux amoureux (enfin pas beaucoup) est le courageux initiateur, ne valent pas un kopeck de crédibilité : ils sont aussi consistants que leur tyran d’opérette. Ça pourrait être drôle, ça ne l’est pas, et comme ce n’est pas non plus tragique, on se trouve un peu confus. Tout est bien qui finit bien parce que les deux amoureux ne s’aiment pas vraiment (on avait nous-mêmes un peu de mal à y croire, et c’était un peu pénible), et ils meurent (ouf) à nouveau à la fin. « Bon, en fait, on préfère crever et laisser tout choir dans la misère derrière nous. » Pas de mariage blanc chez les morts. C’est optimiste comme film ! D’un titre sentencieux à l’autre, La vie est belle se termine en glorifiant la vie, Les jeux sont faits verse plus dans le nihilisme sans conviction. Si vous voulez tuez votre mère dépressive, nul doute que lui passer ce Delannoy après La vie est belle fera son petit effet.

Une seule tache ectoplasmique illumine ce triste tableau : la présence radieuse, de Micheline Presle. Un phrasé génial, plein de simplicité et de spontanéité. De la poésie, de la classe… On aurait bien voulu l’y voir plonger ses yeux amoureux dans ceux d’un autre plus charmant, ou plus impliqué, ou plus menteur… Mais la chandelle est morte, ils n’ont plus de feu. Même elle finit par s’essouffler face à l’inconsistance paresseuse d’une telle fantaisie. (À noter encore la présence bouffonne de Charles Dullin et celle de Mouloudji jouant encore un salaud malgré lui.)

(Aux dernières nouvelles, la petite Astruc dont devait s’occuper Eve et Pierre, vend des allumettes aux morts dans les rues vides du Paris occupé… Devait être contant le père en les voyant revenir tous deux. La parole des morts ne valent pas un rond.)

 

La Jeune Fille de l’eau, M. Night Shyamalan (2006)

 La Jeune Fille de l’eau

3/10 IMDb

Réalisation : M. Night Shyamalan

Quelqu’un a voulu voir ce que ça ferait de mettre son cerveau dans un verre rempli de mille granules d’homéopathie. Ce « quelqu’un », c’est M. Night Shyamalan. Résultat, les granules n’ont aucun effet sur le cerveau, mais le mettre dans un verre d’eau, c’est stupide et irréversible…

C’est tellement naïf qu’on voudrait presque apprécier. On demanderait à un enfant de dix ans d’écrire une histoire qu’on y trouverait les mêmes bêtises et trous d’airs dramatiques. Pourtant parfois c’est brillant. Si, si. À force d’oser. La structure, comme la mise en scène, bref, tout le papier cadeau laisserait presque penser que Shyamalan a du talent. Ce serait sans compter les multiples instants wtf qui jalonnent le film. La structure, d’accord, mais la psychologie des personnages, une certaine forme de bienséance sans quoi on ne peut croire à une histoire (on demande pas la lune, juste que ce soit crédible), ça, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il ne maîtrise pas. Les effets se succèdent les uns après les autres comme si le cinéma consistait à produire une suite de sensations à faire gober au spectateur, un peu comme ce qu’on fait dans une symphonie mais écrite avec des copies d’extraits grandioses et bien connus. La musique, elle, n’a pas à être logique ou crédible. Ici, tout donne l’apparence de la maîtrise, et en prenant du recul, on ne voit plus que les ficelles grossières agitées pour nous amuser.

C’est presque sidérant de voir à quel point c’est con. Un peu comme quand on écoute quelqu’un qui a tout l’air d’être normal, qui donne l’impression d’avoir la tête sur les épaules, et puis paf, il te sort qu’il a vu des elfes dans le siphon de son lavabo et cherche à trouver à les nourrir ! Tu te demandes s’il plaisante, mais non. Tout paraît normal, son ton n’a pas changé, il se comporte normalement, mais il te dit le plus simplement du monde qu’il a vu des elfes dans le siphon de son lavabo. C’est poétique remarque… la folie douce. Ou la débilité enfantine.

Nighty a peut-être en commun le goût de la copie et des effets sensationnels comme moteur d’une histoire avec Brian De Palma. L’un pastiche Hitchcock, l’autre Spielberg. Autant copier les meilleurs, remarque.

Plouf (homéopathique).

Stalker, Andreï Tarkovski (1979)

Stalker

Stalker

Année : 1979

Réalisation :

Andreï Tarkovski

7/10 IMDb
 ✓Cent ans de cinéma Télérama

Revu le : 11 juillet2017

+2 pour la mise en scène à la revoyure.

La quête me laisse toujours aussi froid. Ça paraît trop évident que tout ça mène nulle part, et les pseudos interrogations philostropiques qui arrivent en particulier en bout de chaîne sonnent bien creuses.

Le design post-éboulis dans la gare de fret de Pétaouchnok est toujours aussi moche, je ne m’y ferai jamais.

C’est aussi très, trop, bavard. Des séquences trop longues ou statiques (c’est une habitude chez Tarkovski, mais quand on n’est pas capté par les images, on reste très vite sur le quai et on s’ennuie). Pas de montage, fini les jeux de ralentis ou d’effets que le cinéaste a renié (Cf. Le Temps scellé[1]). Tarkovski qui se fait dévorer par Bresson en quelque sorte, et sa volonté de le rejoindre dans une ascèse minimaliste (jamais bon quand on est un génie de chercher à en copier un autre surtout dans sa plus mauvaise période).

Direction d’acteurs et acteurs exceptionnels cela dit. Manque la présence de personnages féminins tout le long du trajet. Je serais bien resté avec Ouistiti et sa mère à tordre des cuillères et à foutre du lait partout.

Ah, et on dit donc “stallequeur” et non “staukeur”. Le terme est anglophone, mais il est prononcé par des Russes, à la russe. Veri importanchko.


[1] notes et commentaires sur Le Temps scellé : 1, 2, 3

 

Rêves, Akira Kurosawa (1990)

Rêves

Yume

Yume

Année : 1990

Réalisation :

Akira Kurosawa

5/10 IMDb

 

Fin de carrière compliquée pour Kurosawa, j’apprécie peu ses derniers opus.

Rêves est une suite de petits récits, des rêves donc, qui peuvent paraître naïfs au début, mais qui prennent vite une tournure écolo-politique. Kurosawa enfonce les portes ouvertes, fait sa leçon de vieux sage au monde. C’est crétin, c’est lent, c’est moche, c’est absurde et finalement sans grand intérêt. Quelques éclairs avec Martin Scorsese en Van Gogh, acteur de talent tout de même, ou avec Chishû Ryû s’amusant de voir que son ancien amour parti avec un autre venait de rendre l’âme. Tout le reste est digne d’une croûte offerte à maman pour la fête des mères.

On pourrait se demander pourquoi on a si peu intérêt à raconter nos rêves ; c’est peut-être simplement que ce qu’on en dit ne sera jamais à la hauteur de l’expérience vécue. Comme le disait Billy : « La fille rêve d’un garçon, et le spectateur s’endort. »


Le Trésor des îles chiennes, F.J. Ossang (1990)

On a mangé les champignons de L’Île mystérieuse (Tintin)

Le Trésor des îles chiennesAnnée : 1990

Réalisation :

F.J. Ossang

2/10  IMDb

Si Luc Besson a monopolisé 10 % de son cerveau pour écrire, dialoguer et mettre en scène Le Dernier Combat est-ce possible que FJ Ossang en ait utilisé encore moins pour imaginer cette chose ?

Autrement, magnifique photo, tout le reste est risible, abscons, pathétique. Un peu comme un Raoul Ruiz du pauvre (et j’aime pas Raoul, souvent, mais à y penser à côté, y a comme un grand écart). Amoureux de la tradition dramaturgique insulaire et montagnarde s’abstenir.

Au-delà du scénario et surtout des dialogues d’une prétention affligeante, il y a ce que j’ai vu de pire (je suis gâté en ce moment) en matière de jeu d’acteurs. La caricature des mauvais acteurs de théâtre déblatérant un texte qu’ils ne comprennent pas (et pour cause ça veut rien dire). Mais que ces acteurs-là réussissent à se faire une place dans le métier et à empoisonner le public qui finit par ne plus voir de sa vie de spectateur un bon acteur, ça restait quand même assez rare de voir ces éclats de voix et ses intonations chantantes au cinéma.

C’est pas si mal parfois de voir de grosses merdes. Là par exemple, ça me permet d’un peu plus apprécier Raoul Ruiz. Parfois, tu flaires quand même ce qui cloche tellement c’est évident ; et d’autres fois tu te demandes : « Mais ok, faudrait faire quoi là ? » Et en fait, t’es tellement démuni face au vide de l’histoire ou de la bêtise des situations qu’il n’y aurait aucun moyen de rendre ça moins stupide. C’est vérolé comme jamais à la base, et ça, en dehors de certains courts-métrages, c’est assez rare dans des longs.

Il y a des tonnes d’histoires libre de droit, j’ai vu l’autre jour un Dickens fantastique réalisé par la télévision britannique (ces acteurs… ça change), bah le matériel est tout chaud, y a plus qu’à. Ici, non seulement l’histoire veut rien dire et est mal construite, mais en plus la réalisation est consternante : pas de découpage technique ou quand il y en a ça te fait un montage chiant sur des non-action, un sens du récit et du rythme nul (mais on voit en gros ce qu’il essaie de faire, on a tous plus ou moins essayé avec le même succès avec un caméscope sauf que là c’est Darius Kondji) et donc des acteurs comme on en voit là encore que dans des courts (et les pires).

On rigole au moins. Il faut imaginer Stalker réalisé par Alain Berbérian avec Brun Solo et Clovis Corniac. (Le Corniac y est déjà d’ailleurs.)

(Extrait passé en « privé ») Petit avant-goût avec ce qui ne peut être qu’un hommage subliminal au chef-d’œuvre d’Enki Bilal, Bunker Palace Hotel :

(Ce qui suit vaut aussi le coup d’œil, c’est la version jeanmariestraubienne de la scène du conduit à ordure dans la Guerre des étoiles.)

Premier Contact, Denis Villeneuve (2016)

Les Galettes de Pont-Aven

Arrival

ArrivalAnnée : 2016

Réalisation :

Denis Villeneuve

Avec :

Amy Adams

Jeremy Renner

Forest Whitaker

7/10 IMDb   iCM

Listes :

SF préférés

On attend encore la fiction qui saura exprimer au mieux une des grandes révolutions scientifiques du XXᵉ siècle dont personne n’a jamais compris grand-chose, la physique quantique. Si personne n’a jamais pu proposer une histoire capable de convaincre à ce niveau, c’est précisément que fiction et science du XXᵉ siècle sont incompatibles. Joli paradoxe, puisqu’on en reste encore finalement il me semble à une vision de la science du temps de Mary Shelley.

Un récit a besoin de cohérence et adresse sa logique au plus grand nombre ; il fait appel au sens commun. Autrement dit, une histoire ne fait jamais rien d’autre qu’enfoncer des portes ouvertes, redire les vieilles conneries que nos anciens nous contaient déjà dans les cavernes magiques. C’est une connaissance empirique qui se transmet à travers la culture. Toutes les cultures, toutes les histoires, procèdent de la même manière, parce que le cerveau d’un petit Chinois du XXIᵉ siècle diffère en rien d’un petit homo sapiens d’Afrique de l’âge de pierre. Notre cerveau obéit à une logique (qui n’est pas, toutefois, totalement affranchie des mirages, illusions ou autres biais cognitifs), et c’est cette logique qui nous a permis d’appréhender le monde qui nous entoure. À notre échelle, tout se tient, et les histoires, leur logique propre, ont suivi ce même élan. Parce qu’à ce stade, science technique et science narrative pouvaient se confondre. La seconde accompagnait la première pour en répandre les principes (souvent fallacieux quand il était question de transmettre des idées sur le monde qui échappaient justement à l’échelle de l’homme, quand celui-ci cherchait à interpréter le cosmos sans avoir les outils pour l’observer) ; et la science pouvait à son tour se nourrir des interrogations exprimées à travers les histoires.

Mais une fois que la physique quantique est apparue, les faiseurs d’histoires et les scientifiques eux-mêmes se sont toujours heurtés au même écueil : sa vulgarisation. La science, quand elle interroge le cosmos, peut encore nous éblouir face à une multitude de questions que l’homme s’est toujours posé et certaines applications concrètes de la relativité générale ou restreinte ont été bien intégrées dans la fiction (le paradoxe des jumeaux dans Interstellar par exemple). Mais quand on en vient à la science des particules, à une tentative d’illustrer une quelconque théorie du tout, ça se complique. Aucune fiction n’est jamais parvenue, non pas à nous l’expliquer, car ce n’est pas le rôle de la fiction d’expliquer, mais de nous permettre de la comprendre. Tout simplement parce que la physique quantique n’obéit pas à la logique classique de l’homme, telle qu’il a su la développer à l’intérieur du monde, local, dans lequel il vit. C’est un casse-tête sans fin qui risque de ne voir jamais de solution… S’il faut attendre pour voir notre cerveau adopter une logique différente de ce que le monde qui l’entoure lui dicte tous les jours, on va pouvoir attendre longtemps parce que ça n’arrivera jamais.

Le souci dans Premier Contact, c’est peut-être moins qu’il soit impossible de conjuguer logique quantique et logique narrative puisque personne n’y est jamais parvenu, que le fait que certains auteurs s’appuient sur de vagues connaissances scientifiques ou oublient à quel point leurs théories (parfois même leurs hypothèses) sont limitées à un cadre particulier, et surtout que cette science est depuis un siècle face à un dilemme, un mystère, une incompréhension qui devrait rendre plus humbles les faiseurs d’histoires et les rendre moins attachés à expliquer non seulement ce qui est impossible à rendre intelligible à travers une histoire, mais surtout devraient les obliger à insister sur la nature bancale, inachevée, de ces théories. La science donne souvent à voir qu’elle est statique, impérieuse, alors que son principal moteur, c’est le doute. Un doute qui permet ses évolutions (ou avancées) permanentes. Or une histoire, si elle peut finir sur des incertitudes, doit poser des interrogations claires, autrement dit il faut que le monde dans lequel évolue les personnages ait une cohérence propre, une cosmologie éprouvée et incontestable (sinon le spectateur ne cesse de remettre en question la logique de ce qu’il voit). La question du déterminisme dans le film est intéressante, mais elle prend comme acquis, ce qui en science peut l’être au niveau des particules mais qu’il est très compliqué d’observer à une autre échelle. Le film ira baser toute sa logique propre (lié aux possibilités illustrées dans le dénouement) sur une cosmologie bancale mais présentée comme acquise, arrêtée, irréfutable. Ce ne serait pas embarrassant si les scientifiques au début du film émettaient des commentaires pour évoquer cette difficulté, et sans cesse, et n’y comprenant finalement que peu de choses, j’y sens comme un manque, une maladresse qui interroge la cohérence des possibilités proposées par la fable. Bien sûr, l’intérêt de la science-fiction, c’est de mettre à l’épreuve ces théories, mais quand les théories elles-mêmes restent imparfaites et font encore l’objet de tant d’études, ça peut paraître un peu idiot de prendre pour acquis ce qui ne l’est pas. La science-fiction me paraît intéressante quand elle pose les problèmes clairement de notre époque en brodant sur des possibilités, mais quand la fiction se met à tirer dans tous les sens en « tirant des plans sur la comète », je ne peux que m’interroger sur la pertinence de la démarche. Est-ce de la (hard) science-fiction ou de la fantaisie ? Si on ressort toujours d’un de ces films avec des interrogations, il y aurait un peu comme une arnaque à en ressortir non pas avec celles soulevées par les recherches en la matière ces cent dernières années, mais avec des monstres nolaniens ou la science ne sert plus que de prétexte à supporter de nouveaux mystères, de nouvelles conceptions fantaisistes du monde.

De ces difficultés pour le récit à transmettre des principes de deux sciences aux logiques complexes, naîtra pour l’auteur la nécessité de tout expliquer à son public quand lui-même n’y comprend pas grand-chose (pourquoi y aurait-il une logique narrative du « tout » quand la science n’y arrive pas elle-même ?). Au mieux, c’est chiant à force de devoir se farcir des discours ronflants comme on expliquerait à Ulysse que le vent doit souffler dans la voile de son navire pour qu’il avance… au pire, un peu comme dans ce commentaire, on gesticule en laissant penser qu’on a tout compris, et on entoure tout ça de poésie pour en masquer l’imposture et les belles prétentions. Nolan m’a toujours agacé en allant dans ce sens, et même si on y échappe pour une grande part dans Premier Contact, ça va encore trop loin à mon goût.

Il y a deux cinéastes qui me gonflent à ce niveau depuis une quinzaine d’années : Nolan, on l’aura compris, et Malick.

Villeneuve fait mieux que ces deux-là, c’est déjà ça de gagné, mais que ce soit dans l’approche paradoxale du temps ou dans la mise en scène faite de flashs (forward) au téléobjectif et contre-jours, il y a dans certaines séquences trop de niaiserie dégoulinante pour que je me laisse complètement aller à mon plaisir. La seule question du « contact », puis celle passionnante du langage, aurait dû suffire. Seulement il faut toujours qu’un personnage joue les héros (les élus, presque) et vienne y donner de sa personne pour sauver le monde. Peut-être que mêler histoires individuelles avec les préoccupations du monde est une manière de proposer une de ces théories du tout (narratif), sauf que ça me met toujours mal à l’aise. J’aimerais tellement voir une approche plus distante, échappant à l’émotion, aux révélations nécessaires en fin de trajet, au parcours du héros classique alors que la conception de la science évoquée ne l’est plus… Il y aurait un genre hybride entre documentaire et fiction qui mettrait sans doute beaucoup mieux ça en scène. Les spectateurs sont déjà fascinés par certaines des problématiques exposées dans le film, comme la question cruciale du langage, il n’est donc pas nécessaire de faire intervenir une dramaturgie classique, des héros, pour leur faire comprendre tous les enjeux d’une telle rencontre. Après tout, notre goût pour la transmission, notre soif d’apprendre, ne se limite pas qu’au seul plaisir d’écouter ou de voir des histoires ; certaines questions essentielles peuvent très bien nous passionner sans avoir à passer par des personnages centraux ou des arabesques dramatiques, révolutionnaires, pour ne pas dire répétitives. On éviterait alors l’écueil de l’explicatif, puisqu’un tel film, sans oublier les belles images ou la chronologie des événements sous un angle non personnel se contenterait de n’être plus que didactique. Vive le docusfiction.

(Au spectateur déçu la liberté de pleurer le film qu’il aurait voulu voir…)

Parce que quand on doit traduire toute cette complexité en action, c’est peut-être l’époque qui veut ça, mais ça tombe très vite dans le mystère et la révélation sans fin, un peu à la Lost, ou donc, encore, à la Nolan. On n’échappe alors jamais aux questions du spectateur qui me semble à chaque fois légitimes.

Pourquoi les Aliens, s’ils sont plus évolués que nous pour savoir eux taper à notre porte, sont-ils incapables de se mettre à notre hauteur et font-ils les difficiles en ne prenant même pas soin d’apprendre notre mode de communication primitif ? Pour nous forcer à faire l’effort de nous mettre, nous petits lutins, à leur hauteur ? Parce qu’après avoir passés quelques milliers d’années dans l’espace, ils ne se seraient pas seulement ramollis physiquement comme des poulpes, mais leur intelligence en aurait aussi souffert ?!…

Une idée intéressante (qui est à peine suggérée dans le film parce qu’on ne voit pas débarquer les Aliens au fond : ils apparaissent) aurait été de voir émises certaines interrogations sur leur nature extraterrestre (hypothèse de la Terre creuse, engins humains venus du futur), voire douter un peu plus de leur intelligence (suggérant par là qu’une intelligence étrangère qu’on suspecte d’être supérieure pourrait tout à fait donner l’impression d’être incohérente pour notre propre intelligence). Pourquoi préjuger en effet que de tels objets célestes soient des voyageurs de l’espace ? En ufologie, on adore procéder à ce genre de raisonnements dont les conclusions farfelues seront d’autant plus facilement acceptées qu’elles procèdent à toute une culture foisonnante (et souvent contradictoire) favorable à l’hypothèse extraterrestre (HET, pour les intimes) ; or il n’aurait pas été vain de voir des scientifiques (ou des militaires), émettre dans cette histoire des doutes quant à l’origine de ces engins, tout simplement parce que ce serait réaliste : rares sont les scientifiques et militaires tenants de l’HET, donc avant de se plonger tête baissée dans la gueule du monstre et y voir tout de suite des visiteurs de l’espace, une simple évocation à cette question aurait fait le plus grand bien. La thématique de la communication est passionnante, mais dans Rencontres du troisième type par exemple, Spielberg montrait parfaitement cette mouvance culturelle. Là on a l’impression qu’en choisissant de ne pas évoquer la question ufologique, c’est la fiction malgré les apparences qui dévore un peu trop la science et toutes ses interrogations légitimes… Le résultat était déjà moisi quand on évoquait la science à travers ses paradoxes temporaux, mais là la question ufologique n’est même pas évoquée. Ils sont là, point, c’est forcé qu’ils viennent de l’espace. Ah ?… Comment le sait-on ? Ils l’ont… dit ?

Pour les aspects positifs du film. En vrac : le refus du tout technologique avec des vaisseaux qui tels des pierres ponces voudraient seulement venir nous chatouiller la croûte. Les créatures sont plutôt réussies : des mains de vieillards, ou des troncs aux racines apparentes, postillonnant des quipus d’encre en forme d’anneaux stellaires… On échappe (mais pas complètement) aux scènes d’émeutes et à la surenchère militaire (on frise la crise diplomatique avec les vilains petits canards habituels, Russie et Chine en tête, heureusement le salut viendra de la Chine… guidée par la sainte matrone américaine). Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu Forest Whitaker aussi bon : en une séquence tout en sobriété, il est arrivé à me convaincre, et peu importe si on ne le voit plus par la suite sinon pour jouer les contradicteurs de service… Dommage que Jeremy Renner n’ait pu profiter d’une telle séquence introductive, parce qu’on ne le voit que trop effacé par la suite face à une Amy Adams omniprésente. Enfin, si on passe tous les effets malikiens qui se répandent comme une nausée contagieuse dans le cinéma en ce début de XXIᵉ siècle, Villeneuve maîtrise son sujet, avec un rythme non-agressif rappelant les meilleurs passages de Le jour où la terre s’arrêta, de Contact ou de Rencontres du troisième type.

Les meilleurs films de science-fiction sont toujours à venir. Beaucoup de belles promesses, toujours des déceptions.