Le Frère, Aleksey Balabanov (1997)

Kiru!

BratLe FrèreAnnée : 1997

Réalisation :

Aleksey Balabanov

Avec :

Sergey Bodrov
Viktor Sukhorukov

8/10 IMDb iCM

Listes :

— TOP FILMS

Limguela top films

MyMovies: A-C+

En voilà un bon film sorti de nulle part. À première vue, un polar russe, ça sent la violence à plein nez et on peut rechigner à grimper dans le tram de peur d’y rencontrer des trognes qu’on voudrait voir nulle part. Et pourtant, malgré la brutalité des situations, il y a une force de grâce improbable et une de ces évidences propres aux grands films, simples, qui émanent de ce Brat. Pour l’expliquer, les références sont encore et toujours faciles à faire : ici, on y verrait presque un croisement étrange entre Le Samouraï de Jean-Pierre Melville et Vanishing Point.

Le second, je le prends souvent en référence comme le film ultime réussissant à inspirer cette fulgurance tragique palpable dès les premières minutes et qui égraine le sablier du destin sans accrocs jusqu’à la fin. Il y a de ça ici donc, une sorte de rythme insistant, lapidaire, fait de scènes brèves mais lentes avec une trajectoire unique, sans détours. L’impression ressentie est d’autant plus vivace que l’ensemble du récit est ponctué par des montage-séquences* sans grand génie, mais efficaces, pour aller à l’essentiel, se passer de scènes sans intérêts qui nous auraient détournées de l’essentiel, le sale, la trajectoire étrange de ce personnage sorti de nulle part, mais qui sont toutefois nécessaires ainsi, sous la forme de simples évocations. Parce que parfois, si les ellipses sont nécessaires (et le film les emploie à merveille), il faut aussi parfois rester entre les deux, et c’est bien ça à quoi est utile le procédé du montage-séquence. Ça permet aussi d’illustrer la passion insistante et presque hors de propos de ce jeune tueur pour la musique (rappelant l’amour que Delon peut porter à son canari dans le Samouraï — mais qui cache, là c’est vrai une utilité —, ou celui de Jean Réno pour ses plantes dans Léon — je dis ça de mémoire, mais on le retrouve ailleurs, c’est presque un cliché).

Le rapport au Samouraï donc, il est surtout lié au personnage principal. La trajectoire du jeune tueur ici est moins condensé ou ramassé sur un épisode, car si le personnage de Delon est déjà un tueur professionnel, Danila va le devenir, introduit dans le milieu par son frère. Mais la suite est très intrigante, car l’habileté dont il fait preuve dans ses nouvelles activités criminelles est presque surréaliste, irréelle. Et si on y croit, c’est que Danila fait preuve en toute circonstance d’une intelligence remarquable et d’un sang-froid infaillible. On sait de Danila seulement qu’il revient de la guerre, et n’a donc aucune attache en dehors de son frère en ville, qu’il connaît d’ailleurs assez peu, et les relations qu’il entretient ainsi avec les autres, pratiquement toutes nouvelles, prennent étrangement la forme d’une rencontre avec un être venu d’ailleurs, un dieu (ou une sorte même d’agent du diable comme dans Théorème), voire un extraterrestre (Le jour où la Terre s’arrêta, Starman) ; l’effet est d’autant plus troublant qu’on ne sait rien de lui et qu’il a tout d’un étranger pour son frère (qui ne se privera pas d’ailleurs de le trahir). Ce qu’on sait en revanche, c’est que malgré les activités louches dans lesquelles il va tremper sans sourciller et avec une assurance bluffante, il a une morale, un honneur… Sorte de Dexter avant l’heure. Le jeune homme ne tue que les enfoirés, et sauve les gens honnêtes. Le tout sans jamais s’interroger sur ce qu’il fait, comme si c’était une évidence, et sans mesurer les conséquences forcément embarrassantes que cela n’évitera pas de lui provoquer. C’est ce côté irréel qui fascine. Et si le procédé n’est pas nouveau, il y a une petite subtilité qui change tout et finit de nous rendre le personnage sympathique et crédible : non seulement, il sort de la guerre (ce qui pourrait expliquer vaguement, non seulement sa maîtrise des armes et des assauts, mais aussi une forme de désinvolture voire de psychopathie), surtout il est très jeune, a tout du type ordinaire, l’autorité, l’assurance en plus. Aussi, au contraire d’un Delon sinistre, ombrageux, dans le Samouraï, le personnage ici serait plus dans un registre tiède, indolent, distant, secret, mais décidé, affable, voire sympathique. C’est d’ailleurs grâce à ce caractère, qu’il noue contact avec deux femmes, qui ne lui inspireront pas une grande passion, mais soulever au moins son intérêt, qui lui fera croire, apparemment à tort, qu’il pouvait espérer autre choses d’elles : les évidences ne sont pas valables que pour nous. Et quand les deux lui échappent, il “prend acte”, ne semble là encore montrer aucune passion particulière… et décide de partir. Comme il est arrivé, presque. Un bon gars, on pourrait presque être amené à penser… Un ange venu d’ailleurs. La grande faucheuse, la justice.

Inutile de préciser que pour un tel personnage, il faut un acteur (jeune) remarquable. Celui-ci dégage une puissance, une maturité, une autorité et une précision qui laissent admiratif.

Dernier point particulièrement bienvenu : le film n’use nullement d’effets tape-à-l’œil, la violence n’est jamais accentuée par la mise en scène, au plus a-t-on droit aux traditionnelles scènes de préparatifs tout en inserts sur les armes, mais ensuite, pas d’éclats, c’est violent, ça tire, ça tue, mais à l’image du viol, on coupe rapidement, et quand on montre, on le fait plutôt à la Haneke, de manière froide, distante, sans gros plans, ni montage, ni trompette. Au contraire, la musique, puisqu’elle est au centre de tout, n’est là que pour illustrer le monde intérieur de Danila, comme indifférent à cette violence, à celle-là même dont parfois il est responsable.

Très réussi, ou miraculeux.

(L’acteur principal et le réalisateur sont morts relativement jeunes. Le premier dans un glissement de terrain, le second d’un arrêt cardiaque. Fallait bien une fin tragique à ce film…)


*article connexe : l’art du montage-séquence

Le Mystère Von Bulow, Barbet Schroeder (1990)

Bulow le mollusque

Reversal of FortuneLe Mystère Von Bulow, Barbet Schroeder (1990)Année : 1990

IMDb  iCM

 

Réalisateur :

Barbet Schroeder

 

6/10

 

Avec  : Jeremy Irons, Glenn Close

Vu en juin 2008

Les histoires de tribunal, c’est toujours la même chose… Coupable, non coupable, comment trouver des preuves, quelles preuves, la personnalité de l’accusé, etc. Et le résultat, est toujours le même. Parce que la justice, la recherche de la vérité, les faux-semblants, oui, c’est fascinant.

L’une des plus vieilles histoires traite aussi de la culpabilité, de la vérité : Œdipe roi. Mais c’était intéressant parce qu’il y avait autre chose : des révélations, du péché, du vice… Là, les révélations ne sont rien d’autres que la découverte de la fabrication de preuve, de vices de procédure, et surtout le mystère persiste.

Le film pose des questions et ne cherche pas à trouver des réponses. On nous donne à manger pendant tout le film et au final, on nous dit « on ne sait pas ». Intéressant, très réaliste, la justice ne trouve pas toujours la vérité, belle morale… Mais pour un film, ce n’est pas suffisant, au moins si rien ne nous y prépare. On reste sur sa fin, un bel exemple de « tout ça pour ça ».

Dans une histoire souvent, on a un point de départ, ce point de départ suggère deux ou trois fins, mais les meilleures histoires savent nous surprendre en faisant avancer ce point de départ, en modifiant les enjeux en cours de route suivant les nouveaux éléments, et donc, en reconsidérant les possibilités du dénouement. « Comment Jocaste était la mère d’Œdipe ?! mais ça change tout ! » Or là, on a un point de départ, et à la fin on est pas plus avancé qu’au début. Ce schmilblick n’a pas avancé d’un iota. À quoi bon.

Sans compter qu’on a du mal à s’identifier à un personnage aussi froid. Certes, il a de l’humour plutôt douteux, ça en fait presque un monstre sympathique, mais ça ne va pas plus loin, justement parce que le récit est bridé par son devoir de réserve, d’impartialité. Du coup, le personnage de Von Bulow reste autant un mystère que l’affaire. Intéressant… pour un point de départ, mais n’importe quelle fin a besoin d’un dénouement, d’une révélation, sinon point de catharsis. Rien ne l’interdit, chacun fait ce qu’il veut, mais pour moi ça appauvrit pas mal les possibilités d’une histoire et de son intérêt.

Les fins ouvertes, c’est bien, mais seulement quand elles ouvrent vers autre chose ; quand elles ne font que laisser en suspens une question posée pendant tout le récit et qu’elles décident de ne pas y répondre… à quoi bon ?

Le Mystère Von Bulow, Barbet Schroeder 1990 | Sovereign Pictures, Reversal Films Inc., Shochiku-Fuji Company

Les Arnaqueurs, Stephen Frears (1990)

La fin justifie les moyens

The GriftersThe GriftersAnnée : 1990

IMDb iCM

MyMovies: A-C+

 

Réalisateur :

Stephen Frears

 

Note : 7

Avec  :

Anjelica Huston, John Cusack, Annette Bening

Vu le : 15 novembre 1995 (D)

Revu le 1 juin 2008 (C+)

Pas étonnant que je me rappelle que très peu de ce film. Il y a tout ce qui me laisse froid au cinéma. Les histoires de fric, la cupidité… des personnages seuls qui n’ont besoin d’aucune aide, des parasites qui pour survivre sont capables de tuer leur mère… Le fric doit représenter autre chose que ce qu’il représente, parce que le fric à lui seul, ce n’est rien.

En fait, je me rappelais du finale. Et c’est bien ce qui sauve le film pour moi. Tout d’un coup, on a affaire à une scène improbable, en dehors de toutes les règles, originale, on peut dire.

La mère vient piquer l’argent que cache son fils chez lui. Déjà, on oublie le fric et on s’imagine qu’elle peut tout aussi bien venir y chercher quelque chose d’autres… ça nous ramène à un vécu, à une crainte forte. La mère qui viole l’intimité de son fils. Et l’idée d’inceste apparaît.

Les Arnaqueurs, Stephen Frears 1990 | Cineplex Odeon Films

Puis, le fils la surprend dans sa sale besogne. Elle fouille, elle fouille… c’est les préliminaires… On en rajoute une couche. L’argent pour une fois n’est plus que prétexte, non plus moteur. Une relation forte s’installe entre les personnages, une relation incestueuse où l’argent devient le symbole de leur désir refoulé, et qui apparaît là parce que c’est le seul moyen de survie de la mère… qui en est réduit presque à de la prostitution incestueuse. On retourne les rôles, c’est le gamin qui à la fois surprend sa mère en plein vice. Dur de s’apercevoir que sa mère n’est pas parfaite. Elle n’est plus une arnaqueuse, elle devient voleuse-violeuse — c’est tomber bien bas pour un arnaqueur. Et à la fois… il surprend sa mère en plein acte de masturbation ! (elle est bien seule…) On retourne les rôles (si l’idée de la masturbation est trop audacieux, on pourra toujours dire qu’elle a fait une bêtise et qu’elle risque de se faire gronder par son « papa », ou pire que par son non dénie du vol, elle assume son désir d’inceste, ou son devoir d’inceste — pour survivre…) : si le fils devient celui qui surprend sa mère dans un acte interdit, alors il devient le père et s’il devient le père… Le vice continue, l’inceste est toujours là, suggéré. On se rapproche de quelque chose… (Oui, c’est de la psychologie à deux balles, mais si on ne me laisse pas ça, je ne sauve pas le film).

On joue alors un jeu dangereux entre la mère et le fils. Pour s’en tirer, pour survivre, la mère joue la carte de la filiation (elle a donné la vie à son fils qui donc lui doit bien ça) ; le fils, lui, joue déjà le rôle paternaliste de celui qui demande à sa mère de devenir raisonnable, d’arrêter les arnaques. Ici, le fric est toujours prétexte, mais il devient de plus en plus symbolique : elle le veut, lui ne veut pas lui donner. Elle le veut !!! — Qui ?! le fric ou le fils ? ou les deux ?… Autrement dit, si la mère veut son fric, c’est lui qu’elle veut, tandis que lui refuse de le donner et de se donner.

Le fils résiste (il n’est pas en position de faiblesse, donc peut encore maîtriser ses fantasmes de petit garçon). Alors, la mère n’a pour survivre qu’une seule alternative, devenir encore plus directe. Vient donc la « proposition indécente »… — « Tiens, mais la pilule passera mieux si je lui dis que je ne suis pas sa mère »…

On ne peut pas rêver une scène plus tordue, plus fascinante, plus complexe. Le fils et la mère n’ont pas le père pour se mettre entre eux, ils ne peuvent faire appel qu’à leur raison. Et dans ce cas, la raison vient du fils, puisqu’on a inversé les rôles et qu’il n’est pas dos au mur. C’est donc le fils tout naturellement qui se refuse à sa mère (alors que tout le contraire était suggéré dans les scènes précédentes — quoi que dès leur première scène, c’est bien la mère qui vient embrasser son petit sur la bouche…). Et comme une bonne histoire ne peut pas rester sur un finale raisonnable (et qu’on ne peut tout de même pas laisser un inceste se développer… merci la bienséance…) la seule porte de sortie, c’est l’infanticide. Et c’est la folie qui gagne.

Finale admirable donc, fascinant, troublant, qui sauve tout le film. Pour le reste… C’est profondément ennuyeux. Les histoires de fric ça n’a jamais fait avancer une histoire… alors que les histoires de cul, de pouvoir, oui. Reste que l’intention d’un film, elle n’apparaît qu’à la fin. Un très bon film qui a une fin à chier est un film, finalement, à chier ; tandis qu’un film moyen qui termine en apothéose… mérite un petit +

Un faux mouvement, Carl Franklin, Billy Bob Thornton (1992)

Billy, fais-moi peur

One False Moveun-faux-mouvement-carl-franklin-billy-bob-thornton-1992 Année : 1992

Réalisation / Scénario :

Carl Franklin / Billy Bob Thornton

6/10  IMDb

Un bon film écrit par Billy Bob Thornton (qui joue aussi dedans). Encore un film qui fait très « premier de la classe » : très bien écrit, bien ficelé. Dommage que la mise en scène soit aussi « minimale ». Avec un bon réalisateur, ça aurait été mieux (en même temps on pouvait peut-être justement pas faire mieux avec cette bonne histoire, mais c’est pas non plus le somment : les personnages sont un peu limités tout de même).

Le principe du film, c’est la confrontation entre un flic de campagne qui voit arriver dans son patelin perdu des flics de LA pour attendre des criminels en fuite. Le provincial veut faire ses preuves, il est limite envahissant et c’est ce qui fait au début le charme du film. Ensuite vient se greffer à ça, un lien forcément amoureux, une histoire entre ce flic de la brousse et la fille des fuyards. Un peu tiré par les cheveux, mais si on ne pouvait pas mettre de cul dans un film, on s’ennuierait… Encore une histoire raciale, donc de lutte des classes… les Indiens et les petits Blancs… C’est toute l’Amérique. Quand on vit sur une bombe, ça devient tout de suite plus passionnant… Qui irait regarder un film en provenance de Mongolie ?


 

The Glass Shield, Charles Burnett (1994)

Police blues

The Glass ShieldThe Glass Shield, Charles Burnett (1995)Année : 1994

IMDb   iCM
 Note : 7

Réalisateur :

Charles Burnett

Vu en janvier 2008

 

Ce n’est évidemment pas un chef-d’œuvre. Les films de cette époque (début des 90) paraissent un peu périmés. Il faudra attendre une ou deux décennies avant de pouvoir y goûter à nouveau avec un plaisir. Mais, ça vaut le détour – tout de même.

Un jeune flic noir commence son boulot dans un commissariat plein de Blancs racistes. Il essaie de faire sa place, mais généralement, chez des types comme ça le racisme n’est pas la seule « vertu ». Le problème, c’est que le flic est un peu crétin parce qu’il veut se faire accepter par ses pairs, donc quand un flic lui demande de le couvrir et de modifier légèrement la réalité, il le fait sans fléchir. Il se pose d’autant moins de questions qu’il est persuadé de prendre la bonne décision puisque c’est la seule manière d’inculper un type.

Malheureusement, il déchante très vite et se rend compte qu’il a fait une connerie. Aidée de l’autre mal aimé du commissariat (une femme juive) il va mener une enquête interne. Dans la plus pure tradition du petit qui fourre ses mains là où les grands ne veulent pas qu’il y vienne mettre ses pattes…

The Glass Shield, Charles Burnett (1994) | CiBy 2000, Miramax

Le développement ensuite du canevas n’est pas transcendant. Mais on comprend mieux vers la fin. Les événements sortent des clous, des règles, des codes de ce type de film… Normal, c’est une histoire vraie. On pose son pop corn et on remet son cerveau sur on. C’est la fin surtout qui fait réfléchir… Je peux la dévoiler. En fait, tous les salauds corrompus et violents du commissariat s’en sortent sans dommage, et seul lui, le flic noir, perd son job, doit même faire face à la justice (c’est suggérer je crois à la fin, ça se termine un peu brusquement) pour un faux témoignage alors que celui qui lui avait demandé de mentir n’a rien eu… en échange de cette information… Plus kafkaïen, plus injuste, plus absurde, tu meures.

Ça ne casse donc pas la baraque, surtout au niveau de la mise en scène. C’est très conformiste, très sage, très premier de la classe : propre, bien fait, mais sans véritable chair, sans cœur… Reste le sujet, qui rien qu’à lui seul mérite qu’on regarde le film.

Psycho, Gus Van Sant (1998)

Ycho

PsychoAnnée : 1998

iCM  IMDb

MyMovies: A-C+

Réalisateur :
Gus Van Sant

Note : 7

Avec

Vince Vaughn, Anne Heche, Julianne Moore, Viggo Mortensen, William H. Macy

Un remake, non l’adaptation.

J’en avais marre que dès qu’il y ait un remake, on se permette de tout changer, histoire dire que ce n’est pas le même film ou « qu’on a amélioré l’histoire qui était bidon ». Là, j’ai donc été servi. En dehors de deux ou trois trucs, c’est vraiment un remake plan par plan, et c’est vraiment l’intérêt du film.

Je ne crois pas que cela ait déjà été fait, ce qui peut sembler curieux. On n’ose pas encore comme on le fait depuis des siècles au théâtre et encore plus dans les ballets. Il n’y a pas de honte à refaire complètement un classique en voulant coller à l’original.

Quel intérêt me direz vous ? Pas moins que quand on remonte sans cesse un ballet de Noureïev ou une pièce de Tchekhov. Faire un remake plan par plan, c’est accepter, pour un metteur en scène, le fait que la mise en scène ce n’est pas tout dans un film. Autrefois au théâtre, on parlait de régisseur pour les metteurs en scène, il se contentait simplement d’être fidèle à l’auteur, sans chercher à tout prix comme on le veut aujourd’hui à faire une adaptation… Une œuvre, il faut la respecter, se mettre à son service, pas chercher à se l’approprier… D’autant plus quand il s’agit d’un classique.

Psycho, Gus Van Sant (1998) | Universal Pictures, Imagine Entertainment

Et le Psychose du Hitchcock est un classique. L’un des films les plus importants du cinéma. L’un des films les plus chocs de l’histoire des salles de cinéma, même on pourrait dire. Il faut savoir qu’à l’époque ce film a été une vraie bombe. Les gens allaient voir le film sans savoir ce qu’ils y verraient. Il pensait aller voir un film dont la vedette était Janet Leigh, et au bout de vingt minutes, elle se fait assassiner dans une scène à la violence inédite ! C’est l’une des seules fois où le bon Alfred a utilisé le procédé de surprise, mais là ça valait vraiment le coup ! Mais le pire, ce n’est pas ça, c’est surtout le style du film qui pour l’époque était vraiment du jamais vu (en tout cas pour un gros film — petite production mais c’était tout de même un Hitchcock, qui à l’époque était à la fois Spielberg et Lucas réunis).

Pour la première fois, une violence crue était suggérée. Pas encore montrée, mais rien que par des effets de montage et par la musique géniale de Hermann, les gens étaient persuadés de voir le couteau rentrer dans la chair de cette pauvre Janet… Une star de cinéma trucidée dans sa douche ! le choc. C’était un peu la même peur qu’avait éprouvé les spectateurs d’Arrivée d’un train en gare de la Ciotat. Le film allait ouvrir une boîte de pandore : la violence au cinéma était maintenant possible. Ce film a eu autant d’importance dans le cinéma que Le Chanteur de Jazz, Naissance d’une Nation, Autant en emporte le vent, Blanche Neige et les Sept Nains, Les Dents de la mer ou Star Wars

Ce n’est pas seulement un film scandaleux ou novateur. L’histoire… on a rarement fait mieux. Et pourtant c’est d’une simplicité… Pas du tout basé sur les principes habituels de Hitchcock… Alfred qui fait son anti-manifeste ! l’exception qui confirme la règle…

Donc, quel intérêt de le refaire à l’identique aujourd’hui ? Simplement pour montrer, avec la force des acteurs d’aujourd’hui et la couleur (chose que n’avait pas osé Alfred alors que tous ses films en étaient), qu’on pourrait faire exactement le même film aujourd’hui… Pour montrer que ce film est une véritable perle universelle, intemporelle.

Certains effets apparaissent aujourd’hui un peu dépassés comme ceux dans la voiture au début, mais pour le reste ça passe tout à fait. Van Sant reprend la musique d’Hermann, en lui laissant la même force narrative que dans le premier, parce que, que se soit dans Vertigo, dans Psychose ou dans Taxi Driver par exemple, les musiques de Hermann, sans être symphoniques, remplissent l’image comme aucune autre musique : il suffit de le laisser faire.

Il y a des moments fort sympathiques. Par exemple, on reconnaît l’acteur qui joue le flic qui poursuit Anne Heche au début : c’est l’acteur qui jouait le père de Dexter dans les flash-back de la série éponyme (un rôle très similaire). Ou encore quand, en voyant cette voiture s’arrêter à mi-chemin, Bates la noie dans le marais et qu’on se surprend à prier pour qu’elle s’enfonce un peu plus (pas très code Hays tout ça… à l’époque c’était encore plus singulier qu’aujourd’hui, puisque prohibé, de se ranger du côté des crapules — le film a d’ailleurs participé à la fin de ce code, car il allait très vite disparaître après ça). Avec l’interprétation de l’acteur qui joue Bates qui imite (dans d’autres circonstance, j’aurais trouvé ça insupportable) Anthony Perkins à la perfection, jusqu’à la séquence culte du roulage de cul quand Bates monte les escaliers en contre-plongée. (Je me demandais s’il allait le faire, et il a osé !…).

Dans quelques années, quand les studios en auront assez de faire des suites, ils feront peut-être des remakes de vieux films fidèles aux originaux, parce qu’il y a vraiment quelque chose à voir et surtout tant de chefs d’œuvres à refaire découvrir… Parce que oui, c’est bien une manière de les refaire découvrir.

C’est De Palma qui devait être dégoûté quand il a vu ce film… Lui qui s’est évertué pendant toute sa carrière à copier Hitchcock. Finalement, il aurait pu faire la même chose, au lieu de prendre le risque de se casser la gueule dans des films improbables s’inspirant du maître…

Au passage, je viens de me rendre compte, que la fin de Taxi Driver, avec cette caméra qui erre sur la scène de crime pendant le générique et qui s’éloigne peu à peu du lieu avec la musique de Hermann, c’était donc un hommage à Psychose, puisque Alfred utilise exactement le même procédé dans son film.

L’un des meilleurs films de Hitchcock n’est pas du Hitchcock, c’était assez savoureux de lui rendre hommage. Il a passé sa vie à mettre en pratique le principe du suspense, et là où il casse la baraque (plus encore que d’habitude), c’est quand il fait un film anti-suspense, avec pas mal d’effets de surprise. Un réalisateur à contre-emploi on pourrait dire… on a vu ça maintes fois dans d’autres domaines. Et l’ironie, c’est que depuis tout le monde se méprend en identifiant le suspense à un style hérité de Psychose, alors qu’il n’y en a que très peu : dans la scène de la douche, le suspense dure à peine quelques secondes (quand on voit arriver l’ombre derrière le rideau, mais ce qui prime c’est surtout la surprise de voir l’actrice principale du film assassinée), quand le détective se fait tuer, c’est tout aussi court (caméra en plongé pendant qu’il monte les escaliers et on voit venir avant lui la mère) ; le suspense est fait pour s’installer dans le temps, pour augmenter l’angoisse de ce que l’on craint, et psychose joue plus sur des esprits de surprise, c’est un thriller… D’ailleurs, tous les films de genre qui viendront après, joueront sur les deux tableaux, avec à la fois de la surprise et du suspense, pour alterner les plaisirs (ou les peurs)… Et de toute façon, aujourd’hui, on peut même dire qu’il y a du suspense dans Psycho, parce que tout le monde connaît le déroulement de l’histoire, il n’y a plus de surprise. En revanche, on craint toujours ces instants…


 

Tueurs nés, Oliver Stone (1994)

Thèse-antithèse-foutaise

Natural Born KillersNatural Born KillersAnnée : 1994

IMDb iCM
Réalisateur : Oliver Stone

Avec  :  Woody Harrelson Juliette Lewis

4/10

Vu le : 26 septembre 2007

C’est l’époque où les scénarios de Tarantino remuent tout Hollywood. Il a déjà tourné, mais on ne lui fait pas confiance pour tourner ses propres scénarios : Reservoir Dogs étant culte, mais n’ayant pas cassé la baraque au box office… — Bref, les studios ne veulent pas laisser les clés d’un film à un cinéphile…

Résultat : True Romance est très moyen et Tueurs nés, ne vaut pas mieux.

Non seulement, l’histoire de Tarantino ne vaut pas un film. Il s’en est sans doute rendu compte trop tard (ou pas) et Oliver Stone n’a pas modifié la chose. C’est mieux pour le Quentin qui aura compris la leçon en incorporant ces deux personnages de cinglés dans une histoire, celle de Pulp Fiction[1] (les deux amoureux dans le fast food), au lieu de tenter de faire une histoire de violence autour de ses deux personnages et en voulant dénoncer la violence des médias alors que lui-même en est fasciné (dans Reservoir Dogs il trouvait le bon ton pour mettre la violence en scène, pas en parler…). C’est la première erreur d’Oliver Stone : il veut faire un film sur la violence, mais aussi en faire un film à thèse, et la violence n’est jamais rien de plus qu’une ambiance, une sauce qui accompagne une histoire — elle n’est jamais l’histoire…

Tueurs nés, Oliver Stone (1994) | Warner Bros., Regency Enterprises, Alcor Films

En plus, le cinéma n’est pas un discours. Donc on ne peut pas faire dire des choses à un film, on ne peut pas faire une réflexion sur un thème en particulier, aucun message possible, ou ceux des éternelles mêmes évidences — le cinéma n’est rien d’autre qu’un spectacle. Quoi qu’on peut bien sûr… mais il faut accepter de n’être jamais compris.

Qu’il prenne la violence comme thème de fond, soit, mais s’il n’y a que ça sans rien d’autre derrière, son film ne devient rien d’autre qu’un de ces objets télévisuels violents que Stone semble vouloir condamner. Ça ne sert à rien de vouloir faire des films à thèse parce que les trois quarts du temps, on se retrouve au milieu d’un malentendu. Jouer des milliers de rôles humanistes dans des films avec une incroyable crédibilité et sincérité n’a de la même manière jamais empêché John Wayne d’être un républicain affirmé tendance extrême droite.

En plus, Stone semble vouloir reprendre un ton décalé, pour ne pas cautionner la violence, comme le fait Tarantino, mais il se fourvoie totalement.

Seconde erreur : ce n’est pas du cinéma, c’est un clip vidéo.

Même si on veut dire quelque chose dans un film, si le cinéma avait un quelconque don pour passer des messages à la société, ce n’est pas avec un rythme sous amphétamine qu’il va convaincre qui que ce soit. Il a compris qu’il fallait de l’ironie pour faire passer la violence des personnages de Tarantino, mais d’une part, comme dit plus haut, chez Tarantino, la violence n’est pas tout à fait gratuite parce qu’il y a avant tout une histoire qui pourrait très bien être racontée sans elle. D’autre part, Oliver Stone fait une grave faute de goût en manquant de subtilité. L’humour de Tarantino est très théâtral, absurde. Le ton et surtout le rythme est cool, contemplatif et seulement parfois surexcité… Alors que là, on vire totalement à la farce, voire au Grand Guignol : le jeu est exagéré, rapide — tout le contraire du style de Tarantino qui aime en bon amateur de western spaghetti, accentuer ses effets, prendre son temps. En plus, Stone, ce n’est pas vraiment le cinéaste de la farce, c’est plutôt un réalisateur qui aime d’habitude le sérieux et le réalisme. Tout le contraire de l’esprit tarantinesque. Tarantino, c’est tout le contraire du réalisme : il prend des clichés et joue avec. Tandis que Stone un bon cinéaste réaliste ne s’intéresse qu’à donner une cohérence, une vérité à ses personnages. Difficile avec un scénario comme celui-ci…

Le seul qui s’en tire pas trop mal dans ce grand n’importe quoi, même si totalement hors sujet, parce qu’il est celui qui y va le plus dans l’outrance (mais ça c’est la faute de Stone qui s’est trompé dans le ton du film), c’est Tommy Lee Jones. Avant ça, il jouait des flics sérieux, durs et qui là montre son talent pour la farce. Parce que lui a compris que Tarantino écrivait des farces… Un talent qu’il montrera à nouveau dans un Batman si je me souviens bien, mais aussi, dans un style plus contenu, plus… “tarantinien”, dans Men in black.

Bref, un film raté et vulgaire. Et au même titre que American history X, il manque totalement son but en voulant jouer aux intelligents… Le cinéma n’est pas là pour faire des leçons de moral et si on tente le coup, on prend le risque du malentendu.

La seule morale de l’histoire, et le paradoxe, c’est que ces films sont ensuite appréciés, vénérés par des détraqués fascinés par la violence contenue dans ces films sans rien comprendre au message ou au second degré (qui là n’existe pas donc).

Il y a une seule chose à comprendre au cinéma : c’est qu’il n’y a rien à comprendre ou que tout est ré-interprétable par chaque spectateur. Chacun son film : on voit ce qu’on veut bien voir, et très souvent c’est très éloigné de la version qu’aurait voulu transmettre un cinéaste. Tout n’est que malentendu… Il vaut donc mieux rien vouloir dire de bien sérieux, à cause du risque de n’être pas compris. Où sinon, au lieu de vouloir faire une thèse, il faut savoir garder ses distances, avec un récit neutre, une mise en scène brute, distanciatoire, pour donner à réfléchir (à la Brecht), comme l’a fait Kubrick dans Orange mécanique (le film d’ailleurs semble vouloir s’en inspirer avec un référence explicite de « la scène du passage au tabac avec musique et chorégraphie », et cela pour délimiter les deux parties du film, pour accentuer la référence du film découpé en deux ou trois longues séquences, à la Kubrick…), ou encore Haneke dans Funny Games ou Gus van sant dans Elephant (même si dans ce dernier l’aspect parfois purement esthétique est comme une tâche sur la « pureté » de ton du film).

Si un film devait être quelque chose, ça se résumerait à une expérience. Et à chacun de tirer les leçons qu’il veut. On ne peut pas prendre le spectateur par la main et lui expliquer ce qui est bien ou mal, beau ou laid… Ça, c’est à lui de le décider.


[1] Pulp Fiction