L’Intrus, Claire Denis (2004)

Cadavérique

L’IntrusAnnée : 2004

Réalisation :

Claire Denis

2/10 IMDb

 

Avec :

Michel Subor
Yekaterina Golubeva
Grégoire Colin
Béatrice Dalle
Bambou
Florence Loiret Caille

Le problème chez Claire Denis, c’est que le récit est tellement éclaté qu’on n’y comprend rien. Pire, on cesse très vite de chercher à y comprendre quelque chose. Les personnages auraient un quelconque charme, l’intrigue reposerait sur une introduction forte ayant donné l’élan et la direction du film, les images proposeraient autre chose qu’un grand vide ennuyeux, on le ferait peut-être encore cet effort, au bout d’une heure. Là, non, ça gonfle très vite, c’est sans charme, c’est creux, ça sonne même prétentieux parce que ça se donne des airs de film intimiste avec une distance forcée comme quand on cherche à reproduire les principes bressonniens de la narration. Mais si Bresson rêvait aussi d’une intrigue, dans l’idéal, dans laquelle on ne raconterait rien, il semblerait que Claire Denis ait pris ça au pied de la lettre et ait choisi de passer le pas la menant, et nous avec elle, vers le gouffre cotonneux espéré de Sonson.

Tout cela ressemble en fait fort à un cadavre exquis monté avec des éléments forcément épars d’une histoire dont on voudrait nous faire croire qu’elle repose sur quelque chose de tangible. Et pour nous le prouver, à la toute fin, on nous précise qu’évidemment, cette histoire est adaptée d’un roman qu’il nous restera plus qu’à nous procurer et à lire pour comprendre le fin mot de l’histoire. Certains cinéastes assurent la prévente de leur film, et peut-être même un peu le service après-vente pour en donner toutes les ficelles. Sauf que là, on nous pond carrément le manuel à lire au bout du chemin, du supplice même. C’est pas un film, c’est deux heures de bande annonce pour un roman dont on se fout pas mal. Depuis quand on paie la publicité ?

Le plus terrible, enfin plutôt le plus désagréable pour un spectateur, c’est bien que s’il ne capte rien d’un film de Kubrick ou de Tarkovski, il peut toujours reporter son attention sur le décor, les jolies images, la musique, les cadrages savants, les mouvements d’appareils, bref, tout ce qui fait le cinéma, en dehors d’une trame dramatique qui est comme le trognon de pomme bouffé au jardin d’Eden et qui n’a pas pris une ride depuis la nuit des temps : éternel. Claire Denis, elle, elle se fout du cinéma, tout au plus s’intéresse-t-elle au montage, puisque son cinéma ce n’est que ça, un montage de séquences filées avec un élastique électro-quantique, mais surtout, le trognon de pomme dramatique, ce qu’on tient en héritage des vieux Cro-Magnon qui savaient se la raconter et qui reste le cœur de tous les récits, ben elle en fait un carpaccio d’une matière indéfinissable et qui coupée ainsi en petites rondelles, bien présentée, laisse penser que ça pourrait être comestible. Aucune chair, le fruit est mort, tout ridé, oxydé, moisi, ne reste que l’indésirable, mais Claire Denis insiste pour nous le monter et nous le faire avaler en prétendant qu’on saurait y comprendre quelque chose.

Faudrait pas nous faire avaler n’importe quoi.

Au fond, le cinéma de Claire Denis se résume très bien par une réplique. Il y en a peu dans son cinéma. C’est un cinéma d’atmosphère poussive, de musique dissonante, et encore et toujours de montage. Et elle a raison sans doute au moins ici de nous priver de ses talents de dialoguiste et de direction d’acteurs, parce que le peu qu’on en voit, c’est peut-être pas du niveau du trognon de pomme découpé en carpaccio mais c’en est pas loin. Une réplique dit donc à elle seule tout le cinéma de Claire Denis : « Je te fais un verre d’eau. »

« Je te fais un verre d’eau »… Je t’offre un verre d’eau peut-être (avec l’accent alors) ? Non, je te fais un verre d’eau. C’est français, du moins ça y ressemble un peu, la conjugaison est là comme ces films disposent de séquences et de plans montés, mais il y a comme un truc qui cloche. « Je te fais un café » ? Ah oui, là aussi, ça voudrait dire quelque chose. Mais non. « Je te fais un verre d’eau ». L’intrigante révision de la langue et de ses mystères passés à la hacheuse de Claire pour en faire son précieux carpaccio indigeste. C’est bien un cadavre exquis. On mêle des mots pour faire des phrases comme on aligne des plans en s’imaginant que le spectateur se tapera le boulot de digestion, et à la fin, voilà ! Ça ne veut rien dire, c’est indigeste, mais c’est exquis.

On est bonne poire quand même.

(Quoi que. Pour un dimanche soir, grande salle à la Cinémathèque, et ça n’a jamais été autant désert. La haute gastronomie ne fait pas recette.)

The Way We Are, Ann Hui (2008)

Rien, tout.

Tin shui wai dik yat yu ye Année : 2008

8/10 iCM IMDb

Réalisation :

Ann Hui

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Ann Hui, présente à la projection du film à la Cinémathèque, jure qu’aucune des répliques du film n’est le fruit d’une quelconque improvisation, eh ben j’aurais pu jurer le contraire. Certes, il est difficile de saisir la justesse d’un phrasé aussi étrange que le chinois, mais tout le reste semble couler avec le souffle et la spontanéité de l’improvisation dirigée. C’est vrai aussi que la plupart des répliques ne font pas bavardage et que jamais aucun acteur n’empiète sur une réplique de l’autre. Je me faufilerais bien sur un plateau pour voir sa méthode de direction d’acteurs, c’est assez bluffant.

Pour l’écriture et le montage, c’est du haut niveau. Ann Hui encore semblait s’excuser de ne pas avoir pu saisir de style pour son film, à devoir capter les séquences dans des espaces étroits… Ben, c’est ça le style : ne pas en avoir. À la rigueur c’est du naturalisme. J’ai entendu derrière moi des spectateurs rapprocher ça à du Naomi Kawase parce que les personnages passent leur temps à bouffer ; peut-être, sauf que chez la cinéaste japonaise, la caméra capte que dalle, elle filme le néant, et moi je m’y ennuie. Ann Hui, elle, filme des situations, il se passe toujours quelque chose, des répliques, des plans de coupes sur des acteurs en train de réagir même imperceptiblement. C’est pas le vide, c’est des êtres humains. Quand par exemple la voisine offre des cadeaux à la mère après avoir vu à quel point elle se sentait offensée après que son beau-fils les a refusés, elle les accepte sans rechigner. Les délices, là, ils sont dans le comportement des personnages. Des gens simples, mais des gens biens. Il ne se passe rien, mais il se passe tout. Les petits drames du quotidien qui évoquent parfois ceux dont on parle si peu et qu’on ne verra jamais. Autre exemple, dans une séquence tire-larmes, la mère va jeter le jean de son mari défunt après que son fils lui a dit qu’il ne lui allait pas, elle le jette d’abord, comme une vieille fripe, avant de le ressortir, le plier… et s’effondre en comprenant ce qu’elle est en train de faire… Jeter une relique, un objet ayant appartenu à son homme… Le temps s’évapore tout seul et avec lui le souvenir des êtres qu’on a aimés et qui ne représentent aujourd’hui plus rien, jusqu’à ce que des petites madeleines viennent vous tirer les larmes des yeux. Qu’est-ce qui est juste ? Eh ben voilà. Pas besoin de style, tout est là.

L’approche juste de la cinéaste, on le remarque aussi dans sa capacité à ne pas porter de jugement sur ce qu’elle filme. Au début, avec notre regard européen, on croit sentir une légère satire, le montage opposant la mère travailleuse au fils qui fout rien. Et pis, fausse piste ou pas, on comprend, peut-être au moment où le fils est interrogé lors d’un cours où il montre une volonté d’être conciliant avec sa mère alors qu’on aurait pu croire le contraire jusque-là. La suite lui donne raison : il fait tout ce que lui demande sa mère, ça en devient même comique. On quitte la satire pour un film d’une parfaite bienveillance à l’égard de tous ces personnages. Les premières impressions ne sont pas forcément les bonnes (on rejoue presque le même schéma avec la voisine antipathique), et toujours à force de les voir évoluer, on les comprend, et on voit le contraire de ce qu’on pensait au début… Ce qui est beau, c’est pas forcément ce qui vous illumine la rétine, c’est peut-être aussi parfois le retour sur a priori, la réflexion, l’antithèse, la révélation, le basculement, comme quand les masques tombent et que la vérité se dévoile derrière un paravent d’artifices… Humain quoi. Et c’est pour ça qu’on raconte des histoires.

Et pour en finir avec la discussion qui a suivie à la Cinémathèque… Une spectatrice, une réalisatrice et un critique se retrouvent dans une salle après la projection d’un film, que se disent-ils ? La première demande à la seconde quelles étaient ses intentions en réalisant le film ; la réalisatrice explique qu’elle avait lu le script et que ça lui avait plu ; et le critique insiste : « Oui, il vous a plu mais vous avez fait le choix de le réaliser ». Faut toujours que la politique des auteurs l’emporte sur tout le reste… La politique des auteurs a un avantage sur la politique du savoir-faire : on peut prêter des intentions à un « auteur », parfaitement gratuitement, au mieux ce dernier pourra les contredire directement et vous pourrez insister en prétendant que ce sont des intentions qui lui échappent, alors que pour avoir une politique du savoir-faire, encore faut-il avoir certaines notions techniques. Sans compter que qui prêterait attention à un critique s’attardant sur des aspects techniques discutables, alors que tout procès de (bonnes) intentions, ne se discute pas. Un joli travers de la critique, française en particulier. Et un excellent moyen le plus souvent de se servir soi-même que de servir le film. C’est bien pourquoi, la qualité première de ces critiques, au-delà du pouvoir chamanique d’interprète d’images ou de sens, il est dans leur… savoir-faire à raconter à leur tour une histoire ; et que les histoires, ou les films, dont ils racontent cette histoire nouvelle et personnelle, peuvent tout aussi bien être des grands films que d’affreux nanars.

La Moustache, Emmanuel Carrère (2005)

La Moustache

La Moustache

Année : 2005

Réalisation :

Emmanuel Carrère

7/10 IMDb

Ça finit très vite par tourner en rond, mais Carrère comprend au moins très bien qu’à la question posée, il ne faudra jamais y répondre. Une histoire typique cependant pour un court métrage, pas autre chose. Le détour vers Hong-Kong est superflu.

Difficile cependant de dézinguer un tel film, parce que s’il n’y a aucun génie, il va dans le bon sens. Et tout de même, si Emmanuel Carrère ne connaît rien aux acteurs et les laisse évoluer à leur guise, il y en a peu, mais il a su choisir la crème parmi ceux en France capables de jouer en permanence dans le registre de la justesse. Quand on caste Hippolyte Girardot en second rôle, on comprend presque que ça ne peut être un hasard : peut-être pas un grand acteur de composition, mais toujours la diction juste (si, si), l’honnêteté de la voix (c’est la sienne, et parler avec sa voix, sa musique, c’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile pour un acteur, parce que mine de rien, c’est se mettre à poil). Quant aux deux premiers rôles, des fulgurances de génie, et dommage alors que la direction ne puisse pas les aider à refaire des prises mêlant l’excellent et le juste bien, parce qu’avec des acteurs comme ça on sent que ça peut aller bien haut…


Antichrist, Lars von Trier (2009)

S∀W

Antichrist
Année : 2009

5/10 IMDb iCM

Réalisation :

Lars von Trier

Avec :

Charlotte Gainsbourg
Willem Dafoe

Déchet publicitaire sans queue ni tête.

L’hommage final à Tarkovski est risible, il faudrait peut-être que Lars relise Le Temps scellé, parce que tous les effets de ralenti ou autres procédés pour faire joli et qui dénature le rythme et la beauté intrinsèque de l’image, Tarkovski avait fini par renier certains de ces effets présents dans Le Miroir par exemple, pour leur manque d’authenticité et leurs facilités.

L’effet plutôt que les faits. Ça, c’est le péché mignon de Lars depuis trente ans. Ses histoires sont souvent vides de propos, décousues et prétexte seulement à proposer des images ou des tableaux qu’il voudrait saisissants. Seule la mise en forme l’intéresse, c’est pas nouveau. C’est d’ailleurs bien pourquoi il est toujours aussi tourné vers le scandale et la provocation. Quand le sujet manque de consistance ou d’honnêteté, on le cache à travers une forme de violence instantanée qui prendra l’allure d’un discours subversif, quand ce ne sera au mieux que du vent dans les forêts. Le talent visuel de Lars von Trier se rapproche de celui d’un Gaspar Noé par exemple, avec la même vulgarité pour cacher l’absence patente de fond.

Alors Lars commence à nous chatouiller les neurones du compassionnel avec la mort du môme, ça devient un film sur le deuil, mais c’est trop chiant de se contenter de ça, pas assez provocant, alors il faut envoyer ses personnages dans les bois et leur faire croiser leurs loups intérieurs. Qu’est-ce que le loup intérieur pour un homme qui au mieux, et c’est triste à dire, vomit ses propres peurs et fantasmes sur pellicule ? Ben, la femme. La femme, ce monstre. Le môme est bien loin, il a servi d’amorce, de prétexte encore à embrayer sur autre chose, et maintenant on plonge gland en tête dans une histoire de sorcière bien misérable mais suffisamment vulgaire pour faire croire à notre Danois provocateur qu’il tient là son sujet.

On est désormais dans le film d’horreur, le Projet Blair Witch avec quelques élans d’images publicitaires au ralenti qu’on voudrait faire passer pour du Tarkovski. Récit et dialogues sont charcutés et jetés au rebut. Ne reste plus que la violence en action, la pornographie sanglante : la dernière demi-heure est pathétique, du Grand-Guignol puant dans lequel Lars von Trier perd totalement son sujet (ou ses sujets, vu qu’il a toujours été incapable de s’imposer un sujet dont il n’a que faire) et ne fait plus que du gore, du survival ou ché pas quoi.

La rigueur, la simplicité, l’audace et oui, le génie, de Breaking the Wave, sont bien loin. C’était là l’objet improbable et presque miraculeux d’un cinéaste qui avait perdu son temps depuis dix ans à ne proposer qu’un cinéma d’effets et d’images sensationnelles, et qui semblait s’en repentir en invoquant avec des potes la nécessité de tuer tout effet, tout artifice. Cette recherche d’épure ne le correspondait pas, mais transgressant le dogme 95, déjà, avec Breaking the Waves , demeurait la nécessité de trouver le ton juste, idéal, la forme parfaite entre simplicité et audace, et cela au service d’un sujet, d’une histoire. Breaking the Waves, le titre disait tout… Briser en soi cette volonté permanente de vouloir se faire passer pour « une nouvelle vague »… Le fracas et la douceur, la dualité composée, le juste milieu, l’art de l’harmonie… Et tout ça Lars l’a perdu en ne devenant plus qu’un vilain garçon, vulgaire et gâté, dont la seule ambition est d’attirer l’attention sur lui, quitte à utiliser les artifices les plus grossiers.

Clément, Emmanuelle Bercot (2001)

Auto-fiction

Clément
Année : 2001

Réalisation :

Emmanuelle Bercot

Avec :

Olivier Gueritée
Emmanuelle Bercot

8/10 IMDb iCM

Listes :

L’obscurité de Lim

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Films français préférés

Emmanuelle Bercot a du talent. Bercot sait jouer bien mieux que la plupart des acteurs qu’elle dirige. Bercot, même avec un caméscope tout pourri sait réaliser et monter son film (sauf peut-être la première séquence et quelques séquences encore au début au mixage approximatif). Bercot sait écrire une histoire et en tirer le nécessaire même sur plus de deux heures de film, et c’est pas un mince exploit. Mais Emmanuelle aurait mieux fait d’éviter d’ajouter la petite dédicace personnelle en toute fin de film. Avant cela, c’était notre film ; après, ce n’est plus que le sien (du moins, de ce qu’on peut en comprendre, mais on n’est pas dans les secrets d’Emmanuelle).

Reste un film de qualité pour ce qu’il est, et un véritable cinéma d’auteur qui arrive encore à surprendre, oser, malgré ce qu’on pourrait attendre (et craindre) de lui. L’audace, la fraîcheur, peut-être, du nouveau venu (ou de l’histoire perso qui tient à cœur — et je veux rien savoir de tout ça).

Une sorte de cinéma de l’obstination avec une unité d’action stricte plutôt remarquable. Dommage aussi qu’il y ait quelques fausses notes, dans certains dialogues ou situations alors qu’Emmanuelle Bercot prouve par ailleurs tant de fois qu’elle peut viser juste. Refaire, couper… ce qui est médiocre. En surrégime peut-être, je n’ai rien vu d’autre.

Ling yi ban (The Other Half), Liang Ying (2006)

The Other Half

Ling yi banThe Other HalfAnnée : 2006

Réalisation :

Liang Ying

6/10  IMDb

La Chine provinciale telle qu’elle est sans doute.

Le procédé au début est plus que rebutant, car tout est filmé en DV. Et puis, on doit faire face à une ribambelle d’actions secondaires, des procédés plus ou moins audacieux, et de thématiques qu’on retrouve rarement additionnées dans un même film (faits divers à travers le cabinet d’un avocat local, histoire d’amour de la secrétaire du même cabinet avec un petit ami déjà oisif et alcoolique, les évocations de crimes en série dans la ville pour lesquels le petit ami de la secrétaire sera un temps suspecté, les tentatives vaines de la mère de marier sa fille avec un homme plus âgé mais bon parti, la question environnementale, voire celle de la corruption, etc.) dont on peine à croire que tout ça arrivera à se tenir en 1H40.

Tout cela est mis en boîte avec des acteurs amateurs ou des personnages jouant leur propre rôle. Et pourtant, malgré ces procédés de mise en scène étonnants et lourds, une partie du contrat est tenu. L’objectif, derrière ce dispositif, c’est de présenter une photographie juste et sociale d’une ville moyenne en Chine. À l’image d’un Short Cuts en son temps, on dévoile la réalité de toute une société avant un chamboulement autrement plus catastrophique.

C’est parfois drôle, même s’il faut l’avouer, le plus souvent, que les Chinois dépeints tout au long du film sont détestables : malpolis, grossiers, manipulateurs, intéressés, idiots… Heureusement que les deux personnages qui surnagent sont finalement ceux qu’on verra jusqu’à la fin à l’écran, avec en prime, une “jolie” note d’incommunicabilité. C’est donc pas si mal, mais parfois ça sent le film tourné avec deux trois bouts de ficelle.


 

Quitting, Zhang Yang (2001)

La Vie de famille

Zuotian
zuotian-quitting-zhang-yang-2001Année : 2001

Réalisation :

Zhang Yang

Avec :

Jia Hongsheng
Jia Fengsen
Chai Xiuling
Wang Tong

9/10 IMDb iCM

Listes :

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L’obscurité de Lim

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Brillant.

Joyeux retour aux années 70 pour la forme avec une sorte de mix entre Lenny et Family Life et un personnage principal qui n’a qu’une idole, John Lennon (en plus de se revoir en boucle Taxi Driver). Là où le film détonne en revanche, c’est qu’en plus d’être une de ces « histoires vraies » (donc parfaitement banales) évoquant les troubles psychologiques, addictifs et relationnels d’un acteur chinois prometteur retiré prématurément de la scène, tous les “protagonistes” (à commencer par le principal) jouent leur propre rôle.

Il faut imaginer un réalisateur aller voir Greta Garbo lui demander si elle veut bien réinterpréter les premières années de sa vie d’errance après son retrait du cinéma, et elle accepter. « Et sinon, pour les autres personnages, vous pensez qu’ils accepteraient de jouer leur propre rôle ? » « Je ne sais pas, je m’en fous, demandez-leur. »

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Quitting, Zhang Yang (2001) | Iman Film Company, Xi’an Film Studio

Le film commence sous la forme d’un documentaire dans lequel le réalisateur dit vouloir mettre en scène la vie de cet acteur durant cette longue parenthèse où il s’est réfugié dans un appartement avec sa sœur et ses parents. Face caméra, Hongsheng, avec un peu de défiance ou d’inconscience, consent à rejouer les quelques années de trouble qu’il vient de vivre. Tout au long du film, on reviendra ainsi parfois avec ses amis ou les membres de sa famille pour donner du recul à ce qu’on vient de voir, commenter ou annoncer ce qui va suivre. Comme dans le théâtre grec ou brechtien, on force la mise à distance pour pousser le spectateur à donner du sens à ce qu’il voit, essayer de comprendre une situation, ses origines, son évolution, la vision que chacun des protagonistes pouvaient s’en faire… Des voix off viendront aussi tout simplement se coller aux images, à la manière du style documentaire toujours (qu’on remarque dans Lenny ou dans certains films de Woody Allen) ou comme si un personnage venait à commenter sa vie à travers des bonus. L’idée à ce stade est bien de comprendre ce qui a poussé Hongsheng a se retirer du métier, raconter ses années de doute, et percer le secret de son mal-être. Comprendre, éclairer, la démarche de la plupart des documentaires.

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Ses parents, dans ce qui est maintenant une reconstitution du passé, s’interrogent tout comme nous sur les raisons qui ont poussé leur fils à quitter le champ des caméras et des projecteurs, et ils viennent ainsi spécialement de province pour aider leur fils à ne pas sombrer un peu plus. Parce qu’ils ne savent rien alors, ils ne peuvent se fier qu’à ce qu’ils ont appris dans les médias, et on dit que si Hongsheng a arrêté le cinéma, c’est parce qu’il était tombé dans la drogue. Ils craignent alors de le voir basculer et vont jusqu’à le suivre pour s’assurer qu’il ne fait aucune mauvaise rencontre. Mais ils refusent encore de voir que la drogue (ou l’alcool) n’est pas la cause de son refus de travailler et de se couper de tout : lors de ses escapades or du foyer familial reconstitué, il ne fait rien d’autre que se promener, échapper à un monde qui lui est étranger, ne rencontre personne et semble au contraire à la recherche de quelque chose qui ne cesse de le fuir et que personne pas même lui ne saurait identifier. La drogue n’est pas la cause, mais le révélateur d’un malaise plus profond. Hongsheng doute en permanence de lui-même, des autres, ce pourquoi il fréquente si peu de monde ; surtout, on l’apprend peu à peu, il a pris conscience que ses talents d’acteur n’étaient pas à la hauteur de ses ambitions (étrange mise en abîme quand on le revoit rejouer une séquence où il se regarde dans un film « d’époque » et se trouvant tellement à chier qu’il en détruit son téléviseur) ; pire encore, il juge la qualité des productions dans lesquelles il a jouées sans intérêt. Tout lui paraît fade et c’est d’abord pour échapper aux illusions d’un monde qui le déçoit qu’il tente en vain une clé (la drogue) capable de l’aider à atteindre son idéal. Son doute est là, principalement. Il y a la haine de ce qu’il fait et du monde dans lequel il a évolué et qui semble avoir tué en lui tout espoir et toute vie. La reconnaissance, on le comprend alors, si elle peut être pour certains le moteur de toute ambition, ne signifiait rien pour lui parce qu’il se jugeait en fonction de valeurs étrangères au statut que pourrait lui offrir celui « d’acteur prometteur ». Hongsheng ne se réfugie pas seulement dans la drogue ou l’alcool : en quête d’un idéal, sans comprendre encore qu’il chasse encore des illusions, il développe une fascination pour John Lennon, au point de désirer, imaginer, être son fils. L’acteur à la retraite nourrit alors une nouvelle ambition et s’entoure de musiciens avant de se rendre compte très vite là encore qu’il ne sera jamais l’égal, ou le fils, de son maître… Le dur apprentissage de la vie passe par la reconnaissance de ses propres imperfections et de ses limites. Pour certains artistes bercés par des images, des idéaux ou des espoirs inatteignables, cela peut être impossible à concevoir.

zuotian-quitting-zhang-yang-200109-13-03

Le plus étonnant dans cette affaire, ce n’est pas tant l’histoire, ou la singularité de la forme, l’audace même, car si le pari était déjà hautement improbable au départ, ce qui est sidérant c’est que ça marche. L’exécution tout du long tient du miracle et la maîtrise parfaite. La caméra est virevoltante mais sans effet superflus, juste ce qu’il faut pour apporter un brin de lyrisme et de distance… C’est de l’incommunicabilité de celle qui fait qu’un personnage ne cesse de se sentir seul et jamais en phase avec le monde dans lequel il vit, et ce malgré la présence de ses proches. Il y a la drogue bien sûr, il en est souvent question mais on ne la voit jamais, et au fond tout tourne autour des relations des personnages et de leur incapacité à vivre ensemble et à se comprendre. Si ça marche, c’est qu’au niveau de la direction d’acteurs rien ne peut laisser penser qu’on a affaire à du cinéma. Rejouer son propre rôle n’est pas l’assurance que ce qu’on produit soit des plus naturel. On peut être dans l’incommunicabilité, il y a toujours une nécessité au théâtre comme au cinéma qui est celle d’écouter ses partenaires. L’incompréhension doit naître du sens de ce qu’on comprend, des intentions qu’on prête à l’autre, de la peur de sentir l’autre cacher quelque chose… L’expérience peut être singulière, le fait que Hongsheng et que son père soient des acteurs professionnels, et encore plus parce que tout ce beau monde devait en plus faire rejaillir des conflits probablement toujours pas refermés, c’était bien un pari, et le résultat pourtant est là.

zuotian-quitting-zhang-yang-2001-09-20-09

Et puis on pouvait se satisfaire jusqu’à la fin de cette maîtrise, mais dans le dernier tiers, une idée fait basculer encore plus le film dans une autre dimension, une de ces idées que Greenaway utilisait déjà génialement dans le Bébé de Mâcon et qui fait perdre la tête au spectateur à ne plus savoir distinguer la réalité de la fiction. On suit cette famille, on sort parfois pour prendre l’air mais le plus souvent on est resserrés comme dans un huis clos entre les trois ou quatre pièces de l’appartement. Pendant les deux premiers tiers, on pourrait se dire que le réal est pas mal doué à arriver à nous filer à chaque séquence un angle différent, à ne pas se répéter, et cela sans trop en faire… eh ben c’est qu’il y avait une raison à tout ça. C’est que les murs sont des murs de théâtre. La caméra pouvait prendre du recul, il suffisait de virer le décor hors champ… Et ça, on nous le montre en prenant tout à coup de la distance… Encore plus de distance. Comme si la mise en abîme d’un acteur jouant à l’écran son propre rôle n’était pas suffisant. Car toute cette réplique d’une tranche de vie bien réelle, ne se reproduit pas seulement pour les besoins du cinéma, devant les caméras, mais au théâtre. On y est, la caméra s’éloigne, les murs disparaissent, mais c’est le même espace, le jeu tout à coup devient aussi plus théâtral, porté vers la salle qu’on commence à deviner au-delà des premières rangées de sièges, les lumières tombent en douche sur les acteurs qui viennent maintenant à réciter leur texte, à produire un ou deux monologues… La forme composite du film se confirme une fois de plus : de la réalité au documentaire, du documentaire à la fiction cinématographique, et du cinéma au théâtre…

zuotian-quitting-zhang-yang-20019-27-18

Et là, la classe des petits génies qui ont en plus la politesse de ne pas parader ce qui pour eux est parfaitement normal : l’idée peut-être géniale, audacieuse, l’exécution parfaite de maîtrise, mais on n’insiste pas, et au bout de deux minutes à peine, on passe à une autre séquence en replongeant dans le vif du sujet. On y retournera deux ou trois fois mais avec la même subtilité, sans forcer… Les génies ne donnent jamais l’impression de trop en faire. Forcer ses capacités, c’est crisper le spectateur : là encore, c’est ce qu’on apprend au théâtre. Pendant tout ce temps, Hongsheng était en quête d’un idéal et forçait sa nature jusqu’à se compromettre dans les excès, tous lui faisaient remarquer. Il pensait pouvoir trouver des réponses à ses interrogations dans la drogue ou la musique quand tout était déjà là autour de lui : sa formation au théâtre, son père directeur d’un théâtre provincial, ses errances multiples le ramenant à un théâtre à ciel ouvert… Et peut-être après tout, s’il avait fait confiance au réalisateur, c’est que lui aussi avait cette culture.

Ce qu’on cherche parfois en vain peut se révéler être tout proche…

zuotian-quitting-zhang-yang-200109-29-03

L’acteur aura finalement repris le travail, peu de temps avant la sortie de ce film, apparaissant dans Suzhou River, remarqué dans divers festivals et par la critique en 2000. Et puis plus rien. On imagine que ses vieux démons ont dû rejaillir parce qu’il se suicidera dix ans plus tard en 2010, un peu de la manière annoncée dans le film…

Une vraie réussite. Singulière, audacieuse et parfaitement aboutie.