Monsieur Max, Mario Camerini (1937)

Note : 4 sur 5.

Monsieur Max

Titre original : Il signor Max

Année : 1937

Réalisation : Mario Camerini

Avec : Vittorio De Sica, Assia Noris, Rubi D’Alma

Peut-être le meilleur exemple de comédies romantiques proposées par Mario Camerini au cours des années 30, le plus abouti, mettant en scène une nouvelle fois le couple De Sica – Assia Noris.

Toujours d’inspiration américaine, Mario Camerini réalise ici une comédie du travestissement dans laquelle non seulement Vittorio De Sica s’amuse, et se perd beaucoup, à changer d’identité malgré lui (une méprise originale qu’il renonce à clarifier), mais aussi de classe sociale. Et c’est tout à la fois le côté romantique (il court deux femmes en même temps) et le côté social qui fait déjà peut-être de Monsieur Max une des prémices de la comédie à l’italienne (et sociale) des années 50 et 60 (sa volonté de s’élever au-dessus de sa classe pour fréquenter les élites en rappelle d’autres).

Monsieur Max, Mario Camerini (1937) | Astra Film

Je donnerai un million est d’ailleurs exactement dans la même veine, avec une connotation cette fois bien plus sturgesienne voire capraesque : à la base de toutes ces comédies sociales et romantiques des années 30, le travestissement social et l’identité recomposée. Ce sera même dans ce film tout l’intérêt de l’intrigue : chercher un milliardaire caché parmi les pauvres qui récompensera celui qui l’aidera comme le titre l’indique si bien… (on change de la même manière de classe, mais cette fois dans l’autre sens). On pourrait être dans Les Voyages de Sullivan ou dans My Man Godfrey (tous deux antérieurs) ou peut-être chez Chaplin (dont le génie du personnage de Charlot pouvait être fascinant de part sa capacité à la fois à pouvoir représenter un ancien riche déchu ou un vagabond se rêvant en être un : son costume, pour ne pas être celui d’un vagabond tout simple mais celui d’un vagabond portant ce qui est pas loin d’être un frac en lambeau, est peut-être les prémices de ce goût futur pour les comédies de travestissement).

La même rengaine à constater d’ailleurs pour ce Monsieur Max comme pour d’autres de Mario Camerini : il y a déjà du réalisme dans ce cinéma-là, Camerini ne semblant pas être autant qu’on voudrait le croire homme à se laisser enfermer dans des studios fraîchement inaugurés à Rome (et même si ironiquement, ses scènes tournées sur les routes de campagne, parfois tournées en accélérées, sont peut-être ce qu’il y a de plus artificiel dans ses films). On aurait tout intérêt à revisiter ce cinéma italien des années 30, loin de la réputation mièvre qui lui a été faite avec les téléphones blancs.

Beaucoup d’humanité dans ce Monsieur Max. L’homme du peuple qui aspirait à partager la vie mondaine des gens de la noblesse italienne finira par comprendre que sa vraie place est parmi celle qui, seule, l’aime comme il est. La noblesse n’est plus celle de ceux qui appartiennent à une élite sans mérites, mais celle des gens simples qui ont du cœur.



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Les hommes, quels mufles !, Mario Camerini (1932)

Note : 3.5 sur 5.

Les hommes, quels mufles !

Titre original : Gli uomini, che mascalzoni…

Année : 1932

Réalisation : Mario Camerini

Avec : Vittorio De Sica, Lia Franca, Cesare Zoppetti

Une comédie romantique italienne qui n’a rien encore de la critique sociale des comédies italiennes des années 60, à peine peut-on y voir un certain attrait pour les classes populaires des villes, et s’amuse-t-on y voir De Sica avec… une bicyclette.

On sent volontiers une influence de la comédie américaine pas encore screwball mais déjà romantique. Un homme, une femme, et pas grand-chose autour : Camerini sur ce plan pourrait même suivre sur sa lancée de son film muet, Rails, plus romance, pas du tout comédie, mais je ne connais pas assez le bonhomme et suis peut-être influencé par le visionnage récent de ce film, ça pourrait n’être qu’une coïncidence.

Les hommes, quels mufles !, Mario Camerini | Società Italiana Cines

En dehors de quelques effets de montage rappelant le cinéma muet expérimental, c’est plutôt efficace dans son registre, et il faut reconnaître que pour reproduire ainsi à chaque séquence le même type de situation, où deux jeunes pas encore amants qui se tournent autour se rejetant et allant vers l’autre tour à tour, il faut des acteurs admirables.

Je n’avais pas reconnu Vittorio De Sica lors de sa première apparition, et pour cause, je n’ai dû le voir en tant qu’acteur que dix ans plus tard dans I nostri sogni de Cottafavi. Très élancé, et déjà la gestuelle aristocrate pas vraiment faite pour un rôle de mécanicien qu’il interprète ici, mais on se moque de la cohérence. Le génie de l’acteur est déjà là, les mêmes expressions qu’on retrouvera si souvent par la suite : le sourire toujours de mise (même hypocrite, mais courtois — la marque très aristocrate de l’acteur), le petit regard qui flanche généreusement pour montrer qu’il pense, hésite ou s’apprête à mentir, et qui précède toujours une attaque sensée cachée une sorte de double jeu constant (le sous-texte est permanent chez lui : il arrive avec cette manière de faire comprendre au spectateur que son personnage joue, ment ou séduit, qu’il cache ses réelles intentions ; le travail du spectateur est alors très simple : essayer de comprendre ce qu’il cache — mise en abyme fascinante qui renforce l’identification : on devrait savoir que c’est l’acteur qui joue, non son personnage qui cache quelque chose…). Et évidemment une vivacité dans le jeu, dans l’œil et les gestes, qui laisse peu de place au doute : un génie de la comédie. Comme tous les génies, il y a une évidence, et ce génie masque tout le reste.

De Sica crée ici un personnage à la fois charmeur et drôle ne disposant pas du moindre geste pouvant le rendre antipathique aux yeux du public. Quand il vient par exemple à gronder des enfants venant klaxonner à sa voiture, il fait mine de venir les frapper, et reprend son sourire charmeur. L’alliance rare de la noblesse et de l’humanité. Son jeu consiste à montrer qu’il séduit, qu’il ment donc, mais on ne sent jamais aucune mauvaise intention dans ce mensonge ; c’est de ces mensonges, ou de ces masques, dont on se pare, non pour tromper, mais à la fois pour être agréable à l’autre et pour masquer sa gêne ou sa timidité. Voilà, je le redis, le génie pour moi, c’est pas faire des plan-séquences, c’est ça, un type qui par son humanité, sa luminosité, vous convainc, que malgré tout ce dont est capable l’espèce humaine, elle est capable du meilleur dans ce qui pourrait paraître le plus anodin et le plus dispensable au monde. Un type bien, un peu sensible mais qui fait tout pour ne rien laisser paraître, et sympa. Certainement pas un mufle.



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Le Jeune Homme capricieux, Mansaku Itami (1935)

Le Jeune Homme capricieux

4/10 IMDb

Réalisation : Mansaku Itami

Film extrêmement rare et pour cause, rien de bien fameux ici. La fable est belle, même s’il faut attendre les dernières vingt minutes pour avoir le fin mot de l’histoire (ou du stratagème élaboré par l’espion).

Bel exemple de style burlesque sans doute né au théâtre au tournant du siècle, assez semblable à ce que peut proposer la commedia dell’arte avec des personnages archétypaux et des lazzis en pagaille. Aujourd’hui ça ne passe malheureusement plus la rampe, et fort probable que ce genre d’humour n’ait pas porté bien loin au-delà de 1935 (première année du parlant au Japon) voire des frontières du pays.

Tout au plus peut-on y admirer l’acteur-producteur Chiezo Kataoka forcément dans le rôle titre ici (j’en parle ailleurs pour Ma mère dans les paupières, il sera par exemple employé jusqu’à trente ans plus tard par Uchida).

Le titre est un mystère. On ne saura pas de quel jeune homme capricieux il s’agit, n’étant question ici que de samouraï espion, de son suiveur sanchopenchesque et brigand, de seigneurs ridicules, de princesse ingénue et de poules. De beaucoup de poules.


Pour les curieux, cette page regorge de photogrammes du film.



Mon épouse et la voisine, Heinosuke Gosho (1931)

Mon épouse et la voisine (1931)

7/10 IMDb

Réalisation : Heinosuke Gosho

Avec : Atsushi Watanabe, Kinuyo Tanaka, Satoko Date

Les Indispensables du cinéma 1931

Premier film parlant japonais, et c’est une comédie plutôt réussie.

Après une introduction burlesque quelque peu inutile avec un artiste peintre et une bagarre slapstickienne, un dramaturge s’installe avec femme et enfants dans un pavillon de banlieue et doit rendre un travail pour un théâtre, mais son travail se trouve être sans cesse reporté par d’incessantes interventions banales ou inattendues : ses enfants qui braillent, des visiteurs encombrants qui tardent à partir, les humeurs de sa femme, sa voisine chanteuse dans un groupe de jazz et qui répète dans son salon avec ses amis…

Kinuo Tanaka, toute pouponne en femme forcément indignée et boudeuse, y est déjà présente. Les mimiques de la femme contrariée sont déjà là, une maîtrise parfaite donnant à voir à chaque seconde, et… drôle (son agacement est un excellent contrepoint aux étourderies procrastinatrices de son mari).

Il y a déjà du Shimizu ou du Ozu ici (vu de Heinosuke Gosho jusque-là que le très bon Une auberge à Osaka, dans une tonalité bien différente).


Mon épouse et la voisine, Heinosuke Gosho 1931 Madamu to nyobo | Shochiku


 


Elle et Lui, Leo McCarey (1939- 1957)

Elle et Lui, Elle et Lui : un comparatif

10/10 et 9/10  

Réalisation : Leo McCarey

Avec : Irene Dunne, Charles Boyer & Cary Grant, Deborah Kerr

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Quelques inflations notables en presque vingt ans : du fait de l’augmentation de l’espérance de vie, la grand-mère Janou a gagné une demi-douzaine de printemps, la technologie est à la fête, et les téléphones (pas encore portables) remplacent les billets. Les couleurs sont plus chatoyantes aussi, et Leo McCarey écrit des chansons originales flairant les possibles royalties à en tirer (l’exemple Bing Crosby peut-être) et remplace ainsi Plaisir d’amour, peut-être plus jolie, mais présentant l’infâme désavantage d’être libre de droit, On gagne également en minutes…

J’avais vu plusieurs fois le second opus il y a des années de ça, et je dois avouer que le premier me paraît légèrement supérieur. C’est dû en grande partie à Irene Dunne. J’adore Deborah Kerr, mais si elle est là encore admirable, il n’y a peut-être aucune actrice au monde en mesure de rivaliser avec la Dunne à la fois sur le plan de l’intelligence et de la comédie (les deux sont liées). Kerr est plus dans le registre de la douceur, et elle sera par exemple moins crédible lors des tours de chant (Deborah Kerr est doublée). La différence entre les deux actrices se joue également beaucoup dans la gestion des petits lazzi : des regards en coin, des moues, de la repartie, un domaine de la comédie, très visuel et qui réclame une spontanéité rare, dans lequel Irene Dunne est inimitable. Il ne faut pas de la douceur, mais de la vivacité d’esprit. On aurait même pu rêver une fois encore voir le duo Irene Dunne – Cary Grant, mais on se consolera en regardant Cette sacrée vérité

Charles Boyer dans ce premier opus est lui aussi irrésistible (meilleur que Grant, c’est dire, à moins que ce soit McCarey qui n’ait pas été assez attentif et n’en demande pas assez à son partenaire quand une réplique tombait à plat quand la même dite par le Français sonnait juste…).


Premier commentaire (journal d’un cinéphile prépubère) datant de 1997 : Elle et Lui


 


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Le Gai Mensonge, William Wyler (1935)

The Gay Deception

The Gay Deception Année : 1935

7/10 IMDb

Réalisation :

William Wyler

Avec :

Francis Lederer, Frances Dee

Comédie typique de l’âge d’or avec une forte influence de l’esprit de l’Europe centrale : une petite touche appréciable de Lubitsch et de Wilder dans la veine des comédies de travestissement.

Un prince européen (d’une république imaginaire) qui se fait passer pour un groom et qui tombe amoureux au premier coup d’œil d’une dactylo qui, de son côté, décide de dépenser la totalité de ses 5 000 $ gagnés à un prix en s’offrant pendant un mois la belle vie dans un palace… Il n’y a qu’au cinéma qu’on voit ça.

Le burlesque est là, la romance aussi, je t’aime moi non plus, « un jour mon prince viendra… » et les quiproquos sont à la fête (on ne se travestit pas pour le plaisir). Toutes les recettes du succès, une certaine touche en moins, mais Frances Dee en prime. Le bellâtre Francis Lederer est lui moins convaincant (qui le serait habillé en groom les trois quarts d’un film ?). William Wyler est décidément plein de surprises dans un registre, la comédie, qu’il adoptera à de rares occasions (n’est-ce pas d’ailleurs ici le même schéma, mais inversé, rencontré plus tard dans Vacances romaines ?).

The Gay Deception / Le Gai Mensonge, William Wyler (1935) | Fox Film Corporation 


Fast Workers, Tod Browning (1933)

Fast Workers

Fast Workers
Année : 1933

Réalisation :

Tod Browning

Avec :

  John Gilbert
Robert Armstrong
Mae Clarke

8/10 IMDb iCM

Listes sur IMDb :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Ni monstres, ni estropiés, après le désastre Freaks, Browning bénéficie d’un excellent scénario et s’exerce au classicisme de la MGM.

C’est tellement contre-nature pour Browning, que le monstre, c’est le film même. Un parfum d’Une femme dangereuse : pas encore un film noir, deux potes amoureux d’une même donzelle, et une même couleur réaliste, voire populo alors même que Cedric Gibbons s’efforce comme à son habitude de rendre tous les intérieurs chatoyant comme le réclame Irving Thalberg (la même année, il dirige Peg O’ My Heart)…

Browning, l’amoureux des personnages en marge, participant à l’effort de la MGM cherchant à devenir le studio le plus classe de l’âge d’or… si ça c’est pas de l’hybridation improbable… mais réussie pour Toddy.

Des acteurs impeccables (Mae Clarke, peut-être la femme la plus moderne de l’époque pré-code, capable à elle seule de sauver des distributions, comme elle le fera l’année suivante dans Nana…).

Fast Workers, Tod Browning (1933) | Metro-Goldwyn-Mayer (MGM)

 


La Fête de Saint Jorgen, Yakov Protazanov (1930)

Life of Jorgen

Note : 4 sur 5.

La Fête de Saint Jorgen

Titre original : Prazdnik svyatogo Yorgena

Année : 1930

Réalisation : Yakov Protazanov

Avec : Igor Ilyinsky, Anatoli Ktorov, Mariya Strelkova, Vladimir Uralskiy

Le passage délicat et baroque du muet au parlant semble avoir été pour Protazanov une opportunité presque idéale pour expérimenter une diversité de procédés utilisant le meilleur du muet et les balbutiements du parlant sans qu’on puisse pour autant s’émouvoir de certaines excentricités. Quand on sent parfois certains films s’accommoder assez mal de cette transition, semblant ajouter sur le tard et dans la catastrophe quelques scènes sonores mal dirigées et interprétées, Protazanov, lui, s’amuse. Face aux défis et aux opportunités, certains y trouvent une émulation nouvelle, celle de tester cent choses, d’autres restent attachées aux vieilles méthodes et sont rétifs à s’embarquer dans des procédés que d’autres leur imposent…

Le film de Protazanov fourmille déjà d’inventions : récit en flash-back d’une histoire qui ne s’est en fait pas du tout passée comme le conteur le prétend (l’humour naissant de l’opposition des deux) ou mise en abîme (savoureuse séquence où on projette des rushs du film « la fête de Saint Jorgen » avec un saint censé marcher sur l’eau, mais personne ne peut y croire et une scène malencontreusement interrompue par un canot entrant dans le champ avec un « saint » Jorgen s’emportant face aux intrus…).

C’est follement fourre-tout, mais on s’y laisse prendre. Surtout parce que c’est drôle, délicieusement impertinent, non pas à l’attention du pouvoir (faut pas rêver) mais de la religion. La satire à la limite du burlesque est merveilleuse, car voilà-t-il pas que la bande d’escrocs la plus recherchée du pays se retrouve à jouer les saints parmi les marchands du temple, les profiteurs de foi, les faux dévots… Quand c’est pas la bourgeoisie (ou au mieux la bureaucratie), on peut toujours taper sur la religion. Et c’est tant mieux.

Une sorte de Vie de Brian cynique, loufoque et soviétique. Foutraque comme il faut. Vive les escrocs (au cinéma).

La Fête de Saint Jorgen, Yakov Protazanov 1930 Prazdnik svyatogo Yorgena | Mezhrabpomfilm 


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Un jeune homme sévère, Abram Room (1935)

Note : 3 sur 5.

Un jeune homme sévère

Titre original : Strogiy yunosha

Année : 1935

Réalisation : Abram Room

L’humour géorgien (cf. Ma grand-mère, Kote Mikaberidze), c’est déjà quelque chose, mais alors l’ukrainien, ça vous laisse bien dubitatif… Cet humour ne semble pas connaître le principe de premier et second degré, tout se mêle, et c’est un peu comme quand un prix Nobel de physique fait une blague, on cherche l’œil qui frise pour avoir un indice s’il plaisante ou non. C’est parfois tellement mal fichu (début du parlant, le son est horrible, le découpage fait peur, le jeu affreusement mécanique du genre « ça tourne, vas-y gars » « quoi c’est bon, d’accord, j’y vais »), pis on se demande si à la manière d’un Starship Trooper tout ça n’est pas précisément de l’humour. Je veux dire, toujours de l’humour. C’est que nos beaux et jeunes athlètes semblent discutailler le plus sérieusement du monde de ce qui est communistiquement correct, jusqu’à l’absurde. Une première scène dans un stade vous sort les yeux des orbites (sauf moi, j’ai un œil mort qui réagit plus à rien et qui boude), on croirait une parodie des Dieux du stade, où, placés en coulisses, on écouterait philosopher les athlètes… Le pompon avec un lanceur de disque qui ne quitte jamais son engin… sauf dans un rêve de son pote qu’il troque pour… des tartes à la crème (et faut pas croire que c’est burlesque, c’est juste bizarre — je suppose que les Soviétiques trouvaient ça hilarant).

Humour trop subversif, apparemment, le film a été interdit pendant une demi-siècle. Sans doute parce que le comité de censure n’y comprenait rien : « Attends, il se fout du communisme, là, non ? » « Bah, en fait on ne sait pas. » « C’est pas clair, donc c’est forcément bourgeois. » « Oui, un communiste, ce doit d’être clair et d’assumer ses idées. » « Oui, tiens, on dirait une réplique du film. » « T’es sûr ? » « Oui, allez, au goulag ! » (Le film compte quand même dans une liste des meilleurs 100 films “russes” — réalisé dans les studios de Kiev par un “Lituanien” — comme quoi, c’est un classique…).



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Un mauvais garçon, Jean Boyer (1936)

L’art de l’escamotage

Note : 3 sur 5.

Un mauvais garçon

Année : 1936

Réalisation : Jean Boyer

Avec : Danielle Darrieux, Henri Garat, Marguerite Templey

L’art de l’escamotage. C’est pas tout de proposer un spectacle tout du long formidable, encore faut-il préparer sa chute. Et là, ça fait mal. Le twist, plus qu’inattendu, vulgaire, ridicule, discrédite en une seconde tout ce qui précède. Un saccage magnifique.

Tout se passait pourtant admirablement : Danielle Darrieux veut se faire avocate pour s’imposer en femme libre et indépendante, sa mère l’encourage et son père la presse très gentiment d’oublier ces sornettes, de se marier et tout le toutim. C’est pas Baby Face et Barbara Stanwyck, mais la Darrieux (enfin Jacqueline Serval) a du caractère, et elle sait ce qu’elle veut… Jusqu’à ce que cette sotte (parce qu’il faut bien l’être pour se laisser ainsi tromper ou tomber aussi bas) tombe amoureuse. Jusque-là pourtant tout allait bien. On peut être sotte et féministe, ce n’était pas moins à la mode dans les années 30 qu’aujourd’hui. Et puis, puisque c’est un vaudeville, tournant parfois à l’opérette, on s’en moque. Jusque-là toujours, on fait confiance à la Darrieux. Pourquoi est-ce que son amour lui interdirait d’être indépendante ? Et puis comme on doit être tout aussi idiots qu’elle, on se laisse prendre, on voit rien venir…

Vient la scène de dénouement, les masques tombent, et là, l’horreur, on comprend en une seconde ce qui sépare la France d’alors à un microclimat hollywoodien à l’époque, ou même à l’URSS depuis un moment… La petite fille se fait rouler comme personne par tous les personnages, c’est presque un viol collectif de son intégrité, aucun respect pour elle, et elle… gobe tout. « Oh, et pis finalement, autant me marier, je suis si heureuse, si amoureuse… » Pas grave de s’être fait ainsi rouler dans la farine de riz, t’es sotte et tu le resteras. Bonjour bobonne, adieu l’avocate.

Voilà comment on croit effleurer du doigt une idée du féminisme antique, on se plaît à rêver que la femme française d’avant-guerre aussi a participé au changement de mentalité, et puis on comprend que non. C’est la petite bourgeoise à son papa qui ne fait que semblant de l’être, émancipée, qui joue trente secondes à jouer les femmes libres, et qui, une fois amoureuse ou en danger (c’est souvent la même chose pour ces femmes-là) demande son homme, son protecteur, son viril bobosse, et se change, elle, d’un coup en vieille toupie. Nul n’est plus esclave que celui, ou celle, qui se croit libre, sans l’être.

C’est un peu comme voir des amis participer à une fête d’anniversaire surprise tout en sachant que l’honoré déteste soit les anniversaires, soit les surprises, soit les deux. Voir le bâtonnier et le juge participer à une telle mascarade tout en sachant ce qu’en est l’enjeu (l’avenir professionnel de la Darrieux), c’est tout de même une saloperie pas croyable. Le patriarcat existe, je l’ai vu dans un film.


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